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n° 09495Jeff29/07/05
Le remontreur de mémoire
critères:  collection cérébral revede voir nonéro
23753 caractères      
Auteur : Jeff

Martial marche dans la rue, traverse Paris, il est toujours tête basse. C’est pas qu’il a honte de quoi que ce soit. C’est pas qu’il soit timide. Non. Martial n’a pas peur non plus de mettre involontairement son pied sur une souillure de chien. En réalité, Martial scrute, à longueur de promenades, les trottoirs de Paris (et d’ailleurs) pour chercher l’objet de ses convoitises… les photographies jetées, abandonnées, perdues, abîmées, laissées pour compte.

Entières ou déchirées, seules ou en paquet, photographies d’identité, de mariage, souvenirs de jours heureux, photos ratées, de vacances, d’aventures, photographies en noir et blanc ou en couleurs… Toutes. Il les ramasse toutes, les défroisse méthodiquement quand elles sont roulées en boules de colère, en collecte les petits morceaux quand, dans un geste de dépit, leur propriétaire les a réduites en mille morceaux. Lui, Martial, prend alors la peine et le temps de s’accroupir et, délicatement, comme on ramasse les larmes de la vie, d’en rassembler soigneusement tous les morceaux, pour les reconstituer plus tard.

C’est un drôle de bonhomme, Martial. La cinquantaine bien sonnée, l’allure étriquée et dégingandée, le cheveu gris et long retenu en queue de cheval, avec quelques mèches brunes et d’autres qui tirent sur le jaune pisseux. Le regard bleu délavé sans cesse à l’affût, le nez busqué, le visage ascétique, le menton pointu et la lèvre fine. Il fait presque peur, Martial. Souvent, en le croisant, les passants font un pas de côté, et les enfants le suivent du regard en ouvrant des yeux curieux et effrayés. C’est qu’il se donne l’allure d’un clodo, Martial. Été comme hiver, il porte une gabardine crasseuse, aux vastes poches, qui tombe à mi-mollets sur un jean effrangé cachant des chaussures éculées à force d’avaler les kilomètres de bitume.

Puis, le soir tombé, Martial rejoint son antre.

Il en pousse la porte et va directement dans son studio, zone à peine éclairée par quelques lampes placées au petit bonheur la chance. Elles jettent un halo jaunâtre et glauque sur l’univers secret de Martial. Délicatement, il extrait de ses poches la récolte du jour qu’il étale devant lui. Il la contemple avec satisfaction et s’accorde une longue pause méditative.

Une fesse à moitié calée sur un tabouret haut et bancal, une éternelle cigarette roulée aux lèvres, Martial imagine la vie derrière la fine pellicule de papier glacé…

De ses longs doigts noueux, pas très nets, jaunis par le tabac, aux ongles ébréchés et noirs, Martial s’empare d’une des photographies, instantané d’un moment de vie figé à tout jamais sur le papier.

D’abord, il la retourne pour vérifier s’il n’y a pas une quelconque indication… un nom, une date, un lieu… un mot… Martial a déjà vu tant et tant de choses écrites au dos… des mots tendres, des injures, des mots et des maux d’amour. Des lieux aussi… inattendus, étonnants…

Tiens… cela lui revient en mémoire…


C’était rue de Rome, en plein Paris, il avait ramassé une photographie en couleur froissée en une boule dense et serrée, et qui flottait dans le caniveau. Avec toute l’attention dont il était capable, avec des gestes aussi soigneux que pour langer un nouveau-né, il l’avait repêchée et patiemment avait défait la petite boule. Au milieu des plis et des craquelures faites par le papier glacé, il avait découvert une jupe ouverte sur deux très belles cuisses dorées. La jupe était à bandes multicolores, retenue par de gros boutons blancs… Les cuisses jeunes étaient serrées et l’ouverture de la jupe formait une sorte de tabernacle bigarré qui s’arrêtait à mi-cuisses, jetant une ombre noire vers le haut. Au dos, une écriture enfantine, à l’encre verte, ternie par le soleil et l’eau ; on pouvait lire encore « Taj Mahal. 12/08/76. Tes jambes sont le mien… ». Pas de nom ! Consciencieusement, il avait défroissé le cliché, lissant de ses ongles sales les bords et les plis pour prolonger cette vénération à travers les temps, la faire vivre et revivre. Elle avait rejoint l’ordre de l’éternité, dans un des gros classeurs qu’il bourrait de ses trouvailles et que de temps à autre il compulsait avec malice, un sourire de satisfaction aux lèvres. Le sourire de celui qui sait qu’il accomplit là un devoir de mémoire.


En repensant à cette photographie anonyme, il farfouille la collecte du jour, en extrait une vue fantomatique des toits de Paris, pris à travers une croisée, croix noire qui barre le premier plan. Derrière, au loin, le temps s’affiche gris et sale…


Ce temps nuageux lui fait aussitôt revenir en mémoire cette curieuse conversation, au coin d’un comptoir de bistrot.


Dialogue d’inconnus qui évoquent l’ignoré.



Et soudain, Martial avait été très fier de cette répartie qui lui était venue naturellement, comme ça. Il en était tellement fier qu’il se l’était serinée tout le reste de cette journée-là, et le lendemain aussi. Le soir venu, par peur de l’oublier et parce qu’il ne pouvait pas la ressasser tous les jours, il avait écrit la phrase en exergue de l’album en cours. Il avait même poussé l’outrecuidance de son autosatisfaction à se faire imprimer des cartes de visite à la machine automatique de la gare Saint-Lazare où, sous son nom écrit en anglaise, il avait ajouté « remontreur de mémoire ».

C’était pompeux, mais tellement exact dans l’esprit de Martial.

Et depuis, quand les gens – par extraordinaire – l’interrompaient dans ses gestes de collecteur d’images abandonnées sur un trottoir, alors qu’il était encore plié en deux pour ramasser un cliché entier ou ses morceaux, quand il sentait peser sur lui un regard interrogateur, sans précipitation et en prenant son temps, il se relevait, se dépliait puis tendait bravement sa carte de visite, qu’il tirait d’un vieux portefeuille de cuir avachi, moulé à la forme pointue de sa fesse.

Le passant, curieux, jetait souvent un œil suspicieux sur le petit rectangle blanc que la main noire de Martial lui tendait. Et Martial attendait l’effet escompté. Car, chaque fois, c’était bien la même chose qui se passait. Le curieux regardait la carte et levait le regard vers Martial qui attendait là, imperturbable, debout devant lui, un sourire au coin de ses lèvres minces. Alors, le badaud replongeait ses yeux vers le bristol, éloignait un petit peu la tête pour être certain d’avoir bien lu, et Martial connaissait d’avance la question qui allait suivre, toujours la même :



Alors, Martial prenait son temps, car il dégustait ce moment… Pour lui c’était même une intense jouissance que d’expliciter les raisons de sa passion à un inconnu dont il avait peut-être déjà remontré la mémoire. L’explication donnée, Martial pouvait reprendre son cheminement, satisfait. De temps à autre, il tournait son regard, vers l’endroit où il avait rencontré son interlocuteur.

Ce dernier, quelquefois ébranlé dans ses certitudes par le discours semi-philosophique de cet escogriffe, restait planté là, regardant à ses pieds juste pour voir si, par hasard, il ne voyait pas quelque part une photo à sauver. D’autres fois, c’était le flâneur qui le suivait des yeux, comme s’il venait de croiser un phénomène hallucinatoire. Parfois encore, il reprenait son chemin comme si de rien n’était, mais se retournait pour lorgner en direction de Martial qui savait qu’il venait, une fois de plus, de faire mouche en semant le trouble dans l’âme d’autrui.

Et Martial aimait aussi ces moments au point qu’il se les remémorait le soir venu, quand il vidait ses poches de la récolte du jour.


Quand il y avait récolte !


Car ce n’était pas non plus tous les soirs que Martial pouvait faire étalage de nouveautés sur son bureau encombré. Et, bien souvent, il devait se contenter de feuilleter les trouvailles déjà enserrées entre les lourdes couvertures de ses classeurs.

Alors, ces soirs-là, Martial choisissait une photographie, morceau de mémoire d’un inconnu, et laissait son esprit divaguer… Alors, il jouait pleinement son rôle de remontreur de mémoires, accaparant celles de ces inconnus pour les faire siennes.

Bien sûr, certaines de ces photographies ramassées au gré de ses pas restent plus évocatrices que d’autres.


Il y a, par exemple, celles qui peuvent évoquer les voyages proches ou lointains, qui montrent des bouts de jardinets de province, de routes de campagnes, de déserts lointains ou de forêts d’émeraudes perdues à tout jamais pour leurs explorateurs.

Ces photos, Martial les accumule dans l’ordre de leur apparition sous ses pas. Quel qu’en soit leur format, ses yeux puis son esprit peuvent composer, et recomposent, un paysage extraordinaire, sorte de mosaïque imaginaire, irréelle et fantastique où les champs de blés poussent au milieu d’un désert, desservis par une route cahoteuse qui se termine dans une improbable forêt vierge…

Et Martial de s’imaginer marchant sur cette route pâlotte, poussiéreuse et pleine d’ornières, aux contours flous, errant sans but vers cette forêt dans laquelle il pénètre. Il en écarte les lianes et avance, guidé par un trait de lumière qui troue la canopée et lui fait diriger ses pas vers un désert aride aux contours imparfaits en trébuchant sur de gros cailloux noirs…


Et il y a aussi des séries d’animaux, figés ou en mouvement, familiers ou sauvages… Matou noir au pelage flou qui le fixe éternellement de deux grandes émeraudes chafouines ; et ce chien devant sa niche, le museau au ras d’un gazon éternellement vert, et qui trousse les babines dans un rictus mi-souriant mi-envieux vers les inaccessibles mollets agaçant sa truffe ; ou encore cette girafe dressant son long cou au-dessus d’une prison de ferrailles, et ces pigeons vénitiens ou parisiens qui roucoulent sur la place Saint-Marc ou au pied du Sacré-Cœur…


Martial consacre plusieurs albums à ce bestiaire aux contours souvent douteux, aux couleurs passées qui lui font évoquer ces vieilles photographies sépia que des explorateurs lointains ramenaient au péril de leur vie des contrées inconnues en des temps anciens eux aussi oubliés.


Martial aime à se plonger dans ce bestiaire. Pour lui, c’est son arche de Noé moderne, sa SPA où il sauve les amitiés indéfectibles, les amours irrationnelles ou irraisonnées envers ces compagnons à deux ou quatre pattes qu’il a trouvés errants sur un trottoir avant de les récupérer, les amadouer et les adopter.

De temps à autre, Martial ose avancer un doigt tremblotant d’émotion vers le glacis de la photo. Par ce geste empreint de douceur et de tendresse, il dispense une nouvelle caresse à cette pelure glacée retenue par le support argentique.

C’est sa façon à lui d’aimer ces fidèles et silencieux compagnons.


Mais les clichés qui jettent le trouble dans tout son être sont ceux qui représentent des personnages… seuls, en couple ou en groupe, homme ou femmes, bambins ou adolescents. Ce sont les photos préférées de Martial. Il se refuse obstinément à leur donner une hiérarchie et les aligne au gré de ses rencontres. Il ne les assortit pas. Il les pose, les unes à côté des autres, comme elles sortent de sa poche. Méticuleusement, il les aligne et se surprend, durant ce travail, à les présenter les unes aux autres. Morceaux de têtes, de corps, photos floues, photos déchirées, certaines représentent des jeunes gens, d’autres des vieillards. Certaines, peut-être plus que d’autres, excitent son penchant à ce voyeurisme naturel de la vie des autres… ce sont les photos de mariage.


Ah, les photos de mariage ! Martial en a récolté quelques dizaines, réparties à travers les pages de sa curieuse collection. Couples heureux affichant à la noce et au monde entier leur insolent bonheur, mais dont il a trop souvent ramassé les photos, flétries, roulées en boule, nerveusement pressées ou mouillées des larmes de lendemains qui déchantent. Il les trouve émouvants, ces mariés sur papier glacé qui se regardent pour l’éternité dans le blanc des yeux, se promettant la lune pour se retrouver plus tard charriés par l’eau d’un caniveau ou coincés dans une grille d’aération de métro.

Elle lui sourit. Il lui entoure l’épaule de son bras protecteur, vainqueur et triomphateur. Elle, la robe de dentelle, le voile sage, l’anglaise parfaite descendant sur l’épaule jusqu’à la naissance de la gorge ronde et chastement découverte, baisse légèrement les yeux devant le maître, ou lève vers lui un regard admiratif et rempli d’une ferveur à la limite de la dévotion. Lui, le gilet gris perle, brodé et ouvragé comme un fauteuil Louis XV, la jaquette ouverte, la main accrochée sur l’épaule en signe d’appartenance, montre fièrement, au premier plan, une bague qui sent bon l’or neuf. Ils affichent leur bonheur, respirent la sérénité.

Couple ordinaire pour un avenir extraordinaire, couple extraordinaire pour une vie ordinaire…


Martial aime contempler ces instantanés du bonheur, lui qui n’a jamais pris femme et vit en célibataire endurci, car il est conscient qu’aucune femme ne supporterait sa crasse, ni son désordre ni sa passion qui envahit toute sa vie.

D’ailleurs qui pourrait-elle être, cette femme, pour pouvoir supporter ses rêveries, ses élucubrations, son penchant pour ce voyeurisme des rebuts de l’homme, cette cueillette indécente de photographies abandonnées sur le pavé des rues ?

Pourrait-elle être cette inconnue au visage à moitié déchiré laissant voir une mèche brune qui lui cache la joue et laisse l’autre dans les oubliettes d’une poubelle ? À moins que ce ne soit cette autre, affichant un sourire mièvre, qui s’amuse à loucher, tirant une langue pointue, grimace éternisée et figée par un photomaton canaille ? Non, c’est peut-être celle-ci ! Rouquine aux boucles lâches qui auréolent un visage sérieux et anguleux ; elle montre deux dents écartées, étalant ainsi à la face du monde, et pour la postérité, son « sourire du bonheur » au-dessus d’une profonde fossette dans le menton. Et pourquoi pas celle-là ? Binoclarde aux verres épais, au duvet brun qui couvre le côté du visage et ne cache même pas un acné juvénile prolongé.


Et du choix, il en a, Martial ! Il a même l’embarras du choix. Mais, s’il détient les visages de ces inconnues ramassées au hasard de ses déambulations, c’est tout ce qu’il retient d’elles.

Quand il rentre chez lui, poches pleines ou vides, il passe ses soirées, ses volumineux classeurs ouverts sur ses maigres genoux, à contempler et à rêver la vie. Lui seul semble être capable de prolonger ces mémoires oubliées, flétries, déchirées qu’il reconstruit à force de patience.

De tous les classeurs, ses préférés sont ceux qu’il n’ouvre jamais sans un frisson d’appréhension et qui renferment entre leurs pages les photos d’êtres solitaires.

C’est là un des rares classements qu’il s’autorise. Dichotomie voyeuriste poussée à l’extrême où il peut contempler des corps, entiers ou non, d’hommes et de femmes sages ou moins sages, nets ou flous, qui ont pris la pause ou ont été saisis dans une posture naturelle ou apprêtée.

Là encore, et peut-être plus qu’avec les autres photographies qu’il a récupérées, il reste de longues heures à en contempler les clichés palis, froissés, pliés, cassés, déchirés, meurtris.

Et quelques-uns d’entre eux l’émeuvent plus que d’autres…

Il y a cette photographie, ramassée rue Caumartin, sans date, sans lieu, sans nom ni texte.

Elle représente un garçon en caleçon rayé bleu et blanc, les bras poilus. Il tire sur son zizi et le présente à la postérité, le sortant d’une braguette ouverte, la main cachant à moitié l’engin. Les jambes raides, croisées… Photo de chambrée d’étudiant ou souvenir de militaire, faite pour rire et pour se moquer. Souvenir impérissable du temps où la gaudriole servait à masquer la gêne pour aborder les filles, où le groupe se sentait nécessairement plus fort pour affronter la féminité. Clin d’œil malicieux envers celui qui se vantait. Regard d’admiration pour celui qui multipliait les conquêtes féminines. Vision tronquée par la jalousie qui fait oublier ses propres avanies quand les sourires vous défrisent alors que, tel un Artaban, vous vous prenez pour le superman du sexe.

Martial aime contempler ce reste de jeunesse où la peau lisse entraperçue doit faire rougir d’aise la photo qui lui fait face…


Piquée quelques jours plus tard rue des Blancs-Manteaux, sans date ni lieu, sans nom ni commentaires… Femme sans tête lascivement étendue sur un lit défait. Seins lourds aux tétons durs et droits, ventre creusé aux poils pubiens folâtres, noirs, désordonnés. Jambes nerveuses, sagement jointes, l’une sur l’autre… Pieds fins, aux ongles pointus couverts d’un vernis au violet ecclésiastique. Maîtresse ? Epouse ? Immortalisation du repos après les plaisirs de l’étreinte, bonheur calme et tranquille, corps alangui, souvenir d’amoureux éconduit, perdu à tout jamais en égarant la photo sur le pavé ?


Martial aime la promiscuité des rencontres qu’il organise au gré du remplissage des pages de ses albums. Il les aime, mais ne les recherche point. Seul le hasard dicte, ici comme dans la vie, les rencontres, les tête-à-tête, les « pages à page »…


Quand Martial contemple ces clichés sans têtes, il se sent homme, prêt à en découdre avec toutes les femmes de la terre. Il se sent mâle, prêt à tenir un rythme infernal jusqu’au bout de la nuit. Il est prêt à aimer. Il sent poindre en lui cette pointe de jalousie envers la photo du caleçon qui, jour après jour, est au contact de ce corps lascif et repu de plaisir. Mais, ce qui titille le plus son esprit vagabond et libertin, ce n’est pas seulement de contempler cette odalisque moderne qui fait face au caleçon rayé bleu et blanc. Non. Ce qui excite le plus son imagination, c’est d’envisager que ces deux êtres de chair et de sang, dont les destins parallèles ont empêché à jamais qu’ils se croisent, les a réunis là, en ce lieu où la promiscuité les fait se chevaucher pour l’éternité.

Et ce destin, c’est lui, Martial le remontreur de mémoire, qui l’incarne.

Alors, il imagine ce que les deux photographies peuvent faire, là, entre les pages glacées de son album, quand celui-ci, refermé, a repris sa place sur l’étagère. Continuent-ils ce rapport consommé ? Jouent-ils à des jeux plus érotiques et coquins ? Et Martial, l’œil rivé aux clichés, promène son regard de l’un à l’autre, continue à vivre leur vie… imaginant l’inimaginable… Les modèles auraient-ils pu se croiser, un jour, ailleurs, sans se regarder, s’en s’apercevoir ni se reconnaître ?

Subitement, Martial sursaute, lâche le lourd album qui choit à terre, ils sont là, il les voit…

Deux êtres debout devant un mur blanc, admirant les rebuts exposés au public, placés comme dans les pages de ses albums. Ils sont là, côte à côte.

Lui, les mains dans les poches. Gêné par la vision de ce moment d’égarement de garnement qu’il pensait perdu, déchiré, ignoré et caché au monde. Elle, les bras croisés sous la poitrine relâchée, se mordille la lèvre et cherche à retrouver le prénom de son amant de ce matin-là. De temps à autre, elle glisse un œil vers cet homme figé devant la vision d’un sexe à moitié sorti d’un ridicule caleçon rayé bleu et blanc. Est-ce lui ? s’interroge-t-elle. Lui contemple à la dérobée ce corps alangui sur les draps défaits, cherchant à en retrouver les formes et les volumes dans cette spectatrice hiératique. Est-ce elle ? s’interroge-t-il. Elle n’ose pas. Il ne l’entreprend pas.

Martial, du fond de la salle, s’approche à pas comptés… doit-il intervenir ? Doit-il forcer le destin et les présenter l’un à l’autre, leur raconter ce qu’il a imaginé en serrant intimement dans l’album ces deux surfaces glacées… Vont-ils être choqués, offusqués, étonnés ? Maintenant, Martial est derrière eux, entre eux. Il ouvre la bouche et aucun son n’en sort, juste un souffle qui dissipe sa vision, son rêve fugace pourtant si étrangement clair.


Alors, Martial s’empare d’un cahier d’écolier aux pages jaunies et brûlées par le temps. Il l’ouvre sur la table encombrée des rebuts amassés au fil du temps. Il s’empare d’un crayon qu’il inspecte méticuleusement et dont il teste, du bout du doigt jauni par la nicotine, le bout de mine qu’il mouille ensuite sur sa langue avant d’entamer, au moyen d’une écriture fine, penchée et appliquée, l’histoire des deux laissés-pour-compte de la société qui s’aiment pour l’éternité, sans cris ni souffrances.

Il narre l’histoire de ces deux amants obligés de vivre ensemble, serrés entre les pages d’un album photo qui leur tient lieu de draps. Il se plaît à décrire leur invention, après leur abandon sur le trottoir, donnant les détails de la résurrection et contant comment ils se sont retrouvés là, entre ses mains, dans ses doigts, dans son album. Il couche sur le papier les vicissitudes qu’il leur a concoctées au fil des soirées et des nuits passées à les contempler, l’un après l’autre, jusqu’à ce que ses yeux finissent par confondre les deux clichés, les superposent et les imbriquent l’un dans l’autre, les vouant à tout jamais à cette alliance incongrue.

Martial s’excite, s’emporte, s’enflamme et laisse courir son crayon qui étale à la vue de tous l’improbable mariage dont il rêve secrètement, exposant au grand jour une rencontre aléatoire, accouplant l’inaccordable.

Former de nouveaux couples, pour le meilleur et pour le pire, lités entre les pages de ses lourds classeurs, est devenu, chez Martial, un impératif absolu qu’il veut maintenant transformer en une réalité prégnante et tangible.

Dans sa fièvre inspiratrice et exaltante, Martial s’imagine organisant une vaste exposition de ses trésors collectés avec passion et obstination. Il se voit décrocher des pages de ses albums pour leur insuffler une nouvelle destinée, les hisser au rang d’œuvre d’art. Ces platitudes oubliées, perdues, déchirées, déchiquetées, roulées rageusement en boule d’oubli, Martial les veut exposer au grand jour aux murs de la ville. Après s’être cassé les reins à force de se pencher pour les recueillir, pour leur éviter d’être piétinés, écrasés par la vie trépidante des hommes et des femmes qui sèment derrière eux les encombrements et les surplus de leurs mémoires, Martial veut, lui, les remettre face à leur destin.

Il espère ainsi accomplir son travail de médium entre deux êtres que rien ne prédestinait à se rencontrer. Il rêve de l’échange d’un baiser furtif, réel, face au miroir des âmes oubliées, enfouies au plus profond des plis de la honte ou de la vie.


Il rêve, Martial…


En attendant, il continue à marcher dans la rue, à traverser Paris, toujours la tête basse. C’est pas qu’il ait honte de quoi que ce soit. C’est pas qu’il soit timide. Non, Martial n’a pas peur non plus de mettre involontairement son pied sur une souillure de chien.

Non, Martial scrute, à longueur de promenades, les trottoirs de Paris (et d’ailleurs) pour chercher l’objet de ses convoitises… les photographies jetées, abandonnées, perdues, déchirées, laissées pour compte, et que lui seul est capable de faire revivre, parce qu’il est notre remontreur de mémoire.




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