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n° 09931Giusepe29/11/05
La Croix
critères:  fh amour volupté
46481 caractères      
Auteur : Giusepe

LA CROIX


À l’époque de cette histoire, j’étais étudiant en dernière année de philosophie à l’université de Reims. Les années d’études sont propices aux rencontres. En particulier, les grandes universités sont des lieux uniques où se croisent des milliers de personnes avides de découvertes. L’ambiance des études, la jeunesse, tout cela provoque une activité intellectuelle et physique qui génère une atmosphère très particulière qu’il est bien difficile de retrouver ensuite sur le terrain professionnel, à moins de ne jamais quitter l’université et d’y enseigner à son tour.

Nombres de mes amis avaient déjà fait plusieurs rencontres amoureuses. Quant à moi, mis à part quelques aventures sans lendemain, je dus attendre cette dernière année pour que cela m’arrive. Seulement, ce ne fut pas une femme que je rencontrai, mais deux, en l’espace de quelques semaines. Curieuse chose que cette double rencontre après toutes ces années à attendre ! Quoiqu’il en soit, cela allait modifier radicalement le cours de mon existence.


Il ne restait plus beaucoup d’étudiants en philosophie pour préparer une thèse ou un DEA (diplôme d’études approfondies), aussi nous connaissions nous tous. Dans ces conditions, tout le monde remarqua, un matin de novembre, l’arrivée d’une nouvelle. Je me rappelle très bien la situation : j’étais en compagnie de Charles, mon vieux complice de toujours, et nous bavardions dans le petit amphi, à proximité de la porte d’entrée, en attendant le prof qui était en retard. D’autres étudiants étaient dispersés un peu partout. C’était assez calme, il était tôt et il faisait froid. La porte s’ouvrait régulièrement pour laisser place aux retardataires, et nous jetions brièvement un regard distrait vers celle-ci.


Une jeune fille que nous ne connaissions pas fit son entrée, calmement, avec une sûreté qui démontrait qu’elle ne se trompait pas de salle. Charles, très social comme à son habitude, vint immédiatement à sa rencontre.



L’inconnue le dévisagea sans sourire, mais sans hostilité non plus.



Et, comme si cette réponse terminait la conversation, elle se détourna et poursuivit sa route vers une table isolée et inoccupée. Tout surpris de ce contact, Charles me regarda et fit une grimace de dépit. Nous nous mîmes discrètement à pouffer de rire.



Je la regardai s’éloigner de dos, et je risquai cette remarque à Charles :



En formulant ces propos peu sympathiques, je me rendais en même temps compte de leur absurdité, car s’il y a un lieu où l’on croise des gens bigarrés, c’est bien chez les étudiants, mais cela s’expliquait par la curieuse impression que l’inconnue nous avait laissée, impression que nous avions du mal à définir.


Elle était de taille moyenne, les cheveux longs, châtains foncés, retenus en arrière par une sorte de bandeau qui les couvrait en grande partie. Par la suite, je l’ai toujours vue coiffée de cette façon, les cheveux en arrière, impeccablement tirés, et ne laissant pas la moindre mèche libre sur son visage. Ses yeux étaient bleu foncé, ce qui lui donnait un regard pénétrant et profond malgré une paire de lunettes dotée d’une monture assez épaisse et sévère qui, curieusement ne choquait pas. Son visage était très lisse, de forme plutôt ovale, avec une peau assez pâle qui paraissait très douce. Les seuls points particuliers étaient un grain de beauté sur le côté gauche de la figure, et le bout des joues légèrement rose. C’était un beau visage harmonieux, il avait à la fois un côté angélique, enfantin, et un côté froid et dur. Les lèvres étaient bien dessinées, assez fines et rouge sanguine, elles se détachaient nettement et pouvaient faire croire à un léger maquillage.

L’impression générale de sévérité était renforcée par une tenue vestimentaire très stricte, peu courue de nos jours : un pull en laine bleu gris qui lui arrivait au ras du cou, une jupe longue, grise, et des souliers noirs… Voilà pourquoi Charles s’était moqué d’elle en l’appelant «Témoin de Jéhovah». En plus, elle portait une croix autour du cou, au bout d’une chaînette en argent ; une croix bien voyante, assez travaillée, qui avait l’air assez jolie.

En bon garçon, je regardais bien sûr ses fesses, et ses hanches bien dessinées malgré la jupe droite. J’essayais de deviner ses seins. Là, ce qui m’intrigua surtout, c’était une forme un peu trop arrondie, qui donnait à sa poitrine l’impression d’être contrainte. Voulait-elle la dissimuler ? Avions-nous affaire à une catholique coincée ? Ou n’était-ce qu’une impression ? Je voulus en parler à Charles, mais ne le fis pas, sans trop savoir pourquoi.


Tout cela ne présentait rien d’exceptionnel, et pourtant, irrésistiblement, mon regard était attiré. Elle exerçait sur moi une sorte de fascination qui ne fit que s’amplifier au fil des jours. Du reste, je n’étais pas le seul. Il n’y avait qu’à voir les têtes interrogatives se tourner vers elle pour remarquer qu’elle ne passait pas inaperçue. S’apercevait-elle de l’attention qu’elle suscitait ? Elle n’en laissait rien paraître.


Son attitude, encore plus que son apparence, était troublante. Tout comme le premier contact nous en avait laissé l’impression, elle était extrêmement distante. Elle n’adressait jamais spontanément la parole à quelqu’un et répondait au minimum, toujours poliment mais sans cordialité. Si l’on insistait un peu trop à son goût, comme la fois où Charles et moi l’avions invitée à boire un café, elle coupait court en disant :



Elle s’appelait Anne Delacroix, ce qui, bien sûr, faisait sourire.



Effectivement ! Encore faut-il préciser, pour goûter pleinement l’humour de mon ami, que très souvent elle portait des gants, et qu’elle les gardait parfois même pour écrire.


Pourquoi étais-je fasciné à ce point ? Au bout de plusieurs jours, je cherchais à trouver une explication rationnelle. Je me remémorais ce qui m’a toujours attiré chez une femme : bien plus qu’une beauté «plastique», c’est la sensualité qui m’attire. J’ai parfois l’impression d’avoir des antennes et d’arriver à deviner quelle femme est sensuelle, et au contraire quelle est celle qui dissimule, derrière un brillant de surface, une froideur et une frigidité désespérantes.



Derrière le côté provocant de sa formule, je savais qu’il avait vu juste.

Précisément, au-delà de ses barrières vestimentaires et comportementales, c’est cela qu’il me semblait déceler chez Anne : une sensualité… plus que chez une autre. Impossible à justifier, puisque tout plaidait l’inverse… Justement, me disais-je : cela fait trop, comme si c’était délibéré. Quand j’observais son visage impassible, quelque chose d’imperceptible, dans le tremblement de ses narines, dans la lumière de son regard, me disait qu’en réalité elle était bien plus charnelle qu’elle ne le paraissait.

Hélas, toutes mes tentatives de rapprochement furent, poliment mais fermement, déclinées. Je l’observais, comme d’autres garçons, pour la prendre en faute mais, rien à faire, elle ne semblait préoccupée que par ses études.



Béatrice était une amie lesbienne, parfaitement informée de tous les potins.



Deux jours plus tard, c’était emballé :



C’était bien ma chance. Béatrice m’avait troublé. Comme elle le disait, elle avait bien plus de flair que moi. Songeur, je rentrai dans la salle de cours en pensant que je m’étais trompé et que cette fille était tout simplement coincée. Je me rappelle bien cette matinée ; Anne présentait pour la première fois publiquement aux étudiants ses travaux sur Bergson. Ce jour-là, en la regardant faire son exposé, avec une assurance toute calme, sans aucune timidité, avec même une petite pointe de passion dans la manière de traiter son sujet… ce jour-là, je compris que j’étais tombé amoureux d’elle.


*****


Le lendemain, je rencontrai Lucile, ou plutôt, devrais-je dire, Lucile déboula dans ma vie, bousculant tout sur son passage, comme… comme aucune image ne saurait en rendre compte, disons comme un tsunami, ou quelque chose comme ça.

J’étais attablé seul à une table de la cafétéria du restaurant universitaire, plongé dans une énième analyse du caractère d’Anne Delacroix, lorsqu’une voix me tira de mes rêveries :



Je levai les yeux et je vis… ce qu’il est convenu d’appeler une jolie fille, qui me souriait, un plateau-repas à la main.



Elle s’assit en face de moi. À partir de ce moment, ce fut comme si un signal avait été donné «Top, c’est parti !». Je plongeai brusquement d’un monde à l’autre, du silence méditatif à la discussion la plus agitée. D’emblée, un dialogue spontané s’instaura entre nous, avant que j’aie pu réaliser ce qui se passait. Elle fit une remarque sur «la haute gastronomie des restau U», je répondis en riant sur les frites molles qui nageaient dans son assiette, et hop ! cela ne s’arrêta plus. Lucile parlait rapidement, elle associait des idées à la vitesse de l’éclair. J’eus l’impression, dès la première seconde, que mon cerveau devait embrayer la vitesse supérieure pour pouvoir la suivre. Elle ponctuait ses phrases de gestes expressifs de la tête, de ses mains, de son corps tout entier… Elle était incroyablement vivante.


Tout en m’accrochant pour ne pas perdre le fil, j’avais eu le temps de remarquer que le restaurant était loin d’être rempli, qu’il restait des places vides, et que notre table était excentrée. Voulait-elle entrer en contact avec moi ? J’avais déjà remarqué cette fille auparavant, de loin, et j’en avais gardé l’image d’une étudiante gaie et riante qui passait en courant dans les couloirs dans un bruissement d’étoffes colorées. Elle n’était pas très grande, ni trop maigre, ni trop ronde. Ses cheveux étaient plutôt clairs, assez longs, souples, un peu en bataille. Elle avait de jolis yeux noisette, et des sourcils assez épais qui lui donnaient un regard tendre et malicieux. Son teint était assez pâle, mais ses joues se coloraient facilement d’un rouge délicat lorsqu’elle s’animait… C’est-à-dire toujours. Ses habits se voulaient souvent fantaisistes. Ce fameux jour de notre rencontre, elle portait une chemise ample et bariolée, ce qui ne m’empêcha pas de deviner une jolie poitrine fièrement campée.


De quoi avons-nous parlé ? De tout, de la fac, des étudiants, des profs, des études, de la vie chère… D’un nombre incalculable de choses qu’elle envoyait dans la conversation comme autant de paquets surprise.



Puis, me reprenant, je me risquai à tenter l’expérience :



Qui donc en effet pourrait s’intéresser à Wittgenstein, pensais-je de façon un peu caricaturale.



Et de continuer en me disant que Lévinas avait enregistré Beethoven, et que Wittgenstein n’avait pas voulu jouer Ravel, «le con !», et ci, et ça… Pour continuer ensuite sur les disques, puis de là on ne sait comment, sur les champignons comestibles. J’étais abasourdi. Elle pensait à une vitesse phénoménale, abordant les choses sous un aspect inattendu, virevoltant, posant quantité de questions… Jamais elle ne me donna l’impression de vouloir étaler une culture ; cela coulait naturellement, avec légèreté, c’était un plaisir de l’écouter.


Heureusement, j’ai toujours également beaucoup aimé discuter et débattre. De plus, Lucile ne m’avait pas donné le temps d’être timide et, tout en savourant la virtuosité de ses propos, j’arrivais à lui donner la réplique, comme stimulé par tant de verve. Je réussis à apprendre qu’elle avait 24 ans, qu’elle préparait une agrégation de lettre, qu’elle jouait du violoncelle, qu’elle aimait le chocolat noir, qu’elle faisait du théâtre, du judo, qu’elle n’aimait pas la télévision, ni les supermarchés, ni les TGV ; par contre, elle adorait les ordinateurs, et les jeux vidéos «bien faits».



Je ressentis brusquement un petit frisson me parcourir l’épine dorsale. L’ombre d’Anne passa devant mes yeux.



L’occasion de lever un coin du voile était trop tentante, aussi j’entrepris d’en savoir un peu plus.



Était-ce une impression, où Lucile semblait-elle un peu se dérober à mes questions ? Peut-être avais-je laissé transpirer un peu trop d’émotion ? Après tout, je n’avais aucune raison de m’intéresser à sa cousine.



Je la fixai plus intensément. Cette remarque anodine de Lucile me donnait à réfléchir… Je ne me l’étais jamais formulé ainsi, mais l’attitude d’Anne pouvait être une sorte de prudence, de méfiance, de peur que l’on ne découvre… quoi ? Je décidai sur-le-champ de clore le chapitre « Anne Delacroix » pour pouvoir y repenser seul tout à mon aise.



Elle éclata de rire, non pas bruyamment en penchant la tête en arrière, comme on voit souvent, mais en rentrant la tête dans les épaules et en me regardant par-dessous. J’adorais découvrir ses petites manies.



Il y eut un petit silence pendant lequel nos deux regards se croisèrent. Il me sembla lire dans ses yeux - étais-je en train de rêver ? - une sorte d’invitation.



Je me sentais perdre pied, rougir. Lucile me sourit et se détourna. Je restai seul, sans bouger, à rassembler mes esprits, un peu assommé, comme après un examen. J’avais la conscience aiguë que cette rencontre allait avoir une suite.



Quelques heures plus tard, en fin d’après-midi, j’étais à la bibliothèque en train de parcourir les rayons lorsque j’aperçus Anne qui travaillait à une table, seule comme à son habitude. Dissimulé derrière les livres, je passai un moment à l’observer. Je la voyais de profil, la tête inclinée, occupée à prendre des notes. Finalement, elle ressemblait vaguement à Lucile, il y avait comme un lointain air de famille dans la forme du visage, peut-être… Prenant mon courage à deux mains , je fis mine de passer à côté d’elle par hasard.



Pas question de lui faire la bise : cela ne s’était jamais vu ! Elle tourna la tête vers moi :



Décidément, quel drôle de contact, pensais-je. Comment arrive-t-elle à paraître polie sans sourire ?



Sympathique n’était pas le mot juste, mais tant pis. J’avais peur des silences avec Anne.



Point. Elle me regardait toujours, comme attendant que je lui révèle pourquoi je venais la déranger dans son travail, mais je ne savais plus quoi dire. Comment réagirait-elle si je lui disais carrément "Anne, je ne sais pas pourquoi, mais tu m’attires, j’ai envie de te connaître. Pourquoi es-tu si distante ? De quoi as-tu peur ?" J’en étais incapable, de toute façon.



Fin de la séquence… Anne replongea dans ses notes et je rentrai chez moi : j’avais eu ma dose pour la journée.


*****


Le lendemain, je revis Lucile. Et le surlendemain, et les jours d’après… C’était palpable, l’un comme l’autre nous le sentions, l’attirance était de plus en plus forte, les frôlements de plus en plus fréquents… Tout en parlant, en déjeunant, en se promenant, une obsession s’installait : "Cette fois j’y vais, je lui prends la main… ou je lui touche la joue… ou je la prends dans mes bras…" et en même temps, il était délicieux de prolonger l’attente, de laisser doucement ce merveilleux sentiment faire sa place… L’amour ? Le désir ? Allez savoir…

Et Anne ? Je la voyais tout aussi souvent, en cours principalement, ou à la bibliothèque qu’elle fréquentait assidûment, comme moi. Le trouble que je ressentais en sa présence était demeuré intact. Je lui disais toujours bonjour, j’essayais d’être patient et gentil mais, devant le peu de réaction, je commençais à me décourager. Il faut dire aussi que Lucile occupait une place grandissante dans mes pensées.


Enfin, un soir, une quinzaine de jours après notre première rencontre, alors que nous nous faisions la bise, Lucile et moi, pour nous dire au revoir, le dérapage eut lieu. La pression de nos joues fut un peu plus appuyée, plus longue, plus tendre, et nos lèvres glissèrent enfin l’une vers l’autre. Lucile vint se coller contre moi, je l’enlaçai, je sentis ses seins fermes s’appuyer sur mon torse. Sa bouche s’entrouvrit sous ma bouche et sa langue se glissa autour de la mienne. Ma main se promena dans son dos et mon pouce chercha l’élastique du soutien-gorge, tel un message codé : bientôt je l’enlèverai… La langue de Lucile dans ma bouche tournait lentement, caressant mon palais et mes dents. Elle se retira un instant et me mordilla les lèvres. Nos corps se communiquaient leur chaleur. Lucile s’écarta de ma bouche, prit ma tête entre ses mains, et plongea ses yeux dans les miens en souriant. Ses lèvres étaient humides de ma salive. Puis, sans cesser de sourire, elle imprima une pression plus forte dans mon dos, de ses mains, et son pubis vint se coller contre mon sexe. Elle imprima à son bassin un petit mouvement de rotation, très lent, et me dit :



Le bruit des portes coulissantes du bus nous ramena sur terre. Lucile échappa à mon étreinte et sauta dans le bus.



Le bus démarra, je la vis me faire signe à travers la vitre. Je restai un moment sur place, complètement sonné. Ce baiser m’avait tout retourné. Un sentiment extrêmement singulier m’enveloppa, comme une eau tiède lorsque l’on se glisse dans un bain. Bien sûr, il y avait une grande part de bonheur, mais teinté d’une angoisse soudaine : c’est trop beau, cela ne peut pas durer, il va se passer quelque chose… C’était complètement irrationnel, je le savais, et contraire à mes habitudes. Quelque chose me poussait presque à résister, à ne pas me laisser submerger par mes sentiments naissants : cette fille va me rendre fou ! Je ne dois pas devenir dépendant de cette fille… Elle va me rendre dingue !

De retour chez moi, il me fut impossible de résister à la tentation de me masturber. Je fis cela nerveusement, debout, en me remémorant le regard de Lucile.


Les choses se précipitèrent, bien sûr, à partir de cette date. Le lendemain, je tournais en rond en face du distributeur à café où nous avions pris l’habitude de nous retrouver, vers 10 heures. Je n’eus pas à attendre longtemps. Je la vis arriver par la porte vitrée, elle traversait la cour d’un pas vif. J’allai à sa rencontre. J’appréhendai à tort ces retrouvailles, puisque aussitôt elle vint se blottir dans mes bras, sans m’embrasser, mais avec infiniment de tendresse. Nous étions en plein milieu du passage, presque dans la cohue, ce n’était pas vraiment l’idéal pour une étreinte passionnée, mais j’étais prêt à la suivre sur tous les terrains.



Sans dire un mot de plus, elle me prit par la main et m’attira vers l’intérieur, direction les salles de cour. Nous dûmes parcourir quelques couloirs avant de trouver… je n’osais l’espérer, mais c’était bien cela qu’elle cherchait en se hissant sur la pointe des pieds à chaque fenêtre : une salle vide. La porte n’étant pas fermée à clé, ce qui n’avait rien d’étonnant dans cette fac, Lucile l’ouvrit de sa main libre, m’attira à l’intérieur d’un geste autoritaire, et referma tranquillement derrière nous.

Un instant, nous nous sommes regardés un peu hésitants, cherchant chez l’autre les signes du désir… Puis elle approcha son visage du mien - seulement son visage - inclina la tête et posa ses lèvres sur les miennes. Je pris le temps de savourer cette sensation délicate, ce contact moelleux auréolé d’un délicat parfum. Apparemment, malgré son excitation trahie par sa respiration hachée, Lucile souhaitait elle aussi prendre son temps. Bientôt cependant ses lèvres s’entrouvrirent et sa langue vint titiller la mienne. Puis elle se serra contre moi, je sentis de nouveau le contact de ses seins, mes mains glissèrent derrière son dos, entre son pull et son chemisier. J’espérais qu’elle vienne, comme la veille, coller son pubis contre le mien mais, brusquement, elle quitta ma bouche, se retourna et, jetant ses bras en arrière, me saisit et m’attira contre elle. Elle se pencha légèrement en avant, puis appuya ses mains sur une table à proximité. Mon bassin était contre ses fesses. Elle se pencha encore un peu, se positionna puis se mit à appuyer. Son cul vint à la rencontre de mon sexe. Elle portait un pantalon léger, en toile, aussi je sentais parfaitement ses deux globes fessiers s’écarter peu à peu, à mesure de ses mouvements circulaires. Je plaquai alors mes mains dessus, pour les écarter encore. Elle gémit légèrement. J’appuyai pour quelle me sente bien malgré nos pantalons. Elle cessa soudain d’onduler des hanches, et je l’imitai. Alors elle commença à contracter quelque chose - je n’aurais su dire quoi sur le moment - son périnée, peut-être : cela bougeait, cela palpitait contre mon sexe, alors qu’elle était immobile.



Je commençais à comprendre ce qu’elle voulait. Je m’approchai de son oreille autant que faire se peut dans cette position, et murmurai :



Elle se cambra en gémissant. Je dus faire un effort terrible pour ne pas jouir. Au même moment, des bruits de pas et de voix se firent entendre dans le couloir. Nous nous séparâmes hâtivement et maladroitement juste quelques secondes avant que la porte ne s’ouvre. Des étudiants entrèrent, sans faire très attention à nous pour la plupart, à part quelques-uns qui, visiblement, avaient parfaitement compris quel genre de scène ils venaient d’interrompre ; mais cela nous valut tout au plus quelques regards complices. Lucile était haletante, comme enfiévrée, et je ne devais pas avoir l’air plus serein.


Il ne restait qu’à sortir, ce que nous fîmes en nous tenant par la main.



Je ne trouvais rien à lui répondre, j’étais abasourdi. Comme la veille, je me disais : cette fille va te rendre dingue ! Je suis en train de me faire complètement dominer par cette fille. Cela me plaisait, mais en même temps je m’en voulais, ce n’était pas mon style. Lucile avait toujours plusieurs longueurs d’avance sur moi : quand je pense qu’elle m’avait offert son cul, si vite… Jamais je n’aurais osé ! Il fallait absolument reprendre l’initiative…


Nous marchions en silence. La scène dans la salle de classe n’avait pas duré plus de dix minutes. Puis Lucile s’arrêta :



« À moins que tu ne préfères aller faire l’amour tout de suite, à jeun ! » pensais-je sans oser le dire.



*****


Je passai la fin de la matinée et l’après-midi dans un grand état d’énervement. J’avais l’impression que la soirée allait être décisive.

Je croisai une nouvelle fois Anne à la bibliothèque, mais cette fois je l’évitai. J’eus alors l’impression de surprendre un regard un peu étonné de sa part, presque déçu. M’étais-je complètement fourvoyé sur son compte ? Se serait-elle aperçue de quelque chose avec Lucile ? Un peu troublé, je résolus néanmoins de chasser Anne de mon esprit.


Il était enfin 18 heures. Lucile m’avait rejoint, pile à l’heure, et nous nous étions rendus dans un petit restaurant de ma connaissance qui, outre l’excellence de sa cuisine, proposait des tables isolées dans de petites alcôves. Lucile paraissait enchantée du cadre.

Le repas commença tranquillement, nous étions détendus, heureux. Par moments Lucile me prenait la main et la portait à ses lèvres. Je sentais cependant que nous n’en étions qu’à l’introduction, et que, tôt ou tard, Lucile sortirait une botte secrète qui me prendrait au dépourvu. N’avait-elle pas "plein de choses à me dire" ? J’étais pourtant décidé à ne pas laisser Lucile prendre toutes les initiatives, mais mon petit doigt me disait que mon heure n’était pas encore venue. Et puis, une curiosité me poussait à attendre. Que me réservait-elle cette fois-ci ? C’est vers le milieu du repas que la conversation changea d’orientation.



Son regard pétillait de malice. « Ça y est, c’est parti » pensai-je.



Je manquai d’avaler de travers mais j’essayai de répondre le plus naturellement du monde :



Lucile étendit le bras et me caressa la joue. Un mélange de tendresse et d’érotisme cru : c’était Lucile…



Elle enchaîna :



Elle paraissait rêveuse en disant cela.



Elle appuya sa tête sur ses deux poings et me dit d’un ton presque autoritaire :



Hou là là ! pensai-je, mais intimement j’étais ravi d’entrer dans ce petit jeu.



Je m’arrêtai, gêné. Je voulais être à la hauteur, mais malgré tout il m’avait fallu faire un effort pour sortir tout cela devant elle. Lucile semblait boire mes paroles.



Je m’étais demandé quel vocabulaire elle utiliserait spontanément, aussi j’avais fait exprès de m’en abstenir… Bite, queue, verge, sexe, zizi ? Elle avait choisi pénis. Je me demandais si c’était toujours comme ça ou si elle utilisait d’autres expressions.


Elle me regardait toujours en souriant. J’hésitais à lui retourner l’ascenseur en lui demandant si elle était humide entre les cuisses, mais elle me prit une nouvelle fois de vitesse :



Cette question me provoqua une petite bouffée de chaleur. Je commençais à me rallier au pouvoir des mots !



Lucile se pencha à travers la table et me dit, sur le ton de la confidence :



J’hésitai une nouvelle fois, mais cette fois je me lançai :



J’avais répondu rapidement, porté par les circonstances, mais sans mesurer ma réponse. S’attendait-t-elle à ce que je me glisse entre ses jambes ? Je n’avais jamais fait ce genre de chose dans des lieux publics, et j’étais connu dans le restaurant… Je commençais à avoir peur, mais non, encore une fois je faisais fausse route. La main droite de Lucile disparut sous la table, elle se redressa sur sa chaise, se tortilla un petit peu, puis sa main réapparut, et elle la tendit vers moi. Son index était brillant.



Je respirai son doigt avec délectation, le pris dans ma bouche, et me mis à le à le sucer. Lucile fixait la scène des yeux.



Cette diversion tombait bien. Lucile avait commandé une glace à la vanille et me tint tout un discours sur les arômes qui, à l’en croire, étaient d’épouvantables reconstitutions chimiques de synthèse. Cela me fut bénéfique de faire une pause, car j’étais sur le point de perdre la tête. La discussion reprit un tour plus conventionnel. Puis, au moment de partir :



J’étais surpris, et déçu, comme on peut s’en douter.



Je trouvais cela bien compliqué.



Nous étions un mardi.



Évidemment, dit comme cela, c’était plus que tentant.



C’était un peu étrange, elle avait donc prévu la date et le lieu ? Son ton était toujours enjoué et spontané, mais j’avais une très vague impression de gêne. Je me rassurai en me disant qu’il était normal d’être gêné d’avoir à formuler des souhaits de cette nature, et de prendre le risque de casser un peu le naturel de notre idylle.



C’était vrai, je l’avais même déjà croisée une fois.



Elle faisait allusion à une grande chance que j’avais sur le plan matériel : j’habitais seul en plein centre ville la maison de mes grands-parents maternels, depuis que ceux-ci avaient déménagé pour Grenoble.



Lucile se détendit visiblement.



Si l’on oublie le long baiser passionné qui s’ensuivit, c’est ainsi que se termina ma première soirée au restaurant avec Lucile.


*****


Vendredi. Ce n’était pas un vendredi treize, mais c’est sans doute un jour qui a marqué ma vie d’une trace indélébile. Vendredi et samedi, devrais-je dire… Je m’attendais à ce que cela soit fort, je m’attendais même à une surprise (avec Lucile, il y en a toujours) mais je ne m’attendais certainement pas à ce qui s’est passé.

Je ne raconterai pas cette soirée - cette nuit - en détail dans ce récit, car il me faudrait pour cela encore plus de place que pour le reste. Il me faut simplement dire que ce fut parfait, au-delà de mes espérances. J’étais fermement décidé à reprendre la main, j’avais compris que, en venant chez moi, Lucile comptait sur mon imagination pour organiser quelque chose d’inhabituel.

J’avais utilisé les jours précédents à me préparer, physiquement et mentalement, à l’événement, j’avais arrangé toute ma maison pour l’occasion, et j’avais préparé un repas léger et raffiné. J’avais acheté des huiles parfumées en prévision d’un long massage, j’avais réfléchi à quelques lignes de conduite. Je voulais que cela soit lent, très lent… Lucile m’avait dit un jour :



Du temps, des mots, il y eut tout cela. J’avais dit à Lucile, qui était arrivée chez moi dès 17 heures :



Avant cela il y eut des baisers, des massages, des caresses, des mots, sexe, langue, poils, chatte, anus, clitoris… des verbes, embrasser, lécher, regarder, respirer, jouir… Peut-être raconterai-je cela en détail un jour.


Pour le moment, je voudrais en arriver au samedi matin. Je me réveillai vers 10 heures, Lucile était encore endormie, nue, à mes côtés. Je la regardai, attendri par sa beauté et par son tempérament. J’étais à n’en plus douter totalement amoureux, il m’était devenu impossible d’imaginer une relation quelconque avec une autre fille. Faire l’amour dans le noir, sans rien dire, avec quelques soupirs, quelques "oui encore", et puis basta ? Impossible après avoir goûté aux charmes de Lucile. J’en étais là de mes pensées lorsqu’elle s’éveilla. Le sourire épanoui qu’elle m’adressa aussitôt me rassura : elle était là, avec moi, elle m’aimait… Était-ce le bonheur ? Je l’enlaçai.



Elle s’éloigna et je replongeai dans mes rêveries… Que faire maintenant ? Lui proposer d’habiter avec moi ? La maison était grande, cela serait mieux pour elle. Comment réagirait-elle ? N’était-ce pas trop tôt ?


Je pris soudain conscience du silence qui régnait dans la maison. J’appelai : « Lucile ! » Rien. « Lucile ? » Pas de réponse. Je me levai précipitamment, filai vers les toilettes. Un malaise ? Personne dans les toilettes. Demi-tour dans la chambre.



Ses habits, où étaient-ils ? Sa culotte noire en dentelle, ses bas, sa robe ? Nulle part. Son manteau ? Je me précipitai à la fenêtre, l’ouvris, et me penchai au-dehors. Pas de Lucile. Que se passait-il ? Je paniquai. Était-elle partie chercher du pain ? Je me précipitai plein d’espoir vers la cuisine, en regardant sur la table à la recherche d’un petit mot.


Je me figeai d’effroi en voyant la table de la cuisine. Ce fut comme si j’avais reçu au plexus un coup plus violent que nature : sur la table, il n’y avait qu’une seule chose, posée bien en évidence : la croix que portait au cou Anne Delacroix.



Aussi curieux que cela puisse paraître, je compris tout de suite. Anne… Lucile… Delacroix… Il n’y en avait qu’une. Anne et Lucile, Lucile et Anne, une seule et même personne. En même temps que cela s’imposait avec la clarté de l’évidence, une foule d’objections naissaient : impossible ! Elles étaient si différentes ! Différentes ? Elles se ressemblaient, je l’avais remarqué. En réalité, c’est surtout l’allure, le caractère qui les différenciaient.


Les cheveux ! Plus foncés chez Anne que chez Lucile, mais Anne les portait toujours tirés en arrière, ce qui pouvait donner l’impression qu’ils étaient plus foncés, et puis ils étaient à moitié couverts par de larges bandeaux. Les yeux ? Les lentilles colorées, ça existe… et puis, comme par hasard, il y avait ces grosses lunettes archaïques ! Anne avait un grain de beauté sur la joue gauche, pas Lucile… Mais je n’avais jamais touché la joue d’Anne, était-ce pour cela en partie qu’elle ne faisait la bise à personne ? Il y avait une grande cohérence entre le caractère d’Anne, qui maintenait les gens à une distance respectable, et une nécessité technique, comme par exemple un faux grain de beauté… parfaitement crédible, à condition de ne pas mettre son nez dessus. De même, Anne portait presque toujours des gants… Pour m’empêcher de reconnaître les mains de Lucile ?


J’essayai de superposer les deux visages… Était-ce plus insensé que cette incroyable transformation du juge en travesti dans le film "Talons aiguilles" ? Certainement pas, mais quel talent il fallait ! Du talent, Lucile en avait, ce n’est pas cela qui lui manquait. Elle m’avait dit faire du théâtre… Elle devait connaître des tas de trucs de maquillage. Et puis son côté joueur était parfaitement compatible avec cette situation.


Mais ces deux personnages, Anne et Lucile, à la fac je les avais vus plusieurs fois dans la même journée ! non, décidément, je délirais. Et pourtant… Je savais que Lucile n’habitait pas très loin… Combien de temps lui fallait-il pour rentrer, changer de personnage et revenir ? Deux heures ? Moins que ça. En une heure, c’était parfaitement jouable. De toute façon, il n’y avait pas besoin d’être ultrarapide : Anne le matin, Lucile l’après-midi, Lucile le matin, Anne l’après midi…


Sur le plan des études, comment pouvait-elle faire ? Après tout, rien ne disait qu’elle était inscrite sous deux noms différents. Elle s’appelait peut-être Anne-Lucile Delacroix. Elle n’avait qu’à indiquer à son entourage un nom usuel selon le personnage qu’elle jouait, et sur le papier, rien ne changeait.


Et puis ça collait parfaitement avec toute cette organisation digne des meilleures nuits de noces : pas question d’aller chez elle, il pouvait y avoir des traces de l’existence d’Anne que j’aurais pu reconnaître… Sa fameuse colocataire était peut-être complice… Cela expliquait aussi le léger embarras que j’avais perçu lorsqu’elle m’expliquait tout ce qu’elle avait prévu pour ce fameux vendredi.


Je repensais également à notre première rencontre. Elle était venue délibérément à ma rencontre… Évidemment, elle me connaissait déjà puisqu’elle était Anne !


Plus que tout, il y avait cette irrésistible attirance pour deux filles très différentes… J’étais tout simplement tombé amoureux de la même, ce qui, d’une certaine façon, était plus logique. Logique ? Qu’y avait-il de logique dans tout ça ? Et notre amour, que devenait-il dans cette comédie ? Devais-je considérer comme une bonne nouvelle le fait qu’elle se découvre enfin ? Ou, au contraire… comment interpréter ça ? J’étais agité de sentiments contradictoires. Je me repassais le fil de ces dernières semaines à la lueur de cette révélation. Lucile m’avait plus d’une fois épaté par ses connaissances pointues en philo : rien d’étonnant puisque Anne était étudiante en philo. Anne parlait peu, d’une voix basse : bien sûr, elle devait se méfier de ce qu’il y a de plus difficile à modifier : le timbre de la voix. J’essayai de me remémorer la voix d’Anne pendant son exposé sur Bergson… En fait, la manière de parler était tellement différente que, même après coup, je ne distinguais pas de ressemblance. Elle était très forte. Me serais-je trompé ?


Non, je ne m’étais pas trompé. Comment expliquer autrement la présence de la croix d’Anne sur ma table ? Et comment expliquer autrement la disparition de Lucile ? Je ne l’avais pas vue, ce matin, ramasser ses habits éparpillés un peu partout… Comment avait-elle fait ? Elle avait probablement dû les rassembler cette nuit… Comment avait-elle pu me sourire aussi ingénument ce matin ? C’était machiavélique !


La seule question sans réponse, c’était : pourquoi ? Pourquoi cette mystification, qu’est ce que ça lui apportait ? Le jeu, probablement, la jouissance de l’incognito, le sentiment de puissance qu’il y a à berner tout le monde. Lucile était une personnalité complexe. Et l’amour, le sexe, cela faisait-il partie du jeu ?


Je commençai à me calmer. Si c’était un jeu, cette croix était-elle signe qu’il se terminait ? Je décidai que c’était plutôt une invitation à entrer avec elle dans son manège. Une sorte de test. Du genre : voilà, tu sais tout. Que vas-tu faire maintenant ? Finalement, cet aveu était plutôt une marque de confiance : j’aurais très bien pu lui compliquer l’existence en dévoilant tout au grand jour. Cela aurait certainement fait quelques remous à la fac. Donc elle prenait un risque en me mettant dans le coup. Donc elle comptait sur moi. Donc…


Donc, il fallait relever le défi.


Le sourire me revenait. J’étais admiratif. J’étais fier d’avoir été choisi, même si les raisons de ce choix ne m’apparaissaient pas.


Lucile, la partie continue…






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