Notation public
Une Histoire sur http://revebebe.free.fr/

n° 03461Jeanette15/01/02 *
The Great Pretender
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93381 caractères
Auteur : Jeanette


The Great Pretender



C’est con, la vie. Étrange, pas logique. On passe des années à poursuivre un objectif. On y sacrifie tout. Tout soi, et tous les autres. Et puis, un jour, on y arrive. On n’y avait jamais vraiment cru, ce n’était qu’un étrange rêve, un "holy grail" impossible. Et puis, incroyablement, le rêve se réalise, au-delà même des espérances, et on reste bouche bée, ahuri. On attend l’explosion, le feu d’artifice. Et… RIEN. Et quoi, maintenant ? Alors on se demande pourquoi, et on ne trouve pas de réponse. Pourquoi j’ai fait tout ça, moi, pourquoi ? À quoi ça a servi ? Si au moins je me sentais bien, mais non, le vide, l’indifférence, la lassitude. Ce qui pour tant d’années avait tant d’importance, n’en a maintenant plus aucune. Temps perdu. Temps perdu ne revient plus.


Alors, on change du tout au tout. On revoit des trucs. On délaisse ces choses si importantes, et on s’adonne à des passe-temps qu’on aurait trouvés débiles il y a peu de temps. On devient critique sur Rêvebébé. On écrit des histoires. On regarde de vieux films, on écoute de vieux disques, on lit, on lit tous ces bouquins qu’on avait déjà lus dans le monde d’avant. On retrouve des sensations, des sentiments, on revit, on réalise qu’on avait arrêté de vivre depuis un bon moment. Mais c’est très dur de redémarrer, parce que maintenant, on est quelqu’un d’autre. Un quelqu’un d’autre qu’on n’est pas tellement sûre d’aimer…


On part à la chasse, à la chasse à soi, à la chasse à celle qui existait. Est-elle morte ? Qui sait ? Il y a des restes, mais bien lointains, bien diffus… I can get NO… satisfaction…


On recrée des liens, sans trop y croire. On se confie et on reçoit des confidences… Mais bien sûr, ça tourne vite en eau de boudin.


Eh ben donc, je lisais une histoire sur Rêvebébé. Et des mots se changèrent en sensations, en sentiments, en souvenirs. J’ai déjà senti ça. J’ai déjà vécu ça. Où c’était ? Quand c’était ? Qui c’était ? Pourquoi cela se refuse-t-il à moi ? Pourquoi l’ai-je effacé ? Pourquoi ai-je peur de le revivre ?


Oh ! bien sûr… Renée !






C’était l’année de mes dix-huit ans. Mais bien plus important que ma majorité et mon indépendance, c’était l’année où j’avais décidé que je m’en foutais de tous leurs principes, et que je serais moi et seulement moi, et que si ça ne leur plaisait pas, ils pouvaient tous aller se faire mettre.


Ce vendredi soir, j’avais décidé d’étrenner ma voiture et mon permis tout neufs, et de passer le week-end sur la côte, toute seule comme une grande. Je m’apprêtais à annoncer la nouvelle à ma grand-mère, mais elle me devança :



Mon entraîneur ? Ouais bon, elle y tient, Henriette. Elle aimait bien ça, que je nage. Et il faut dire que j’aimais bien aussi. Ça avait commencé d’une drôle de façon. Croyez-le ou pas…




J’ai appris à nager dans un bouquin. Un vieux bouquin d’avant-guerre trouvé dans le grenier. Isolée dans le petit bassin (où l’on a pied), j’avais reproduit les mouvements décrits dans le livre, et miracle, à force d’acharnement, j’étais arrivée à me propulser sans couler pendant deux mètres, puis cinq mètres, puis dix mètres. Je suis alors passée au grand bassin (où l’on n’a pas pied), et je l’ai traversé en largeur (douze mètres cinquante !). Je savais nager ! Passons rapidement sur quelques épisodes de quasi-noyade dus à des imbéciles qui m’avaient coupé la route. Un an plus tard (j’avais alors neuf ans), j’étais capable de parcourir une longueur (trente-trois mètres), et j’étais donc une nageuse accomplie.


Chaque samedi me trouvait à la piscine de la Sauvenière, en compagnie de quelque cinq cents autres gosses. La piscine était pleine à craquer, il fallait bien étudier son coup pour sauter dans l’eau sans atterrir sur quelqu’un.


Me voilà donc sur le bord, recherchant un espace libre, je le trouve, je saute ! Je disparais sous l’eau. Ouh ! c’est froid ! J’émerge, et un coup de sifflet strident retentit. Un grand moustachu un peu frêle, attifé de l’uniforme blanc des maître-nageurs, me signale sans équivoque de sortir de la flotte.



L’humiliation, je ne vous dis pas ! Après dix minutes sous une douche bouillante, frottant énergiquement chaque centimètre de peau (pas de savon en vue), je me repointe dans la piscine, et j’attends un long moment pour trouver un GRAND espace libre. Il va voir, le connard ! Je saute, et je fonce dans ma version du crawl parfait. Après plusieurs collisions, mais près de quinze mètres plus loin, je m’arrête, hors d’haleine. Pour entendre un autre coup de sifflet. Le même mec me fait signe de sortir.



Et bien sûr, je me suis pointée, et ma vie a changé. La petite anguille filiforme passa trois soirées par semaine à l’école de crawl, et elle en apprit, des choses. D’abord, le crawl, ça ne se nage pas avec la tête au-dessus de l’eau. Et puis les jambes, ça sert à quelque chose. Et puis si on ne sait pas nager un kilomètre, on ne sait PAS nager !


Après une année de cours, je fus invitée en bonne et due forme à joindre le CLUB, cela accompagné d’un cadeau mirifique et extraordinaire : une petite carte qui me permettait d’entrer à la piscine n’importe quel jour à n’importe quelle heure sans débourser un franc !


J’y ai foncé, dans ce truc, à fond ! Et j’en ai appris plus encore. La monotonie des longueurs qui s’ajoutent aux longueurs. La fatigue. La douleur. L’interval training qui vous vide les tripes. Ma première course, un cent mètres libre.



Aux cinquante, j’étais largement en tête. Puis tout d’un coup, l’effondrement, la douleur dans tous les membres, une absence totale de coordination, un pauvre petit corps dévasté qui se débat d’une façon pitoyable. Dernière !


Une seule fois, jamais plus ! La petite anguille prit du poids et des muscles, de la volonté, et elle apprit à contrôler la douleur. Elle a gagné une course. Puis une autre. Maintenant, elle les gagne toutes, et son horizon s’élargit. Elle voyage avec Monsieur Jean en Hollande, en Allemagne, en France. Une treize ans qui flirte avec la minute au cent libre, ça ne court pas les rues.


Elle a évolué, la Jeanette. Elle potasse son anglais pour lire les revues américaines et australiennes, c’est là qu’elles sont, ses concurrentes. Et Dieu qu’elle se plaît bien dans sa vie de petite vedette. Jusqu’au jour…


À l’âge de quatorze ans, en moins de neuf mois, je grandis de dix centimètres et pris vingt kilos. Et surtout, me poussa une magnifique paire de nichons. Désastre total. Disparue, la petite anguille. Moins hydrodynamique, tu meurs ! Terminés, les espoirs olympiques ! J’ai laissé tomber. Oh, je me pointe encore au club deux soirées par semaine, je nage toujours le cent en une deux, une trois, mais bon…





J’ai donc emballé mes trucs, comme je l’avais fait des milliers de fois. Mon maillot, mon training, mes essuies, et j’ai marché jusqu’au boulevard de la Sauvenière. Un bus, comme d’habitude, mais trop petit, comme d’habitude. Heureusement, il y a une flopée de parents volontaires avec leurs voitures, comme d’habitude.


Namur. Leur petite piscine qui sent le chlore. L’ambiance habituelle que je regarde de l’extérieur. Les messieurs distingués, le chrono à la main. Les coups de pistolet des départs. Les parents dans les gradins, encourageant leurs gosses. J’ai nagé mon 400, je l’ai gagné, juste un chouia en dessous des cinq minutes. Pas mal, pour un vieux cheval. Monsieur Jean était content. Après, je me suis éclipsée vers la buvette, où j’ai bu une orangeade. Pas de bière, exemple oblige. Il commençait à se faire tard pour les gosses, donc le bus a quitté, et les plus vieux se sont rassemblés pour le match de water-polo. Plus d’enfants aux alentours, je sirote ma bière. Le match fini, je me dirige vers les vestiaires, il semble que je sois la seule femme qui reste.


Mais non. Renée est toujours là. Renée D. Une rousse de ma taille, mais avec vingt kilos de moins. Quand j’y repense, elle avait un corps de rêve, Renée. Une longue liane sensuelle et de magnifiques petits seins pommes qui n’étaient pas si petits que ça. Mais alors, au-dessus de tout ça, un visage maigre et ingrat, et des cheveux filasse. Pas belle du tout. Un repoussoir. Et sa famille, fallait se la payer. Ses parents, qui avaient l’air plus vieux que tous les autres. Sa sœur Guillaine, une affreuse affublée de nymphomanie, qui se faisait baiser par n’importe qui dans n’importe quel coin. Mais alors, le max, c’était l’évènement récent. On ne l’avait plus vue depuis plusieurs mois, la Guillaine. Et tout d’un coup, la maman accouche d’un petit frère. À 51 ans, excusez du peu ! Tout le monde a compris, ça a été une rigolade monumentale !


Renée est assise dans un coin, les coudes sur les genoux, les poings sous le menton.



Je sors sans un mot, retourne à la buvette.



Le grand Léonce s’esclaffe.



Je vois rouge. Léonce a beau faire trente kilos de plus que moi, je lui fonce dessus, lui plante mes nichons dans la poitrine, tords le devant de sa chemise sous son menton, et l’accule dans un coin, mes yeux plantés dans les siens. Il rigole, et force son genou entre mes jambes. Puis il réalise. Qu’il n’est pas en train de gagner un concours de popularité…



Je ramasse le sac et retourne au vestiaire. Renée se jette dessus comme la misère sur le pauvre monde.



Je me fous à poil mais Renée, très prude, prend sa douche en maillot. Après, elle me tourne le dos pendant qu’elle se déshabille. Je vois ses petites fesses serrées, mais je n’en ai rien à foutre, ça ne m’intéresse pas. Encore une soirée de ratée. J’aurais dû être à Ostende, à cette heure. Nous sortons du bâtiment, et nous trouvons en face de mademoiselle Machin, qui sert de secrétaire au club.



Pour la limousine, on repassera. De nos jours, on appellerait ça un van. À l’époque, c’était un genre de camionnette, deux places à l’avant, l’arrière pour les marchandises. Bien sûr, le siège avant est réservé à mademoiselle Truc. Mais le proprio est bien gentil :



La camionnette s’ébranle. Le bruit est assourdissant. Tant bien que mal, nous arrangeons les couvertures et nous adossons au compartiment moteur qui vibre. Renée est à un mètre de moi, tout au bord de la couverture. On roule. Puis je vois son corps qui remue, qui tressaute. Elle sanglote. Bien proprement, avec un minimum de bruit. Ben y manquait plus que ça ! Tu parles d’une soirée ! Puis doucement, je réalise ce que ça doit être, de vivre la vie de Renée D. Avec son père, ce grand poireau ahuri, sa mère, cette vieille grenouille de bénitier toujours en noir. Et sa putain de sœur. Et pourtant, elle est bien gentille, Renée, on peut toujours compter sur elle pour n’importe quoi. Je prends sa main, et elle me la serre. Je l’attire contre moi, elle met sa tête sur mon sein gauche, et elle pleure silencieusement. Après quelques minutes, mon sein est tout chaud et tout mouillé. Elle n’arrête pas. Je caresse ses cheveux, sa joue toute mouillée. Je la serre contre moi, sa joue contre la mienne. Je suis triste pour elle, je voudrais qu’elle cesse de pleurer. Ça coule sur mon menton, je lèche, c’est salé.


Je ne saurai jamais comment c’est arrivé. Nos joues mouillées étaient l’une contre l’autre, nous étions secouées par les cahots, les coins de nos lèvres se sont touchés, puis plus franchement, puis deux bouches ouvertes se sont collées l’une contre l’autre, deux langues avides se sont enfoncées et entrelacées, et nous étions là, à nous dévorer comme deux cannibales, aussi acharnée l’une que l’autre.


Au-dehors, les lumières jaunâtres défilaient, et la cabine passait du noir total à la lumière aveuglante. Par à-coups, je voyais ses yeux ouverts sur le vide. Je suis sûre qu’elle était comme moi, morte de gêne et de honte, mais emportée par ce maelstrom, cette pulsion. Un cahot plus fort frotta son avant-bras sur le bout de mon sein, et les sensations explosèrent. Je saisis à deux mains ses petites pommes, les écrasai sans pitié, et elle se cambra, la bouche ouverte, la tête en arrière, le bassin qui s’agitait dans le vide. Je mangeais sa bouche. Dans mes paumes, je sentais ses pointes dressées tout comme les miennes, je lâchai ses seins, pris ses mains, et les écrasai sur mes nichons. Nous étions là, à nous pétrir les seins et à nous manger la bouche, deux corps qui n’étaient plus que sensations, au-delà de tout contrôle. Dans la mêlée, sans le faire exprès, je le jure, mon genou frappa son pubis, et elle explosa dans un râle, se frottant frénétiquement contre ma jambe. Ma bouche étouffait ses cris et, enivrée par cette puissance nouvellement découverte, ma jambe la pilonnait sans pitié, ses soubresauts généraient chez moi des sensations indicibles. Elle finit par s’effondrer comme une poupée morte. Couchées, serrées l’une contre l’autre. Après un long moment, nos bouches se retrouvèrent, légèrement, gentiment. Nous nous léchions les lèvres, nous nous bécotions, avec parfois une langue qui s’enfonçait profondément.


C’est pas bien long, soixante kilomètres. Le gentil monsieur et la secrétaire nous déposèrent boulevard de la Sauvenière, comme c’était leur devoir, puis s’en furent. Il est passé minuit, et la ville est déserte. Renée habite dans le haut de Sainte-Marguerite, et moi dans le quartier Longdoz. Diamétralement opposé. Ça aurait pu finir comme ça, chacune enfermée dans sa gêne et sa honte. On serait parties chacune de notre côté, puis on se serait évitées. Mais Renée me prit par la main, et je la suivis comme un petit chien. Elle m’emmena pas loin, place Xavier Neujean, toute noire et sombre, et me colla dans l’encoignure d’une porte. Sans doute qu’elle n’aime pas avoir des dettes, Renée. Alors que nous sommes reparties dans nos grosses papouilles mouillées, une de ses cuisses s’introduit entre les miennes, et elle me rend le massage malhabile qu’elle a reçu dans la camionnette.


Ses yeux. Ses yeux sont plantés dans les miens, pas moyen d’y échapper. Ils m’interrogent, observent mes réactions. J’ai comme l’impression qu’elle ressent avec moi ces sensations trop sourdes. Je n’y tiens plus, prend sa main, et la plaque sur ma chatte, à travers les jeans. Elle masse, masse, puis s’arrête, défait ma ceinture, descend mes jeans et ma culotte, tout en bas sur mes souliers. Le vent froid de la nuit me caresse les fesses. Sa main touche ma broussaille trempée, se retire brusquement, puis revient et masse, masse, et les sensations montent. Oh ! c’est bon, c’est bon, je halète, je produis des sons, ah ! aaah ! mes jambes tremblent, j’enfonce ma tête dans son cou, et j’y vais de ma longue plainte. Comme effrayée, Renée retire sa main, alors que je lui lèche le cou. Instinctivement, ma chatte s’écrase contre sa cuisse, mouillant ses jeans. Fébrilement, je défais sa ceinture. En quelques secondes, elle est dans la même tenue que moi, et c’est à mon tour de la masser. Elle ne résiste pas longtemps, elle tressaute, et j’écrase ma bouche contre la sienne pour étouffer son cri.


Son tremblement s’est arrêté. Nous sommes serrées l’une contre l’autre, et le vent de novembre nous rappelle à la réalité. Deux jeunes filles, jambes nues, la chatte à l’air, la culotte sur les souliers. Nous nous rhabillons à la vitesse grand V.



Elle s’en va, réajustant ses jeans…


Il y a bien longtemps qu’on ne m’y a plus vue, à l’entraînement du samedi midi. J’ai longtemps hésité avant d’y aller, et je me demande toujours pourquoi j’y suis allée. Un de ces cas où on fait quelque chose sans en avoir bien envie et en se demandant pour quelle raison on le fait. Renée aligne ses longueurs, et je m’assieds en face d’une bouche d’air chaud, en attendant qu’elle ait terminé. Elle finit par sortir de l’eau, ruisselante et hors d’haleine, le bout des seins bien visible sous la fine étoffe du maillot de compétition. Elle me passe devant comme si je n’existais pas, et se dirige vers les douches.

Pas un regard, pas un sourire, pas un bonjour. Non, trop c’est trop ! Ça m’apprendra à faire la conne ! En un clin d’œil, je redescends au vestiaire, me rhabille, et sors. Je marchais à grands pas lorsque la Renée surgit à mes côtés, essoufflée, pas peignée, les cheveux toujours trempés. À voir sa tête, elle est sur le point de se mettre à pleurnicher. Je marche. Elle me tire par la manche.



Je me le demande bien, ce qu’on fait. Je ne le sais pas, ce que j’ai envie de faire. Peut-être l’envoyer au diable et rentrer. Son petit visage implorant me regarde, alors qu’elle s’efforce de marcher aussi vite que moi.



C’est moi qui ai dit ça ? Pourquoi ? Quelle idée !



Le cinéma. C’est l’invitation classique des mecs qui veulent vous peloter dans l’obscurité. Nous voilà au "carré", le bout de la rue Cathédrale où se trouvent tous les cinémas. Je choisis le film le moins populaire.



Je paye pour nous deux. Renée n’a jamais un franc, c’est bien connu. Les balcons sont un reliquat de l’époque où la TV n’existait pas, et où les salles de cinéma étaient pleines. C’est moins cher, mais peu de gens y vont de nos jours, l’écran est trop éloigné. L’ouvreuse nous guide dans les escaliers, et nous nous installons au milieu du premier rang. Il fait chaud. Renée a une ridicule canadienne rouge et jaune, et j’ai ma veste en cuir. Nous les enlevons, et les déposons sur les sièges adjacents. Sur l’écran, un couple dans une voiture qui roule dans la nuit. Un cycliste apparaît dans les phares, et le chauffeur fait un écart pour l’écraser. Natural born killers. Renée prend ma main, et nous suivons le film pendant plusieurs minutes. Puis sa tête se tourne vers moi. Tout naturellement, ma bouche se pose sur la sienne, et ma langue s’enfonce. Nous nous embrassons, longtemps, longtemps. C’est étrange, les baisers. C’est bien peu varié, mais on ne s’en lasse jamais. Ma chatte s’humidifie, puis je commence à mouiller comme une fontaine. C’est trempé, glissant, visqueux, entre mes cuisses. Peu à peu, nos mains s’égarent sur nos seins respectifs, malhabiles, mais déclenchant ce genre de sensations qui rayonnent et vous descendent profond dans le ventre.


Soudain, Renée me repousse. Elle regarde autour d’elle avec insistance, le visage inquiet. Puis les yeux fixés sur les miens, elle descend les mains sur le bas de sa blouse et commence à la relever. Elle s’arrête en chemin, incertaine, puis reprend son lent mouvement. Sa gêne, sa peur sont bien visibles. On sent qu’elle se force, qu’elle combat ses propres gestes. Puis d’un coup, brusquement, elle relève tout jusqu’au cou, emportant son soutif au passage, et ses deux pommes descendent. Une offrande…


Ses aréoles roses sont boursouflées de petites protubérances. Ses tétons sont dressés comme deux petits sexes. En moi, quelque chose d’inconnu prend la relève, et ma bouche s’écrase sur son téton gauche. Je l’aspire comme si je voulais prendre tout son sein dans la bouche. Je le léchouille, je le suce, je le mordille. Ma main saisit son sein droit et le pétrit. Je triture son téton entre le pouce et l’index, je le pince cruellement. Elle rejette la tête en arrière, son bassin s’agite dans le vide, et des sensations étranges et nouvelles envahissent mon ventre et mon dos. Les sons s’échappent de sa bouche, et je la couvre de la mienne pour les étouffer. Nos baisers reprennent, nos mains se tiennent.


L’écran projette sur nous un kaléidoscope de lumières sans signification. Des sons étranges et violents frappent notre indifférence. Le film se poursuit, sans nous.


Renée reprend l’initiative. Une fois de plus, son visage craintif fait le tour de la salle. Elle se lève, me prend par le coude, me fait lever. Ses mains s’énervent sur ma ceinture. Je la repousse gentiment, la défais moi-même, et descends mes jeans jusqu’à mes pieds. Tout en me regardant, elle fait de même. Nos mains s’égarent dans les broussailles. Je la rassieds, et lui recouvre les genoux de sa canadienne. Je me cache moi-même avec ma veste. Nos mains. Nos doigts. Nos moules. Nos seins. Nos lèvres. Nos langues. Nos frissons. Nos cris. Notre bonheur. Notre bonheur dément. Notre… amour.


Le film s’est déroulé une deuxième fois, puis une troisième fois. Il est près de finir, et des gens commencent à entrer pour la séance de huit heures. Avec mille précautions, nous remontons nos culottes et nos jeans, rattachons nos ceintures. La salle s’éclaire d’une lumière crue. Nous nous levons, et le désastre apparaît. Le velours rouge de nos sièges est noir, trempé de mouille. Le fou rire nous prend, et nous nous éclipsons en vitesse. La seule chose dont je me souviendrai jamais, de Natural born killers, est l’épisode du cycliste.


Je reconduis Renée jusque chez elle, en lui tenant la main. Je rentre chez moi, soupe avec mes grands-parents, poursuis des conversations mécaniques. Je prétexte un mal de tête et me fous au pieu. Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Comment tous ces gestes étranges et délicieux sont-ils sortis de moi, sans prévenir ? Le visage de Renée, éclairé par saccades par les lumières violentes de l’écran danse devant mes yeux. Mon poing s’introduit entre mes cuisses, et je me secoue sans pitié. Mais rien ne vient. J’insiste, frustrée, violente, brutale, et tout d’un coup, j’en CRÈÈÈÈÈÈVVEEEEEEEEE !!!!!!!! Ma langue sort de ma bouche à la recherche de la sienne, mais ne rencontre que le tissu sec de l’oreiller que je serre. Son visage fonce vers le mien à toute vitesse, et je ne vois plus que ses yeux. Puis le noir.


Le dimanche, je ne la vis pas.


Le lundi, entraînement du soir. Nous quittons séparément, et nous retrouvons au pied de ce grand escalier tricentenaire, qui joint le boulevard de la Sauvenière au quartier Saint-Sèverin. Je la reconduis chez elle, nous marchons la main dans la main. En vue de sa maison, elle me fait faire demi-tour, m’attire dans une petite rue déserte et sombre où nous nous embrassons, nous pelotons, et jouissons dans la main l’une de l’autre.


Le mardi, dans les longs escaliers, nous découvrons un urinoir public, à peine éclairé. Nous jouissons dans l’odeur obsédante de vieille pisse.


Mercredi. Nous montons l’escalier lorsque des pas pressés retentissent derrière nous. Le grand Léonce.



Ça explose dans ma tête. Une explosion de haine. Je cours vers lui, les bras en avant, mes poings percutent sa poitrine, il part à reculons. Son dos et sa tête frappent le mur, mes mains se serrent autour de sa gorge.



Léonce s’enfuit, descendant l’escalier quatre à quatre. J’ai les jambes en coton. Je tremble, je halète, envahie d’une abjecte terreur rétrospective. Péniblement, j’atteins l’urinoir, baisse mes jeans, et lâche un grand jet de pisse. Je sanglote. Je hoquète. Renée me relève, me rhabille. Nous reprenons notre chemin, ma main droite serrée dans sa main droite, son bras gauche me serrant la taille sous ma veste. Près de chez elle, elle m’entraîne dans un petit parc que je ne connais pas. Nous nous couchons dans de hauts buissons. Elle me bécote le visage, embrasse mes yeux. Une petite main douce caresse longuement ma poitrine. Je me laisse faire, comme une poupée sans vie. La petite main s’introduit sous mes jeans, dans ma culotte, et me touche avec une grande douceur. Son doigt explore ma fente, trouve mon bouton, et sans le frotter, le pousse, le pousse. Une langue lèche mes lèvres et s’introduit dans ma bouche. Le petit doigt pousse et pousse, et loin de l’explosion habituelle, de délicieuses sensations naissent au fond de mon ventre et rayonnent dans tout mon corps. Je suis loin, loin. La petite main quitte ma moule et caresse mon visage, mes cheveux. Mes mains se dirigent vers elle, mais elle les arrête gentiment.



Nous nous quittons sans rien dire de plus.


Jeudi. Alors que je la reconduis, il nous semble sans arrêt entendre des pas derrière nous. Il n’y a rien ni personne, bien sûr, mais nous n’osons rien faire. Je lui expose mon idée. Je l’invite à passer le week-end à la mer avec moi. Partir le vendredi soir, revenir le dimanche soir. Deux jours et deux nuits ensemble, rien que nous deux. Mais le problème, ce sont ses parents. Majeure ou pas, elle doit demander leur permission, et ça l’étonnerait fort qu’ils acceptent. Nous nous quittons avec une poignée de main qui s’éternise…


Vendredi, 16 heures. Renée est au téléphone :



Aïe Aïe Aïe… Il a bien fallu mettre mes grands-parents dans la confidence…



Mon grand-père prend la parole.



Henriette s’en va en en bougonnant. Nous avons gagné !



Je lui saute au cou, et sa grosse moustache drue me pique la joue.


Le téléphone. La mère de Renée. Mon grand-père prend l’appareil.



Il raccroche.



Six heures, on sonne, c’est Renée ! Nous prenons la route. Charles s’est activé au téléphone, il a réservé une chambre dans un hôtel de Blankenberghe pour "sa fille et sa nièce", et il m’a pratiquement imposé un arrêt à Bruxelles, pour souper dans un restaurant qu’il connaît très bien. Ça ne m’enthousiasme pas, mais il a insisté.



Nous roulons sur la vieille route de Bruxelles. Renée est malade d’excitation. Elle me tend un billet.



Je regarde, l’empoche sans mot dire. Vingt francs ! De quoi s’acheter une crème glacée ou un sachet de frites ! Cette générosité m’ébahit. Bande de pouilleux minables !


Bruxelles. Après avoir cherché longtemps, j’arrive à me garer sur la Grand Place. Nous marchons vers l’adresse en question, qui s’avère être dans une ruelle perpendiculaire à la Petite Rue des Bouchers. L’endroit ne paye pas de mine. Une grande salle, des tables et des chaises disparates, le genre de mobilier qu’on achète à l’Armée du Salut. Mais la salle est pleine et les conversations bruyantes vont bon train. La clientèle semble composée d’hommes d’affaires sur le retour, il n’y a pas une seule femme présente, et il semble qu’on ne parle que le flamand. Un homme en tablier blanc, la serviette sur le bras, nous reçoit d’un air excédé :



Si j’avais annoncé que j’étais la reine d’Angleterre, ça n’aurait pas fait plus d’effet !


Deux serveurs se précipitent, recouvrent d’une nappe blanche la seule table restante, étalent des couverts et des serviettes et nous servent deux longues et fines flûtes de kir. J’attends qu’on nous présente le menu, mais au lieu de cela, on nous apporte l’entrée. Imaginez deux grands plats circulaires, la circonférence ornée de cavités où d’énormes escargots baignent dans une sauce à l’ail odorante. Accompagnés de baguettes coupées en tranches et de deux petits verres d’un vin blanc aigrelet. Pour la première fois de sa vie, Renée mange dans un restaurant. Nous engouffrons ! Le serveur emporte deux plats complètement nettoyés, il ne reste plus un atome de sauce, nous avons tout épongé avec ce pain croustillant.


La suite me désoriente : quoi, une crème glacée ? Mais non, c’est un sorbet, destiné à remettre en état nos papilles gustatives. La suite se pointe sur deux larges assiettes. Un énorme steak, épais à souhait, accompagné de haricots verts à la sauce blanche et de fines tranches de pommes de terre rissolées dans une sauce au fromage. J’avais souvent entendu parler de "viande qui fond dans la bouche", mais pour la première fois, je constate que cela existe. Ces trois choses se marient d’une façon exquise, le goût de chacune d’entre elles renforçant celui des autres. Ajoutez à cela un robuste beaujolais… Ce n’est plus manger, c’est participer à une expérience sensuelle hors du commun.


Et le final est digne du reste : deux grandes crêpes suzette, flambées à l’armagnac en notre présence. Et deux grandes tasses de ce que nous pensions être du café, mais qui s’avère être un expresso à réveiller un mort.


Nous baignons toutes deux dans une béatitude hébétée. J’attends qu’on nous présente la note, qui sera sûrement carabinée, mais rien ne se produit. En désespoir de cause, j’attire l’attention de l’homme qui nous avait reçues. Je fais l’effort de lui parler dans sa langue :



Cela dit, il s’incline, saisit ma main et celle de Renée, et les baise avec douceur. Nous sortons, éberluées. Le froid du dehors nous saisit. Il a plu, et les rues sont trempées. Il ne gèle pas encore, mais ça ne saurait tarder. Je cafouille un peu pour trouver l’entrée de l’autoroute, mais finalement, nous roulons vers Ostende. Après une vingtaine de kilomètres, la route devient plus sèche, et avec l’inconscience de la jeunesse, je déchaîne la puissance de la 323I. Renée jette des regards inquiets vers le compteur, attache sa ceinture.



Elle en reste muette.


Nous trouvons l’hôtel sans trop de difficultés. Il est presque minuit, et le préposé à la réception a l’air bien embêté :



J’ai failli pouffer de rire. Je me tourne vers Renée :



Renée me regarde sans y comprendre goutte.



En fait de vue sur la mer, c’est plutôt une vue sur une obscurité totale, agrémentée de rafales de pluie qui frappent violemment les vitres. À peine le porteur nous a-t-il laissées, Renée se lance dans une exploration détaillée. La salle de bain, les placards, les tiroirs, le bar, tout y passe. On dirait un gosse dans un magasin de jouets. Je me déshabille lentement et me retrouve nue. Je me plante devant elle alors qu’elle ressort de la salle de bain. Elle me détaille de haut en bas. Sa main droite part vers ma chatte, qui est déjà mouillée, mais je m’écarte et commence à la déshabiller. En un clin d’œil, elle est nue. Nous nous regardons un moment, puis nous nous serrons l’une contre l’autre. Nos langues s’enlacent, ses nichons s’écrasent sur les miens, nos ventres se touchent. Elle est toute chaude, plus chaude que moi. Nos mains s’égarent dans les broussailles mouillées et commencent un lent massage qui bientôt s’accélère et devient frénétique. Debout, les jambes tremblantes, nous jouissons dans la main l’une de l’autre.


Pour la première fois, nous nous sommes vues. Pour la première fois, nous n’avons rien à craindre. Je me sens submergée par une immense sensation de liberté. Je la tire vers le lit, mais elle s’échappe, virevolte à travers la chambre comme une petite fée, met la chaîne à la porte, ferme tous les rideaux, s’éclipse dans la salle de bain, et revient avec deux grands essuies éponge qu’elle étale entre les draps. Pas folle, la guêpe ! Nous sautons dans le lit en rigolant comme des folles, Renée éteint les lumières, mais je les rallume.



Elle sourit, se couche, ferme les yeux. Je lui lèche les lèvres, ma bouche descend sur son cou tandis que ma main lui caresse le ventre. Je descends, arrive à son téton que je suce avec délice, alors que je titille l’autre, puis le pince. J’abandonne son sein et ma main descend. Je m’infiltre dans la fente, et y trouve un tout petit bouton tout bandé. Comme elle me l’a appris, je le pousse avec douceur, encore et encore. Mais quand je vois ses frissons, je commence à la masser aussi fort que je puis. Sa bouche et ses yeux s’ouvrent, et j’y plante les miens. Elle a l’air affolée, des sons sortent de ses lèvres, mais je la bâillonne de ma langue. Je ralentis, je me fais gentille, ses yeux me donnent, me donnent… finalement ma main trempée abandonne sa mouille et en enduit son sein.


Nous sommes serrées l’une contre l’autre, les yeux maintenant fermés. Elle reste un long moment sans bouger, puis éteint la lumière. Elle me donne de petits bécots sur le front, baise mes yeux, picore mon nez, suce le lobe d’une oreille. Sa bouche descend vers mon cou, où elle provoque de délicieux frissons. Elle s’empare de mes seins, les lèche, les suçote, les taquine. Sa langue descend le long de mon ventre et s’agite dans mon nombril. Elle continue à descendre lentement, léchant mon bas-ventre, puis… NON ! PAS ÇA ! Trop tard ! Sa langue s’introduit dans ma fente, ses mains se crispent sous mes fesses, et je deviens la prisonnière de sensations inconnues qui se propagent dans tout mon corps. La chaleur monte dans mon ventre, rayonne dans mes seins. Je halète, et je murmure, et je grogne et je balbutie, et au dernier moment j’écrase l’oreiller sur mon visage pour étouffer mes plaintes et mes cris. Lentement, les délices s’éloignent de moi, alors que sa bouche remonte le long de mon corps et finit par caresser mes lèvres. Elle me pousse. Relève mon bras gauche et s’en enveloppe, alors que sa tête se pose sur mon sein et son autre bras sur mon ventre. Elle se serre contre moi.



Nous glissons lentement dans le sommeil. Mais doucement, Renée reprend, presque chuchotant :



Je m’éveille dans le noir absolu. Elle est toujours collée contre moi, mais une de ses jambes a remonté sur les miennes. Je suis prisonnière. L’essuie éponge me picote désagréablement les fesses.


Quelle relation étrange que la nôtre. En fait, je ne sais rien d’elle. Jamais nous n’avons échangé plus de deux phrases à la suite l’une de l’autre. Ensemble pendant des heures sans dire un mot, nous contentant de nous toucher, de nous regarder, de nous tenir la main. Nous n’avons pas besoin de mots. Et que de différences entre nous. Jeanette la grande gueule, la brutale, la bavarde pleine d’assurance. Renée, la craintive, la taiseuse, la douce, la timide. Jeanette qui s’explose dans des jouissances démentes. Renée, qui crée cet univers de sensations subtiles. Jeanette qui décide, et Renée qui suit. Et pourtant… Parfois, Renée prend l’initiative, et chaque fois Jeanette lui obéit comme un petit chien.


Je m’éveille à nouveau. Renée s’est retournée. Son corps forme une petite boule compacte, bras serrés sur la poitrine, genoux levés. Une vague lueur baigne la pièce. J’ouvre tous les rideaux, et le bruit la réveille. La mer. Déchaînée, comme on dit. La marée est haute, d’énormes vagues noires frappent la digue, et par moments débordent sur la chaussée. La pluie s’abat en longues rafales. Nous regardons.


Mes yeux s’égarent sur le menu du room service, et je m’en empare.



Je saisis le téléphone, et commande un petit-déjeuner "américain", répondant avec assurance à des questions auxquelles je ne comprends goutte. Pudeur oblige, les essuies éponge réintègrent la salle de bain, et nous enfilons nos pyjamas. On frappe à la porte, et un garçon en uniforme blanc pousse dans la chambre une table roulante. Je signe la note, et lui file un petit pourboire. Renée se met à picorer un peu de tout. Je ramasse quelques prospectus qui traînent. Je n’ai jamais pu m’empêcher de lire en mangeant ! Il y a de tout, là-dedans. Publicité, bien sûr, mais intéressant, je ne vous dis que ça ! Peu à peu, un plan s’organise dans ma tête. Vingt minutes plus tard, les œufs, le lard, les saucisses, et les toasts ont disparu. La cafetière est vide. Nous abandonnons le lait et les céréales aux vrais Américains. Renée rafle les mini pots de confiture et de miel, et les enfouit dans son sac, où ils rejoignent les petits savons qu’elle a piqués hier dans la salle de bain.



Je déniche un slow sur la radio, et je commence mon cours. Elle comprend très vite, il ne lui faut que quelques minutes. Les slows se suivent, sur cette station. Inévitablement… Sa tête est posée sur mon épaule. Elle baise mon cou, lève les yeux vers mon visage, je m’empare de ses lèvres, et nos langues se rencontrent. Nos mains s’égarent dans des activités qui n’ont plus rien de chorégraphique. Jouir debout, serrées l’une contre l’autre, quel délice ! Nos jambes tremblent, nos bouches gémissent l’une dans l’autre.


La suite fut plus compliquée. Mais une heure plus tard, deux gamines en pyjamas aux entrejambes trempés dansaient un rock endiablé. Renée est une naturelle. Et à ma grande stupéfaction, j’apprends qu’elle est tout comme moi une fan des Rolling Stones. Après avoir pris une douche rapide et nous être habillées chaudement, nous nous retrouvons dehors, où la pluie tombe toujours dru. Je m’apprêtais à me diriger vers le garage, quand je vis ce taxi arrêté devant l’hôtel. Après tout, nous avons beaucoup d’endroits à visiter, et je ne sais pas où ils se trouvent. Je tire Renée, et nous nous engouffrons dans le taxi. Le chauffeur, un peu surpris, était en train de manger une tartine, et une tasse de café fumante orne la console.



Un homme dans la cinquantaine, avec une grosse moustache poivre et sel. Il bougonne un merci, mais il se hâte quand même. Son français est assez approximatif, et il ne semble concevoir que le tutoiement. Je fouille dans mes prospectus, puis une idée me vient :



Il se retourne, étonné :



Il prend un air dubitatif, puis me sort un prix qui n’est pas piqué des vers. Mais je m’en fiche, je suis riche ! Mon père éternellement absent a récompensé ma réussite de l’an dernier d’une façon royale. Je n’en avais jamais rien dépensé, et j’ai tout pris avec moi hier soir. Je sors une liasse de la poche de ma veste, et aligne les billets dans la main de l’homme, sous les yeux effarés de Renée. Le chauffeur est tout aussi surpris :



Et il me rend illico la moitié de l’argent. Un peu honteuse de ma connerie, je lui donne le premier prospectus. Quelques minutes plus tard, nous nous arrêtons devant une enseigne qui proclame : Amanda - Confection et Prêt-à-Porter. Retouches gratuites. J’explique à la dame ce que nous voulons. Deux robes identiques. Quelque chose de sobre, mais joli et confortable. Et nous les mettrons pour aller danser. Elle nous examine longuement de la tête aux pieds.



Ses yeux parcourent les allées, puis elle se dirige sans hésiter vers l’une d’entre elles, et revient avec une robe noire comme la nuit.



Elle nous conduit à une cabine, mais loin de fermer le rideau, elle garde la robe à la main, et déclare :



Renée s’exécute, le visage rouge brique.



Elle fait tourner Renée devant le miroir, la fait marcher…



Renée ne dit mot, et j’acquiesce.



Alors que Renée s’est rhabillée et erre dans un petit rayon bijouterie, la dame s’occupe de moi. Mon cas est nettement plus épineux. Mes nichons n’arrivent pas à entrer dans la première robe. Ils se nichent parfaitement dans la deuxième, mais la taille est trop large. La dame déclare catégoriquement qu’une petite retouche arrangera les choses. Elle passe derrière moi, défait la tirette, fait glisser le devant, et prend mes seins à pleines mains. Puis ses doigts pincent mes tétons. Cela a été si vite que je n’ai pas eu le temps de réagir. Les sensations se répandent dans mon corps, et la robe glisse jusqu’au sol alors qu’une main s’empare de ma chatte. Affolée, ma tête se tourne vers Renée qui ne soupçonne rien. La dame me souffle à l’oreille :



Brusquement, elle me lâche.



Nous marchons vers la caisse et elle sort d’un tiroir une carte de visite.



Nous avons rejoint Renée, toujours absorbée dans la bijouterie.



Arrêt suivant, un magasin de chaussures. Une paire de souliers noirs pour chacune, et deux minuscules sacs noirs en bandoulière, identiques. Nous réintégrons le taxi, et je donne au chauffeur la carte du coiffeur. À la gauche du volant, j’observe une petite plaque qui dit : Albert Vergauwen – 226934.



Le coiffeur. La dame avait raison, plus homo que lui, tu trépasses. Et il ne s’en cache nullement. Il minaude comme une grande folle, et nous appelle "ses petites colombes". Il me met entre les mains d’une auxiliaire féminine, et se concentre sur Renée qu’il examine avec grande attention, lui faisant tourner la tête dans tous les sens en changeant les éclairages. Emportée dans les shampoings, puis la tête sous le casque, j’entends vaguement Renée suggérer de « couper seulement quelques centimètres » et le coiffeur lui répondre de « laisser faire Christian ». Ma coiffure est finalement terminée, et je suis enchantée des résultats. L’emplacement de travail de Christian est entouré de rideaux, et ils sont fermés. Mais il en émerge, me prend par les épaules, et me dit :



J’obéis. Je le connais si bien, ce petit visage un peu trop allongé et qui a toujours l’air de craindre. Ces longs cheveux roux filasse sévèrement tirés vers l’arrière, séparés en deux sur le sommet du crâne. Ces petites oreilles un peu trop décollées… Christian me lâche, un bruit de rideaux qui s’ouvrent, et j’ouvre les yeux. Devant moi… une femme quasi inconnue qui affiche un merveilleux sourire. Des boucles rousses comme un feu ardent cascadent sur ses épaules et entourent son visage. Un miracle ! Christian nous escorte jusqu’au taxi, armé d’un énorme parapluie. Renée entre la première, et je réalise soudain que nous n’avons rien payé, mais il étouffe mes protestations.



J’entre à mon tour. Albert replie son journal, se retourne, et manque en avaler le mégot qui lui pend au coin des lèvres.


Retour au magasin de confection. La dame nous attend, tout est prêt. Deux grands sacs. Les fourreaux, les culottes, les collants. Elle a épinglé sur chaque fourreau une broche barrette constellée de petites pierres brillantes, et ajoute deux paires de boucles d’oreilles assorties. Je règle la note pendant que Renée emporte les sacs dans le taxi.



Elle me raccompagne à la porte, et sa main s’égare sur mes fesses.



Elle sourit tristement.



Je fouille dans mes prospectus, et tends à Albert celui d’un restaurant. Il le regarde avec mépris.



Dix minutes plus tard, Albert arrête le taxi devant une simple friterie.



Il le savait, Albert, qu’il ne courait aucun risque. Sauf celui de souper à l’œil, ce qu’il a fait. Délicieuses, ces moules. Croustillantes, ces frites. Mousseuse, cette Stella. Nous rentrons à l’hôtel pour nous habiller, et je montre à Renée le dernier prospectus : Une ambiance raffinée. Une sonorisation ultra-moderne, et des éclairages surprenants. Le rendez-vous des couples sophistiqués, avertis et sans complexes.


Nous redescendons. La pluie a cessé. Albert nous ouvre la porte du taxi, et siffle d’admiration, à la grande indignation du portier de l’hôtel. Je lui tends le prospectus. Il l’étudie un long moment, puis déclare froidement :



Renée intervient d’une façon véhémente :



Un peu désorienté, Albert roule un moment, puis s’arrête devant un grand hôtel où quatre ou cinq autres taxis attendent en file. Grande palabre avec les collègues. Il reprend sa place au volant, et bougonne :



Il prend la route principale parallèle à la digue, la vitesse augmente, et au bout de dix minutes, nous sommes dans le patelin de Middelkerke. Nous tournons un moment dans de petites rues, et il se gare dans le parking de ce qui semble être un dancing : The Pink Poodle, proclame le néon. Toujours vexé, Albert allume sa petite lampe et déplie son journal, sans un mot. Nous sortons.



Mais à peine ouvrons-nous la porte que le son des tambours nous frappe en pleine poitrine : Not Fade Away ! Les yeux de Renée brillent. En un clin d’œil, nous sommes sur la piste, et je la fais virevolter. Nous sommes comme en transe, la clarinette s’égosille, des éclairs de lumière violents et désordonnés nous frappent au visage, les tambours reviennent nous secouer la carcasse, et nous tournons, nous tournons, emportées dans cet autre monde. Mais progressivement les lumières se font moins violentes, se changeant en une demi-obscurité, et le morceau se termine.


Notre entrée en fanfare n’est pas passée inaperçue. La piste occupe le centre, et un long bar l’entoure, occupant trois murs sur quatre. Il y a une trentaine de couples, plus quelques esseulés faisant tapisserie. Nous commandons des cocas, et nous installons le plus près possible de l’orchestre, qui entame la longue plainte de Love In Vain. Ce morceau m’a toujours donné des frissons dans le dos, il porte en lui une tristesse infinie. Nous passons des slows tendres aux rocks endiablés. L’orchestre, lui, n’en a cure. De toute évidence, ils jouent pour eux-mêmes. Presque tout leur répertoire est des Rolling Stones, y compris des morceaux obscurs et peu connus. Le chanteur fait même tout son possible pour ressembler à Mick Jagger, mais c’est raté, il est trop grand et pas assez laid.


Les "tapisseurs" ont vite compris que nous n’acceptons aucune invitation, et que nous ne dansons qu’ensemble, et si l’on excepte notre frénésie, nous nous sommes conduites jusqu’à présent comme deux petites filles très sages. Mais tout a une fin. L’orchestre entame Cry To Me



When your baby leaves you all alone

And nobody calls you on the phone

Don’t you feel like crying ?

Don’t you feel like crying like crying like crying ?

C’mon baby, cry to me !



Emportée dans un monde parallèle, je serre Renée plus fort, son visage se lève vers moi, ma bouche s’écrase sur la sienne, et nos langues se mélangent. Oublieuses du reste du monde, dédaigneuses de l’humanité, enfermées dans notre univers personnel.



Nothing could be sadder than a glass of wine alone

Loneliness, loneliness, is just a waste of your time !

But you won’t ever have to walk alone,

You see, so c’mon take my hand,

C’mon walk with me !



No ! We won’t ever have to walk alone, anymore ! Je l’embrasse avec passion et désespoir. Nos bouches toujours soudées, nous suivons le morceau d’une façon plus appuyée, plus enlevée. La fin nous laisse épuisées, comme vidées de notre substance, et nous retournons nous asseoir. Notre petite fantaisie n’est pas passée inaperçue. Il y a quelques regards désapprobateurs, mais aussi quelques sourires sympas, ahurissant, à l’époque.


Maintenant que le lapin est sorti du chapeau, nous ne nous gênons plus pour nous embrasser pendant les slows. De toute façon, l’assistance commence à s’éclaircir, il ne reste plus que quatre ou cinq couples, et ils ne dansent que les slows, nous laissant la piste tout entière pour le reste. Et soudain, le chanteur annonce qu’ils vont prendre un break avant les deux derniers morceaux. Il a un court conciliabule avec les autres musiciens, et se dirige vers nous.



Je lui chuchote le choix de la dernière chanson à l’oreille, pour ne pas que Renée l’entende. Étonné, il acquiesce. La piste s’éclaire de violentes lumières rouges et bleues. La sono a été montée d’un cran, et soudain, les tambours nous ébranlent, nous secouent jusqu’à l’os. Je lance Renée sur la piste comme une petite toupie. La voix du chanteur s’élève, brutale :


I’m gonna tell you how it’s gonna be

You’re gonna give your love to me

I’m gonna love you night and day

Love love won’t fade away


La clarinette s’égosille, et je manie Renée comme un petit jouet, toujours en perte d’équilibre, toujours rattrapée au dernier moment. Mais sa confiance est totale. Une exhibition dure et violente, digne de Dirty Dancing. Le morceau s’arrête brusquement, ponctué par les tambours, alors que Renée est dans mes bras, inerte, le haut du corps penché en arrière.


La lumière se fait plus douce, le rouge disparaît, tout est bleu. Et soudain…


Oh, yes, I’m the great pretender,

Pretending that I’m doing well ;

My need is such, I pretend so much,

I’m lonely but no one can tell.


La douceur remplace la violence. Les quelques couples restants nous rejoignent sur la piste. Nous bougeons à peine et nos lèvres se touchent légèrement. Jamais, jamais, je n’oublierai ce slow.


C’est la fermeture. Nous nous dirigeons vers la sortie. Mais le chanteur nous arrête. Il crie au barman :



L’orchestre fait cercle autour de nous. Le chanteur nous plante un verre dans la main, lève le sien, et porte un toast :



Et tout le monde de faire cul-blanc.


Imperturbable, Albert lit toujours son journal. Nous nous écroulons sur le siège arrière. Il éteint sa petite lampe, et plie soigneusement sa gazette.



D’un geste concerté, nous nous levons, et il reçoit un gros bisou sur chaque joue.



Albert nous dépose devant l’hôtel, et reçoit une nouvelle ration de bisous. Nous regardons le taxi s’éloigner. L’ascenseur s’arrête à notre étage. Épuisées, assommées par les Tequila Sunrise, nous dispersons nos vêtements sur la carpette, et sombrons dans un sommeil sans rêves.


Je m’éveille dans la grisaille. Hier soir, nous n’avions pas fermé les rideaux. Renée a repoussé les couvertures. Elle est couchée sur le dos, les jambes légèrement écartées. Sa coiffure l’a changée en quelqu’un d’autre qui m’intimide un peu. Elle dort la bouche ouverte. Sa vue génère chez moi des sentiments complexes. Une excitation toute physique, mêlée d’un élan, d’une envie de me fondre en elle. Je voudrais voir son visage se tordre et se déformer sous l’emprise d’une jouissance trop forte. Je voudrais la voir sourire, apaisée. Craintive, triste, en pleurs, gamine, exubérante, trop sérieuse… Tous ces visages de Renée sont enfouis dans ma mémoire comme dans un merveilleux album secret qui n’appartient qu’à moi.


Alors que mes pensées se déroulent, ma main s’est égarée sur sa chatte et bouge légèrement. Je ne veux pas la réveiller, je veux profiter plus longtemps de ce moment magique. Soudain, je me rends compte que je suis en train de prendre avantage d’un corps inconscient, et que je n’en éprouve aucune honte. Ce corps est le mien. Il n’y a plus de frontières. Mes doigts sont humides. La mouille a remonté dans sa petite fente. Le souvenir d’hier me revient, lorsque sa langue léchait mon sexe. Oserais-je lui rendre cette délicieuse caresse qui m’avait tant choquée ? Quelques gouttes de sueur perlent sur son ventre. Mon visage descend sur son buisson. Jamais je ne l’ai vu d’aussi près. Maintenant, je sens cette odeur différente de la mienne, plus forte, plus acide, plus poivrée. Très lentement, j’écarte ses jambes, et ses lèvres s’ouvrent légèrement, dévoilant un univers de chairs vermeilles. Ma langue s’introduit, et je goûte son jus. Une saveur sauvage, piquante. Je remonte dans la fente, trouve le tout petit bouton. Je tourne autour, puis commence ce jeu du pousse-pousse qu’elle m’a appris. Ses hanches commencent à remuer un peu, et ma caresse se fait plus forte. Deux mains saisissent ma tête et m’enfoncent en elle. Son bassin monte et descend, et je la lape de plus en plus fort. Elle s’arque. Elle crie. Et son cri me remplit d’un bonheur indicible.


Le petit animal qui vit entre mes jambes pulse, comme pris d’une vie indépendante. Un rien suffirait à lui faire perdre toute retenue, mais cela doit venir d’elle, d’ELLE ! À genoux, frénétique, je le colle sur son visage, et soudain, sa langue m’explose.


Nous sommes serrées l’une contre l’autre. Je ne sais pas d’où ça est sorti. Inconscient, pas calculé, pas réfléchi :



Aujourd’hui, nous avons laissé leur petit-déjeuner aux Américains. Nous nous sommes régalées de deux énormes gaufres de Bruxelles débordantes de crème fraîche, arrosées d’un café bien fort. Je suis repartie dans mes prospectus, et constate que l’hôtel a une petite piscine intérieure. Je l’ai à peine mentionnée que Renée veut s’y rendre.



Nous avons nagé quelques longueurs côte à côte, visité le sauna, et décidé d’un commun accord que ça n’était pas notre truc. Nous sommes remontées dans la chambre. Débarrassée de son maillot, Renée déambule.



Elle me regarde d’un air ahuri, et rétorque un peu piquée :



Et joignant le geste à la parole, je me retourne, me plie en deux, et lui montre mon cul souriant, qui ramasse immédiatement une claque sonore. Nous commençons à nous poursuivre en nous claquant les fesses. Finalement, abusant honteusement de mon poids, je suis arrivée à la plaquer à plat ventre sur le lit, et j’y vais de quelques claques supplémentaires. Tout d’un coup, elle cesse de se débattre, sa tête se tourne vers moi, ses yeux sont vagues, elle balbutie :



Je la lâche immédiatement.



Elle se retourne sur le dos, et je vois que sa chatte est trempée. Ses yeux fuient les miens, elle s’assied en tailleur, la tête baissée.



Je l’écoutais, fascinée…



Nos corps ont bougé, nous sommes couchées côte à côte, sa tête sur mon sein.



Renée poursuit, me raconte ses découvertes livresques, me fait entrer dans cet univers inconnu des perversions sexuelles et des associations psychologiques. Je découvre une autre personne, tellement éloignée de la gamine que je connais. Une Renée didactique qui approfondit les choses avec une intelligence aiguë. Elle parla plus d’une heure, pendant que je la serrais contre moi.



Et je la serre et je la berce, et je caresse ses cheveux.



Je la retourne sur le ventre, et ma main s’abat sur ses petites fesses. Je frappe, je frappe, aussi fort que je puis. Elle tressaute. Elle gémit, elle remue, je frappe, je frappe ! Ses mouvements se font plus convulsifs. Son petit derrière est rouge brique, mais je FRAPPE ! J’introduis mon genou entre ses cuisses, et je la pilonne. Tout son corps remue, et elle hurle dans l’oreiller. La mouille me dégouline entre les cuisses. Rien n’apaisera le monstre que je suis devenue. Mes mains s’introduisent sous son corps, trouvent ses tétons, et les pincent cruellement, alors qu’elle convulse sous moi. Je m’écroule sur elle. Nous restons ainsi un long moment. Elle a fini par se retourner et par mettre ma tête sur sa petite poitrine. Les rôles sont renversés. Soudain, j’éclate en longs sanglots. Sa main me caresse le visage, elle me baise le front.



Je hoquète :



Elle me serre contre elle. Nous avons fini par nous lever. Nous avons pris une douche brûlante. Nous nous sommes habillées chaudement, avons traversé la digue, et nous marchons sur la plage déserte. La pluie tombe toujours en longues rafales sauvages. Nous marchons, trempées comme des soupes, les cheveux dégoulinants, regardant les petits crabes qui courent de côté et écoutant le cri des mouettes. À un moment, elle me prend par la main, et marche vers les vagues. Nos pieds clapotent, l’eau s’introduit dans nos baskets. Parfois une vague plus forte nous monte jusqu’aux cuisses. Si elle avait continué, je l’aurais suivie jusqu’au fond du néant. Mais elle s’est arrêtée. Elle a mis ses mains sur mes épaules, et elle m’a longuement regardée dans les yeux. Ce qui s’est passé entre nous à ce moment-là, je ne puis le décrire. Nous avons fini par retraverser la digue et rentrer à l’hôtel. Nous changer, faire nos valises, et prendre la route. Plus je m’approche de Liège, moins vite je roule. Arrivées presque devant chez elle, je tourne brutalement dans la petite rue sombre. Nos bouches s’unissent, nos langues s’échangent. Elle sort, marche sans se retourner.


Ainsi s’acheva le week-end le plus heureux et le plus malheureux de ma vie.


Lundi, l’entraînement du soir. La première chose que je remarque, c’est la présence de la mère de Renée, assise à la buvette. Ça ne me plaît pas du tout, mais alors là, pas du tout ! Se pourrait-il que ?


Mais non. Simplement, Guillaine a repris l’entraînement, et comme madame mère n’a nulle envie de se taper une autre grossesse… Mais tous nos plans sont à l’eau. Terminés, les retours la main dans la main. Je rentre seule avec cette envie qui me taraude le ventre.


Mardi. Jouissances furtives dans les toilettes dames.


Mercredi. Les toilettes sont occupées. Et merde ! Je me rhabille et passe à la buvette. Madame mère m’apostrophe :



Je balbutie quelque chose, effarée par la stupidité de cette conasse. Un peu simple ! Je m’assieds à l’écart, pendant que Madame D. poursuit sa conversation avec une autre idiote de son acabit.



Je rentre à la maison, stupéfiée par cette connerie abyssale.


Au moins, il nous reste le samedi. Mais que faire ? Après la débauche de liberté du dernier week-end, les promenades, les parcs, et les cinémas nous semblent bien fades. Plus j’y pense, plus je réalise que la seule solution est un hôtel de passe. Après tout, nous sommes majeures ! Mais le danger me fait frémir. Imaginez, si une bonne âme dévoilait à Madame mère que sa petite gamine un peu simple fréquente ces lieux de débauche… Pour sûr, elle en avalerait son crucifix !


Non, il nous faut quitter la ville. Dès 11 heures, nous prenons la route. Nous nous arrêtons à Huy, espérant que les vingt-cinq kilomètres de distance préserveront notre anonymat. J’ai potassé les pages d’or, et je pense avoir une adresse. L’hôtel en question est situé dans une petite rue en pente. De toute évidence, une maison de maître qui a été adaptée à sa nouvelle destination. Un couple y entre juste avant nous, et la façon dont la tenancière les accueille ne nous laisse aucun doute. Nous sommes au bon endroit.



Le mépris et le dégoût se lisent sur son visage. C’est tout juste si elle ne nous crache pas dessus.



Après avoir disséqué nos cartes d’identité, et m’avoir fait payer le double de ce qu’elle avait demandé au couple qui nous précédait, elle me jette une clef.



Lourdes tentures, couvre-lit de satin bordeaux, minuscules lampes simulant des bougies, cette chambre ressemble à un bordel oriental, ou du moins à ce que je pense qu’un bordel oriental doit ressembler. Je sens que Renée est au bord des larmes. Sans nous déshabiller, nous nous couchons sur le lit. L’envie de quoi que ce soit de sexuel nous est complètement passée. Nous restons deux heures dans les bras l’une de l’autre, serrées, nous contentant de nous picorer les lèvres et de nous caresser le visage. Nous quittons cette chambre avec une espèce de soulagement.


Je rends sa clef à la tenancière. Elle siffle :



J’en bous d’indignation. Comment cette femme, qui a pris notre argent, ose-t-elle nous juger ! J’ai envie de lui péter la gueule, mais je me contente de lui lancer un robuste bras d’honneur. Nous sortons, mais cette furie nous poursuit dans la rue. Elle hurle :



Renée se met à courir. Je la rattrape, la prends par le bras, et nous tournons le premier coin de rue, alors que les invectives continuent à pleuvoir.


Mardi soir. Les toilettes étaient libres. Renée et moi émergeons ensemble des vestiaires. Madame mère m’accroche :



L’invitation me prend par surprise. Je pense un moment à prétexter une obligation quelconque, mais finalement, j’accepte. Je passerai la nuit de Noël avec Renée. Mais pas rien qu’avec elle, hélas !


J’ai dû fouiller ma garde-robe pour y trouver quelque chose d’approprié. Il y a des mois et des mois que je ne porte rien d’autre que des jeans. J’ai fini par dénicher cet ensemble bleu marine, très "petites filles modèles". Mais alors, rien à me mettre sur la tête, et pourtant, c’est indispensable. Henriette fouillait dans un tas de foulards, lorsque Charles revint triomphant avec un béret basque parfaitement assorti. Je m’examine dans le miroir. Totalement conne, mais parfaitement convenable !


Renée m’attend devant les portes de la cathédrale, et me guide à l’intérieur. Les D. y ont leur banc personnel, orné d’une petite plaque dorée à leur nom. Cela doit leur coûter un os, et ne cadre absolument pas avec leur pingrerie habituelle, mais que ne ferait-on point pour mériter la salvation !


Je suis à l’extrémité droite du banc. Renée à ma gauche, puis Guillaine, Monsieur père, et Madame mère. Ils se sont fendus d’une gamine pour garder le bébé. La cathédrale se remplit lentement. Les toussotements qui se veulent discrets et les pieds de chaises grinçant sur les dalles résonnent sous les voûtes. Renée et Guillaine entament une conversation chuchotée, mais Monsieur père les rappelle à la raison :



Ben voyons !



Bien que mes grands-parents ne soient pas croyants (mais cela, je ne l’ai appris que bien plus tard), j’ai été élevée dans la religion catholique. Simplement, c’était la coutume. Et puis les écoles catholiques étaient mieux fréquentées. Depuis toute petite, je disais mes prières, je connaissais par cœur toutes les réponses aux questions du catéchisme, et à l’âge de sept ans, je voulais devenir bonne sœur. Je trouvais ça tellement injuste qu’une femme ne puisse pas devenir prêtre ! J’étais pleine de ferveur, je passais des heures en prières, à la grande inquiétude de ma grand-mère, qui se demandait quoi faire. Cela a duré plus de deux ans, ce doux confort de la prière. Et puis les bonnes sœurs ont tout foutu en l’air avec leur éducation. L’âge augmentant, on a commencé à nous parler de pureté, et de ces horribles petites filles qui se souillaient elles-mêmes… Oh, rien de précis, rien d’explicite, un chef d’œuvre d’insinuations. Et je me suis aperçue avec horreur que j’étais une de ces petites salopes, et en état permanent de péché mortel, en plus, parce qu’aller raconter ça à un prêtre, pas question, j’en serais morte de honte. J’ai passé plusieurs mois d’un véritable enfer, au fond du désespoir. Priant des heures et des heures pour que mon âme soit sauvée, puis me branlant comme une folle sachant que je me damnais à tout jamais. Ce qui ne m’empêchait pas d’y prendre un plaisir immense. Et puis un jour, vers l’âge de dix ans, la tension devint trop forte, et ça a craqué. D’un coup, en une seconde, j’ai totalement cessé de croire.


Pourtant, je ne suis jamais devenue anti-cléricale, pas plus que je ne suis anti-horoscopes ou anti-soucoupes volantes. Comment être adversaire de ce à quoi l’on ne croit pas ? Pour moi, maintenant, la religion, c’est le syndrome du Nounours. Comme la petite fille qui s’éveille dans son lit après un gros cauchemar. Elle serre gros Nounours dans ses bras, de toutes ses forces. Nounours me protégera ! Tant que Nounours est là, il ne m’arrivera rien. Tant que je fais tout ce que Nounours me dit de faire, tout ira bien ! Tant que je calque ma vie sur ce qui est écrit dans le grand livre de Nounours (ou la Bible, la Torah, le Talmud, le livre rouge de Mao), je serai une des JUSTES.


C’est la voie facile. Pour certaines personnes, c’est la seule. L’autre voie consiste à réaliser que Nounours n’existe pas, et que peut-être (qui sait ?) sommes-nous complètement seuls, si l’on excepte ces millions d’êtres humains. Et que peut-être, il n’y aura jamais de récompense pour les bonnes actions, ni de punition pour les mauvaises.


Oui, peut-être sommes-nous complètement seuls. Seuls à choisir entre le bien et le mal. C’est bien plus dur. Car dans ce cas, nous ne suivons pas la voie imposée par Dieu, mais la nôtre. Et nous gardons le souvenir de ces choses dont nous ne sommes pas tellement fiers, sans pouvoir profiter de cette merveilleuse gomme à effacer que constitue la confession.


C’est dur, d’être seule. Pas de Dieu. Pas de récompense. Pas de punition. Pas de pardon. Rien que la connaissance que le bien est le bien et le mal est le mal. Et que ce choix est le nôtre. C’est dur de vivre avec le souvenir de ces choses dont nous ne sommes pas bien fiers, sans pouvoir les confesser, les effacer à tout jamais.


Mais bien sûr, l’être humain a cette faculté ahurissante de se cacher les choses à lui-même, et d’enterrer dans un puits sans fond les souvenirs coupables…



Une messe de minuit. Les réflexes ancrés reprennent le dessus. Je me lève et je m’agenouille avec tout le monde. Je baisse pieusement la tête aux moments adéquats. La messe se termine, mais personne ne bouge. Venant de derrière l’autel, un homme et femme, tous deux revêtus d’une longue robe blanche. Ils se rejoignent, s’agenouillent, puis marchent vers le centre du chœur. Et soudain, leurs voix s’élèvent…



Minuit ! Chrétiens ! C’est l’heure solennelle

Où l’homme Dieu descendit jusqu’à nous



Le contraste entre ces deux voix est saisissant. Celle de l’homme est grave et profonde. Celle de la femme… est celle d’un ange. Mais toutes deux sont à la fois respectueuses, douces, et puissantes. Elles résonnent sous les voûtes centenaires, et le son qui en résulte est d’une beauté à couper le souffle. Ma gorge se serre. Les mots n’ont aucune importance. Seule la splendeur subsiste.



Peuple à genoux !

Attends ta délivrance : Noël ! Noël !

Voici le Rédempteur : Noël ! Noël !

Voici le Rédempteur !



Les larmes me coulent sur les joues. Longtemps après que les voix se soient tues, je reste paralysée, immergée dans ce moment de pure beauté.


Mais la vie continue. Janvier passe, nous sommes fin février. À Bruxelles, dans l’anonymat de la capitale, nous avons trouvé un hôtel dont le tenancier n’attache aucune importance à notre âge ni à notre sexe. Nous nous y retrouvons chaque samedi, et même parfois le dimanche. Le reste du temps, les toilettes, les pissoirs, les parcs, et les cinémas accueillent nos amours. Trop rarement, hélas, les règles de Guillaine nous débarrassent de sa présence et de celle de Madame mère. Nous connaissons son cycle menstruel mieux qu’elle-même, nous comptons les jours à sa place…


Le week-end commença très mal. Le samedi, les D. visitaient un oncle à ménager pour son héritage. Et le dimanche, ils recevaient des cousins. Pas question de se pointer à l’hôtel. Renée s’est bien prétendue malade pour échapper à la corvée, mais ça n’a rien arrangé. Peut-être est-elle trop malade pour visiter Crésus, mais elle pourra garder le bébé, ce qui leur évitera une dispendieuse baby-sitter. Qu’importe, je pourrai passer la journée avec elle.


J’ai horreur de cette maison, de la façon dont elle est décorée, de l’odeur qui y règne. Elle me fait penser à un caveau, un mausolée. Ni Renée ni moi ne sommes bien en forme. Nous passons quelques heures sur le divan à nous bécoter, à nous tenir la main, et à nous serrer l’une contre l’autre. Et bien sûr, cela a fini comme cela devait finir. Puis le bébé s’est réveillé. Il a presque six mois à présent. Il est ravissant, il sourit tout le temps, et il émet de petits balbutiements délicieux en agitant frénétiquement bras et jambes. Je lui donne son biberon. Il suce, il suce de toutes ses forces, avec de petits bruits de gorge. Ses yeux se ferment, la sueur perle sur son front, et déjà endormi, il suce jusqu’à la dernière goutte. Ça me fait tout drôle, ce petit corps chaud et humide serré contre mon sein. Il dort, sa petite bouche en trou de cul de poule légèrement ouverte, le visage sérieux, absorbé par cette tâche importante. Sa couche est trempée, et une large auréole orne ma blouse, mais qu’importe, je suis si bien…


Pendant que Renée le change et le couche, je m’éclipse un moment et reviens avec une dizaine de boulets et un énorme plat de frites arrosées de sauce lapin (les Liégeois comprendront). Nous nous en foutons plein la gueule. Nous passons l’après-midi à demi assoupies devant la TV.


Seize heures, l’heure du bain du petit. Une fois encore, je suis charmée. Il adore ça ! Il est couché dans sa petite baignoire, je déniche une tasse, et lui vide de l’eau chaude sur le ventre. Il hurle de bonheur. Je suis si emportée par mon plaisir que je me mets moi-même à bêtifier avec lui, comportement que j’ai toujours trouvé absolument débile quand je l’observais chez les autres. Renée me regarde :



Moins d’une heure plus tard, le reste de la famille fait une entrée bruyante. Ils se proclament tous absolument crevés, Madame mère concocte une liste sans fin des trucs nécessaires pour les agapes du lendemain, et Renée est de corvée. Mais comme on le fait discrètement remarquer, Jeanette, qui est si gentille, est là, avec sa voiture…


Nous poussons notre charrette dans les allées du Carrefour. Je déteste le Carrefour, ne me demandez pas pourquoi. Je trouve que tous les clients y ont une sale gueule, un visage ingrat, une attitude bornée. Vu l’ampleur de la liste, et sa diversité, nous faisons toutes les allées. La charrette se remplit lentement. Renée me sort :



Nous passons devant une série de modèles de cuisines équipées, et elle s’arrête devant l’une d’entre elles :



Je l’ai reconduite, et nous avons déchargé ensemble. Avant de nous quitter, nous avons échangé un baiser sans fin dans le corridor sombre.


Je conduis. Lentement. Très lentement. Quelque chose s’est abattu sur moi comme une chape de plomb, et j’ai froid. Bien des fois, j’y ai pensé, mais jamais plus d’un instant. Très vite, j’ai réprimé ces idées trop dérangeantes. Combien de temps allons-nous pouvoir nous vautrer dans notre petit bonheur ? Combien de temps avant que l’on nous surprenne ? Combien de temps avant que le scandale n’éclate ? Déjà, quelques personnes nous regardent d’un drôle d’air. Je les HAIS !!! Monsieur Jean ne s’y est pas trompé. Il nous a prises à part, Renée et moi :



J’ai voulu répondre, mais il m’a arrêtée.



Les réactions de la famille de Renée sont faciles à prévoir. Horreur, ostracisme, et promesses de damnation. Mes grands-parents ? Oh Charles, lui, il comprendra, j’en suis sûre. Henriette, qui sait ? Mais leur peine, je ne vous dis pas !


Les trois phrases que Renée m’a sorties aujourd’hui montrent que sa décision est prise. Nous vivrons notre vie ensemble, en dépit de tout, de n’importe qui et de n’importe quoi.


Couchée dans mon lit, seule dans le noir. Je n’ai nul besoin de réalité. Je l’appelle, et il est là, le corps de Renée, serré contre le mien. Nos seins s’écrasent l’un contre l’autre, nos ventres se touchent, nos bouches se joignent, nos langues s’enlacent. Sa main masse si légèrement ma chatte, et les sensations féeriques se répandent avec lenteur dans tout mon corps. Je tremble, alors que ses yeux plantés dans les miens boivent ma jouissance. J’ai si bon avec toi, mon petit pingouin…


J’ouvre mon album secret, qui contient tous ses visages. Je les regarde un par un. Je la veux triste pour pouvoir la rendre heureuse. Ennuyée pour chasser ses soucis. Je veux qu’elle pleure pour pouvoir sécher ses larmes. Son sourire… son petit sourire confiant… Je nous revois, debout dans la mer glacée, face l’une à l’autre, les mains sur les épaules, quand nous avons échangé nos âmes. Je voudrais me fondre en elle, que nous ne fassions plus qu’une, avant de disparaître dans le néant. Je m’endors.


Il fait trop chaud, dans cette chambre. Je me réveille baignant dans la transpiration, vais dans la salle de bain, et me passe un peu d’eau sur le visage. Je regarde cette femme dans le miroir. Ses seins pendants, son abdomen un peu rebondi, ses hanches larges, et cette forêt noire qui lui mange le bas du ventre. Je lui dis :



Je retombe dans un demi-sommeil agité. Les trucs se bousculent dans ma tête.





  • — Jeanette, qu’est-ce qu’on fait ?
  • — Nous faisons nos petites courses ensemble, avant de rentrer chez nous.
  • — Je ne pense pas que ce soit écrit dans notre avenir…
  • — Petites salopes !
  • — Oh, Yes, I’m the great pretender…
  • — Je vous souhaite tout le bonheur du monde.
  • — Salut, les gouines !
  • — But you won’t ever have to walk alone, you see…
  • — Ça va faire sensation, quand je raconterai mon histoire !
  • — Jeanette. Je suis heureuse… heureuse…
  • — T’ouvre ta gueule, j’te crève, t’entends ? J’te crève !
  • — Entre anormaux, on s’entraide !
  • — Love love won’t fade away !
  • — Je pourrais me taire, si vous êtes bien gentilles…
  • — Je t’aime, Renée. Je t’aime !
  • — FUCK THE WORLD !!!
  • — Tu es mon petit pingouin…
  • — Vous conserverez toujours mon estime et mon amitié.
  • — Sales petites pouffiasses !

- Tu n’auras pas d’enfants !




J’ai envie de me taper la gueule au mur. Je sanglote comme une conasse. Puis heureusement, le noir.


Une autre Jeanette s’est réveillée. Certaines personnes pèsent le pour et le contre, étudient les arguments… pas moi. Chez moi, tout ça se passe dans un endroit auquel je n’ai pas accès. Puis la décision sort, en une seconde. Irréversible.


C’est mouillé et poisseux entre mes jambes. Je rejette les couvertures, et découvre cette tache brune sur les draps. Ça pue. Quatre jours trop tôt, mon vagin vient d’expulser ce sang pourri. Avec le reste.


Le dimanche, nous ne devions pas nous voir. Le lundi, je n’ai pas été à l’entraînement. Ni le mardi, ni le reste de la semaine. La barrière a été bien construite. Pas une seule fois, je n’ai pensé à Renée. Pas une seule fois, je n’ai vu son visage dans mon esprit. Je vaque à mes occupations d’une façon mécanique. La chape de plomb est toujours là, le froid aussi, mais ils s’estompent lentement, l’un et l’autre. Tout aurait fini par rentrer dans l’ordre sans tous ces coups de téléphone. Mais je n’y suis pas ! Je n’y suis pour personne ! Une fois de plus, il sonne, et ma grand-mère le prend. Elle me regarde d’un air désolé, un point d’interrogation sur le visage. Elle n’y comprend rien, Henriette. Je crie, pour que l’on m’entende bien à l’autre bout du fil :



Samedi matin, 9 heures. Désœuvrée, je jette un coup d’œil par la fenêtre du premier étage. Renée est debout sur le trottoir d’en face, immobile, les bras pendants le long du corps. À ses pieds, le sac qu’elle a l’habitude de prendre pour les entraînements. 10 heures. 11 heures. Elle est toujours là. 11 heures 30. Elle a disparu.


Dans un état second, je quitte la maison, marche vers la piscine. La buvette est quasi déserte, tout le monde est à l’entraînement. Quelques retardataires se pointent. L’un d’entre eux, Jean-Michel. Un gars bien sympa, qui m’a toujours gentiment poursuivie de ses assiduités. Je l’appelle, je l’aguiche, l’entraîne vers un banc à l’écart. Nous entamons une de ces conversations pleines de petits sous-entendus coquins. Ma cuisse frotte contre la sienne, il me prend la main, et je me laisse faire. Il n’en croit pas son bonheur, le Jean-Michel. Il tente un petit baiser timide, je lui mords la bouche et nous voilà enlacés en train de nous manger et d’échanger nos langues. Cela ne provoque chez moi qu’un vague dégoût. Je prends sa main, et la dépose sur un de mes seins qu’il pétrit doucement. Aucune sensation, mais mécaniquement, mes tétons durcissent.


Jean-Michel s’enhardissait de plus en plus lorsque Renée sortit des vestiaires. Elle s’arrête sur place, lâche son sac, ouvre la bouche. Puis son visage se déforme, se tord, et les larmes se mettent à couler. Elle dévale l’escalier en courant et disparaît. Je n’oublierai jamais ce visage.


Je me dégage de l’étreinte du garçon qui n’a rien remarqué, ramasse le sac, et le donne à la dame de la buvette.



Puis, sans un regard pour Jean-Michel, je m’en vais.


Lundi matin. Je sortais pour me rendre au cours, lorsque je faillis trébucher sur ce sac-poubelle déposé sur le seuil. Je l’ouvre. Un fourreau de velours noir. Une culotte. Des collants. Des bijoux. Je remonte dans ma chambre, et pousse dans le sac un autre fourreau, une autre culotte, d’autres collants, d’autres bijoux. Je descends à la cave, ouvre la porte de la chaudière du chauffage central, et projette le sac dans les flammes.


Ma vie a continué. Jamais plus, je n’ai pensé à Renée. Jamais plus, je n’ai revu son visage. Elle n’existe pas. Elle n’a jamais existé. J’ai terminé mes études, entamé une carrière. Des gens sont morts. Des bébés sont nés. J’ai connu d’autres amis, d’autres amours… J’ai quitté la Belgique pour vivre en Californie.


Bien des années plus tard, je passais des vacances à Liège, hébergée par de vieux amis. Et un beau jour, je me suis retrouvée à la piscine de la Sauvenière. Comme tout le reste, l’endroit a bien changé.


La première chose qu’on apprenait aux jeunes membres du club, c’était que lorsqu’on se pointe à l’entraînement, on serre la pince à tout le monde. Chaque fois que j’entrais ici, je serrais la main d’une vingtaine de personnes. Mais aujourd’hui, l’endroit est quasi désert, et je ne reconnais pas un chat.


Sans conviction, j’alignai quelques longueurs, puis me laissai flotter un moment comme une grosse méduse. En sortant de l’eau, je remarque ce maître-nageur qui n’était pas là tout à l’heure. Je le connais, ce type ! Pas mal vieilli, bien sûr, et il a pris de l’embonpoint, mais…



Il hésite un moment.



Nous entamons une longue conversation, parlant du bon vieux temps, et de tous les copains et copines du passé. Deux fois, nous sommes interrompus par des jeunes qui viennent saluer Jean-Michel, et comme je lui parle, j’ai moi aussi droit à une poignée de main, et à un respectueux « Bonjour Madame ».



Ça s’est passé en un clin d’œil. Après nous avoir serré la main, Renée s’éloigne et plonge.



Il me regarde, goguenard.



Jean-Michel passe à autre chose, alors que je regarde Renée nager. Elle n’a absolument pas changé, elle n’a pas vieilli d’un mois. Elle sort de l’eau, s’essuie…



Elle s’éloigne…






Eh ben donc, je lisais une histoire sur Rêvebébé. Et des mots se changèrent en sensations, en sentiments, en souvenirs… Et Renée est sortie de ce puits sans fond où je l’avais enterrée. J’ai écrit cette histoire, et en l’écrivant j’ai revu chaque moment, entendu chaque parole, ressenti chaque sensation. J’ai revécu le grand amour de ma vie.


Amour que j’ai soigneusement détruit. La Jeanette qui voulait conquérir le monde s’est lâchement pliée aux dictats de la stupide moralité générale. L’amour et la confiance de Renée étaient entiers. J’ai écrasé tout cela sans aucune pitié, sans aucune bonne raison.


Pendant des semaines, son petit visage déformé par la douleur a plané au-dessus du mien, et j’avais tellement envie de me la plaquer au mur, ma sale gueule.


Mais je vous l’ai dit, l’être humain a cette faculté étonnante d’effacer les souvenirs coupables, et peu à peu, mes sentiments ont changé. Oh non, Renée ne disparaîtra plus, elle restera toujours présente dans un coin de mon âme. Mais à présent, le souvenir qui revient est celui du dernier slow que nous avons dansé ensemble. Les mots et la musique de "The Great Pretender".


J’en ai retrouvé les paroles sur l’Internet. Et pourquoi ne suis-je pas surprise de constater que ces paroles décrivent parfaitement cette foldingue de Jeanette ?




Oh, yes, I’m the great pretender,

Pretending that I’m doing well ;

My need is such, I pretend so much,

I’m lonely but no one can tell.


Oh, yes, I’m the great pretender,

A-drift in a world of my own ;

I play the game, but to my real shame,

You’ve left me to dream all alone.

Too real is this feeling of make believe,

Too real when I feel what my heart can’t conceal,


Oh, yes, I’m the great pretender,

Just laughing and gay like a clown ;

I seem to be what I’m not, you see,

I’m wearing my heart like a crown ;

Pretending that you’re still around.




Pour G. Qui est aussi J. Quoi qu’il puisse en penser.


San Jose, Janvier 2002

(c) Jeanne Libon (Jeanette).



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