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n° 10167Giusepe19/02/06
Le Résistant
critères:  ff chantage intermast nonéro
22948 caractères      
Auteur : Giusepe

Je crois que ça y est, c’est pour aujourd’hui.


Ils sont venus me chercher tôt ce matin. Cela faisait bien une semaine que je n’étais pas sorti. Une semaine dans le silence et dans l’obscurité. Sans doute voulaient-ils me faire perdre la notion du temps, mais c’est raté. J’ai connu bien pire, bien plus long… Et puis, je sais ce qu’il faut faire pour estimer le temps, sans voir le soleil. Je connais plus d’un truc. Ma vessie, par exemple : toujours boire la même quantité d’eau, ne jamais boire à nouveau avant d’avoir pissé… Me prennent-ils pour un amateur ?


Je m’attendais à leur venue, je leur ai bien montré que je n’étais pas surpris. Qu’ils notent ça dans leurs carnets tiens, qu’ils fourrent ça à leur psy. « Le numéro 67 avait l’air calme quand nous sommes venus le chercher. » Ils me font pitié. Une semaine à peu près, c’est le temps habituel. Juste ce qu’il faut pour nous laisser mariner dans notre jus, pour nous affaiblir encore davantage. Je m’en fous. J’en ai vu d’autres. Et puis je connais leurs manières, j’ai été formé par les meilleurs. Sans vantardise, j’en fais partie, maintenant, des meilleurs. Je dois y croire, en tout cas, pour tenir bon.


J’ai mémorisé presque automatiquement le trajet. Ils peuvent me bander les yeux, les détours dans les couloirs, ça me fait rigoler. J’ai compté mes pas, aucun problème, tout est en angles droits ici. Je suis à 25 mètres de ma cellule, plein nord. Ça servira ou ça ne servira pas, je m’en fous. Je fais ce que j’ai à faire, c’est tout. Compter, mémoriser, c’est une seconde nature chez moi. Le jour de mon exécution, si c’est comme ça que je dois crever, j’agirai de la même manière.


Ils m’ont emmené dans une salle puis ils m’ont foutu à poil. Classique : humilier le sujet, le rendre vulnérable… J’ai déjà vécu ça. Ils m’ont ensuite assis sur une grande chaise métallique solidaire du sol, les poignets et les chevilles sanglés dans des bracelets de fer, et un genre de collier fixé au cou pour maintenir la tête bien droite. Pas moyen de bouger, rien à tenter de ce côté. La chaise est froide, mais la pièce est bien chauffée. Peu m’importe. Je sais ce qu’ils vont faire de moi, je sais pourquoi je suis là :


Pour être torturé.


La chaise métallique laisserait à penser à l’électricité, mais moi, ça m’étonnerait. L’électricité, c’est peu fiable, difficile à contrôler. Je sais que de toute façon ce n’est pas dans leurs habitudes. Ils n’aiment pas les machines, ils préfèrent les outils, les pinces, les barres de fer, les clous… Il y a des vicieux chez eux qui aiment ça. Pour rien au monde ils ne confieraient à une machine le soin de malmener la chair. Ils feraient ça de leurs propres mains s’ils avaient des griffes assez acérées.


Cela fait bien une heure que je poireaute tout seul sur ma chaise. J’en ai profité pour observer la salle : assez grande, six mètres sur quatre ; je suis installé au fond, bien au milieu, contre le mur. Personne ne peut venir dans mon dos, tant mieux pour moi. C’est même débile de leur part de s’être privé de ça. Il y a une porte à droite, une porte à gauche. Je suis rentré par celle de gauche. Il y a un radiateur sur le mur de droite, et c’est tout.


Par terre, c’est un parquet, du sapin, on dirait… Pas de trace de sang autour de ma chaise, mais ça ne veut rien dire. Sur le mur d’en face, il n’y a rien si ce n’est deux grilles d’aération de chaque côté, en haut. Les murs sont recouverts d’un enduit vert pâle. La lumière vient du plafond, d’une rampe de cinq petits projecteurs qui éclairent un peu partout.


C’est une pièce inadaptée à l’usage qu’on lui destine, en fait. On pourrait presque y boire du thé. Ça me changera des caves humides. C’est incongru, mais ce n’est pas ça qui va m’impressionner. Je dois avoir l’air con, à poil sur ma chaise en fer. C’est ce qu’ils veulent, j’imagine.




**********




Une femme en uniforme est entrée, accompagnée d’un homme en blouse blanche. Je pensais que ça allait commencer, mais non. Ils m’ont seulement observé à distance en parlant à voix basse et en consultant un dossier. J’ai pu saisir quelques mots, j’ai l’oreille fine : « résistant… » « échec… ». Ils sont donc au courant, ils me connaissent.


Quand j’ai été pris, il y a trois ans, ça a été terrible, mais je n’ai rien dit. À la fin, je n’étais plus qu’une plaie, j’étais à demi fou, mais dans mon crâne toujours demeurait vissé au-delà de ma conscience cet ordre intangible : Me taire. Je ne vais pas me mettre à déblatérer sur ce qu’ils m’ont fait subir, c’est inutile. Dites-vous seulement que tout ce que l’on peut faire de mal à un homme, ils me l’ont fait. Mais je n’ai pas parlé.


J’ai appris à bloquer mon cerveau. N’être plus que souffrance, devenir une sensation, ne plus être un homme, seulement de la douleur. « Incarner la douleur », je ne peux pas dire mieux, comment expliquer cela à qui ne l’a vécu ? Je ne sais pas comment je m’en suis sorti, ils m’avaient laissé pour mort sur place. Un miracle… Enfin, aujourd’hui, ils m’ont repris, et ils vont remettre ça.


Je les ai entendus dire le mot « sexe », aussi. Bien sûr, c’est là l’endroit le plus vulnérable chez un homme. La douleur est atroce, et psychologiquement, c’est affreux. Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que pendant qu’ils s’acharneront sur moi, la psychologie n’aura plus d’importance, je voguerai ailleurs, sans pensée, je ne serai plus qu’un nerf qui grelotte, ils ne tireront rien de moi : je ne serai plus moi. Je ne pourrai pas parler car je ne saurai même plus parler.




**********




Ils m’ont ramené dans ma cellule sans rien me faire. Rien. Je me demande bien pourquoi. Ce doit être un truc pour me faire gamberger à vide. Très peu pour moi, pas question de tomber là-dedans ! Je ne dois pas me laisser aller à spéculer sur la signification de leurs actes. Je sais très bien que souvent, ils font des choses au hasard : ils égorgent celui-ci plutôt que celui-là, ils violent celle-là plutôt que celle-ci… dans le seul objectif de faire régner la terreur et de rendre les gens fous.


Ils ne m’ont rien fait, c’est étrange malgré tout… peut-être pour m’affaiblir par l’espoir, l’homme qui espère étant bien plus fragile que celui qui est fixé sur son sort. Comme si moi, je pouvais en avoir, de l’espoir…




**********




Il y a eu du neuf. Le lendemain, ils sont revenus me chercher et m’ont de nouveau attaché à poil sur cette drôle de chaise. Puis, ils m’ont laissé seul. La porte de droite était restée entrouverte. J’ai eu le temps de me blinder tant que je voulais, mais alors il s’est produit quelque chose de tout à fait inattendu.


Une musique s’est fait entendre, tout doucement. Une musique apaisante, sereine, belle… Un quatuor à cordes, peut-être bien un Adagio de Mozart, je n’en sais rien, moi la musique, je n’ai jamais eu le temps de m’y consacrer… Mais j’ai toujours aimé ça, cela m’a apporté beaucoup de réconfort par le passé. Et voilà qu’ici, entendre de la musique… Je savais qu’ils en passaient parfois dans les camps, du Wagner, ou je ne sais quoi… Mais pas dans une chambre de torture !


Ils veulent m’affaiblir, encore… C’est ce à quoi j’ai pensé tout de suite, ils veulent me ramollir, me bercer, m’illusionner, pour rendre le scalpel plus saillant sur mon corps. Ils veulent évoquer la douceur du foyer, la paix luxueuse des loges des salles de spectacle, tout cela pour diluer mon âme dans un paradis artificiel, comme lorsqu’ils injectent des drogues euphorisantes aux suppliciés, pour les briser comme des brindilles entre les forces du plaisir et celles de la douleur.


Cependant, alors que la musique continuait à envahir mon esprit malgré moi, alors que je m’attendais à voir surgir les bourreaux en uniforme…


Une danseuse est entrée.


Elle était vêtue… comme une danseuse classique, tout en blanc, d’un justaucorps simple et dépouillé. Cette tenue, dont je m’étais tant moqué étant jeune, m’est apparue soudain comme la plus belle manière de souligner le contour d’un corps. Cette femme, cette danseuse, avec quelle précision les lignes de sa chair se dessinaient en face de moi ! Il m’est revenu les paroles d’une chanson : « révèle-moi ce dont je vois les limites et le tour… »


Danse… Oui, elle s’est mise à danser… Lentement, en épousant cette musique qui se déroulait comme une volute d’encens. Ses gestes étaient non seulement harmonieux et coulants comme de l’eau, mais également autant de prétextes pour offrir, sous de multiples angles différents, ce corps magnifique à mon regard émerveillé. Chaque mouvement en dévoilait une nouvelle partie pour en voiler une autre, le moindre déplacement dissipait ou recréait une ombre autour d’un sein, obscurcissait ou illuminait une partie du visage.


Mais peut-on encore parler de gestes, lorsqu’il s’agit de formes si pures, si subtiles, si éthérées ? En appui sur la pointe d’un seul pied, elle levait graduellement l’autre jambe, tendue et galbée comme une sculpture. Celle-ci dessinait alors un arc de cercle dans l’espace, pour finalement aboutir à la verticale, le genou contre la joue… Puis, elle se ployait vers le sol, aussi souplement qu’une ramure de saule, les bras ceignant sa poitrine… Ou alors, elle semblait s’envoler avec la légèreté d’une plume, propulsée d’une simple impulsion de la cheville. Son regard suivait l’extrémité de ses doigts, ou se perdait dans le lointain, au-delà des murs, dans la contemplation de quelque mystérieux arc-en-ciel…


J’ai essayé tant bien que mal de rassembler mes esprits. Je sentais bien qu’il ne fallait pas regarder, mais il m’était impossible de résister. Pourquoi m’offrir ce spectacle, à moi, l’ennemi, le résistant ? Celui à qui l’on veut soutirer des informations dont peut dépendre l’issue d’une guerre ? Que veulent-ils ? Pourquoi ?


Ces questions tourbillonnaient dans ma tête comme des mouches folles, tandis que la danseuse continuait son envoûtante sarabande mélancolique. Insensiblement, elle se rapprochait, elle n’était bientôt plus qu’à quelques centimètres de moi. Il m’était maintenant impossible de la voir en entier, je ne pouvais embrasser d’un seul regard que son visage, ou son bras, ou son entrejambe…


Ce n’est que bien après son départ que je me suis aperçu que je bandais.




**********




Ils m’ont menotté les mains derrière le dos, depuis hier, juste après la séance de danse. C’est pénible, je commence à avoir des crampes, mais bon, ce n’est rien à côté de ce que ça pourrait être. Ils auraient pu me mettre avec des rats, ou alors dans une « boîte », ce genre de petite pièce où l’on ne tient ni debout, ni couché. Non, ils ont préféré me coincer les bras. Cela dit, Je peux me nourrir : ils m’ont donné à manger une soupe avec une paille, ils n’ont donc pas l’intention de m’affamer. Et j’arrive également à baisser et remonter l’espèce de pantalon de jogging qu’ils m’ont mis en tirant par derrière… j’arrive même à m’essuyer le cul, ne rigolez pas, pensez un peu au calvaire de ceux qui ne peuvent pas.


La seule chose que je ne peux pas faire, en fait, c’est me calmer les nerfs et assouvir mon… excitation, comme j’ai l’habitude de faire bien souvent : une vieille habitude d’homme seul. Il faut dire que la danseuse d’hier m’avait mis dans un drôle d’état. Je me suis réveillé plusieurs fois cette nuit avec la trique, mais rien à faire, comment voulez-vous y arriver les mains dans le dos ? Déjà que je ne suis pas fort souple… À croire qu’ils l’ont fait exprès… Je ne pense pas… Je ne comprends pas ce qu’ils veulent.




**********




Comme hier, la danseuse est revenue. Comme hier, elle m’a de nouveau ensorcelé de ses gestes hypnotiques, au son d’une musique évoquant irrésistiblement l’extérieur et la liberté. Seulement, vers la fin de sa danse, ses mouvements se sont faits peu à peu plus tendres, plus cajoleurs, et même plus lascifs.


Elle se baissait, jambes tendues, et ses mains venaient accrocher le bout de ses orteils, puis suivaient le dessin du pied, et remontaient lentement le long des jambes, pour parcourir tout son corps comme une longue caresse. Elle terminait cette séquence par les bras dressés vers le plafond, elle-même tendue comme un fuseau aspirant à s’envoler. Elle a recommencé cet enchaînement plusieurs fois, mais à chaque fois, ses mains semblaient se faire plus sensuelles, la paume imprimait une légère déformation au tissu du justaucorps qui se plissait par endroits. En remontant, ses mains se rapprochaient chaque fois un peu plus de son pubis, sur lequel elle commençait à laisser traîner un doigt provocateur. Elles se comportaient de même avec ses seins, en suivant leur contour avec de plus en plus d’insistance, et en faisant s’en darder les pointes.


Je commençais malgré moi à transpirer d’excitation, j’étais fasciné par ses mains, et à chaque fois que celles-ci effleuraient une partie intime de son corps, mon sexe tendu oscillait en un spasme incontrôlable.


J’avais envie de lui dire d’arrêter, mais mon désir de la voir aller plus loin était prépondérant. Je sais bien que la dernière chose à faire est de parler, même pour protester, ou pour insulter : « la première parole, c’est la moitié du chemin vers la capitulation », encore une règle d’or à jamais vissée dans mon crâne.


Et elle continuait… Maintenant, ses mains, en remontant le long de ses jambes, se rejoignaient au milieu, sur son sexe, sur lequel elle appuyait de plus en plus effrontément. Son justaucorps avait fini par lui mouler l’entrejambe, et je voyais maintenant ce qui n’était plus une fente, mais un gouffre, qui m’appelait vers lui, comme un vortex, un trou noir… Je perdais la raison…


Heureusement, elle s’est arrêtée.




**********




J’ai passé une nuit épouvantable. Je n’ai pas fermé l’œil, la vision de cette danseuse m’a obsédé, m’obsède… Et puis mes bras, derrière mon dos, toujours ! Cela fait partie de leur plan, je le sais. C’est comme cela qu’ils veulent m’avoir, ils ont renoncé aux pics et aux pinces. Ils doivent croire que le sexe est mon point faible. Quelle connerie !


Je n’ai pas de point faible ! Suis un combattant, suis un résistant, un dur, un roc ! Je n’ai pas de sentiment. Je ne pense pas aux femmes. Pourquoi celle-là, cette danseuse aurait-elle raison de moi ? Si seulement je pouvais me calmer, éjaculer, merde, une bonne fois ! ça me calmerait.


Je tourne en rond comme un lion en cage. Je suis en train de perdre la boule. C’est horrible : je sais qu’ils vont revenir me chercher… Je sais que je vais revoir la danseuse… C’est horrible : j’ai envie de la revoir.


Il faut que je me contienne. Il faut que je trouve une parade.




**********




Sur ma chaise en métal froid, ils m’ont amené une nouvelle fois. J’avais peur qu’ils se foutent de ma gueule, de voir que je bandais déjà, mais non, même pas. Silence, mépris, clic clac les menottes, clic clac les verrous aux poignets, aux chevilles, pas un regard et voilà.


La musique s’est élevée… Encore une dans le même genre, calme, comme une berceuse maternelle. J’attendais la danseuse, et puis le choc : Deux ; la même, et puis une autre, tout aussi belle… Elles sont entrées la main dans la main, en glissant sur le sol comme des cygnes sur un lac. Puis, elles ont dansé. D’abord séparées, évoluant chacune de leur côté, ne se rejoignant que du bout des doigts par instants, se croisant, s’évitant, se frôlant… Puis, les contacts se sont faits plus fréquents et plus intimes.


J’étais hypnotisé, le cou tendu vers l’avant malgré le collier de fer, tirant comme un bœuf sur son joug, je transpirais à grosses gouttes qui faisaient du bruit en s’écrasant par terre. On aurait dit deux amantes, maintenant. L’une en face de l’autre, elles étaient de la même taille, et elles s’amusaient à s’effleurer, sein contre sein, les bras en croix, en tournant lentement… Les pointes de leurs seins tournaient l’une contre l’autre, seul point de contact entre deux corps ondulant. Parfois, elles appuyaient plus fort, alors leurs seins s’écrasaient, se fondaient, et des soupirs s’échappaient des lèvres des danseuses.


À quoi pouvais-je bien ressembler pendant ce temps ? Ma respiration se faisait sifflante. Mon sexe échappait à tout contrôle, je le voyais se gonfler spasmodiquement, mais impossible de me libérer. Un frôlement aurait pourtant suffi, mais je ne pouvais que brasser l’air, inutile et pitoyable. D’un côté, je sentais mes résistances tomber, et de l’autre, je les laissais volontairement tomber. Toutes mes souffrances étaient réelles, mais je devais les utiliser pour servir mes desseins.


Tout en poursuivant leur chorégraphie diabolique, elles s’enlaçaient maintenant, c’était une vraie danse des sens, une étreinte charnelle magnifiée par l’art. Elles se sont agenouillées, progressivement, et je voyais arriver le moment où elles allaient se dévêtir… Je ne pouvais plus tenir, et j’ai commis l’irréparable : j’ai crié.



Elles n’ont rien dit, mais il m’a semblé percevoir un léger sourire chez l’une, aussitôt condamné par un froncement de sourcil chez l’autre. Mais cela n’a duré que l’espace d’un éclair.


Pour la première fois depuis si longtemps, j’avais parlé. Je venais de leur donner le signal de ma vulnérabilité, du moins en apparence. De loin, sur une autre planète, je me regardais agir, et je voyais qu’il fallait poursuivre. Le premier cri en appelle un autre, j’ai continué :



Elles ne s’arrêtaient pas, au contraire. Elles se sont étendues, à l’opposé l’une de l’autre, ne formant plus qu’un seul corps rectiligne qui semblait se refléter lui-même, comme s’il n’y avait plus qu’une seule danseuse allongée, les pieds contre un miroir invisible.



Ma voix avait un timbre que je ne lui connaissais pas. Je perdais pied, je commençais à me débattre, à tirer sur mes sangles au risque de me meurtrir les articulations. Insensibles à mes hurlements et à mes gesticulations, les danseuses toujours allongées glissaient l’une vers l’autre, les jambes entremêlées. Mon excitation était intolérable, douloureuse, de l’écume me venait aux lèvres, j’éructais de rage, je devais ressembler à un damné… Mais une autre partie de moi, de très loin, regardait tout cela d’un air satisfait.



Des larmes me venaient aux yeux. Je m’abaissais à insulter une femme, jamais je n’avais fait cela. Mais il le fallait. Encore.



Encore, encore… Ma voix, toujours plus rauque… Continuez, vous êtes belles, disait mon âme… Salopes, arrêtez, vous me faites mal, disait mon âme…


Elles s’étaient rapprochées au point de s’unir, à l’endroit de leur sexe, et maintenant, elles appuyaient, elles tournaient… Ce n’était plus de la danse, ou était-ce l’aboutissement inné de toute Danse ? Elles tournaient l’une contre l’autre, humides, les justaucorps étaient humides à l’endroit de leurs sexes, et je voyais à travers, et je voyais…


D’un mouvement désespéré du bassin, je me suis projeté en avant, mais rien n’est venu, si ce n’est une douleur violente dans mes membres désarticulés.


Alors j’ai hurlé les pires injures de la terre, et puis j’ai tout lâché : les noms, les dates, les lieux, les numéros de codes… À travers le brouillard de mes larmes et de mes cris, je savais qu’un magnétophone avait tout enregistré.


J’avais trahi, j’avais parlé, pour que tout cela cesse.




**********




La musique s’est coupée d’un coup, une voix dehors a crié :



Les danseuses se sont relevées, en riant, et en continuant vaguement quelques caresses, sans avoir l’air d’y croire beaucoup. Mes tempes grondaient et ma vue était brouillée. Un grand gaillard en uniforme s’est précipité dans la salle, il jubilait. Il les a félicitées, grandes embrassades, et tapes sur les fesses… Puis d’autres personnes, des officiers, sont entrés ; une grande agitation s’est installée autour des danseuses.


Dans le tumulte, plus personne ne semblait plus faire attention à moi, jusqu’à ce qu’une des deux danseuses, la première, dise quelque chose que je n’ai pas compris, mais qui devait me concerner, car un silence attentif s’est installé. Des têtes goguenardes se sont tournées vers moi. Elle s’est approchée, et m’a montré ostensiblement sous le nez deux doigts de sa main droite : le pouce et l’index. Elle a saisi mon membre avec ces deux doigts, juste près du gland, et lui a imprimé une petite secousse, une seule. J’ai aussitôt éjaculé, elle s’est écartée avec dégoût. Tous mes ennemis se sont esclaffés d’un grand rire gras.




**********




Je dois être l’image même de la honte. Il faut que cela soit ainsi. Pourtant, c’est moi le plus fort, mais je dois rester ainsi, pitoyable, avili, misérable, humilié : mon sexe minuscule entre mes jambes maculées de traces de sperme, le visage ravagé de sillons noirs, creusés par les larmes dans la crasse, le nez coulant, les cheveux sales et en désordre… L’image de la déchéance. Qui plus est, la douleur morale doit me tordre les tripes. N’ai-je pas trahi mes amis ? N’ai-je pas craqué, moi, le valeureux combattant, revenu des tortures les plus ignobles, et maintenant vaincu par deux filles ?


S’ils y croient, ils ne vérifieront rien, et ils me tueront tout de suite. C’est là que je serai sûr de ma victoire ; en attendant je dois continuer à leur offrir ce spectacle désolant de l’homme pleurant de honte.


Car bien sûr, rien n’est vrai dans tout ce que j’ai dit : les noms, les codes… Rien que de vieux trucs sans valeur. J’avais préparé le coup, conformément au vieux principe : savoir tirer parti de ses faiblesses… Qui pourrait se douter que ce vieil homme vaincu et humilié vient en réalité de remporter sa plus éclatante victoire ?




**********




Je suis seul dans la pièce, le tumulte s’est calmé, les gens sont partis. Un léger bruit me fait relever la tête : la danseuse est là, devant moi. Elle est nue. C’est drôle, me dis-je, toute sa comédie, elle me l’a faite habillée, elle a réussi à m’exciter sans rien me montrer de son corps.


Elle s’avance lentement vers moi, un revolver à la main. J’ai compris.


Elle me défie du regard, sourit un peu… Est-ce à cause d’un vague mouvement de sympathie, ou par dédain ? Je ne peux pas le deviner, et curieusement, cela me pèse. Je voudrais tellement savoir si elle me méprise, ou si elle éprouve un peu de pitié. Si elle connaissait la vérité, peut-être aurait-elle de l’admiration, et plus encore… peut-être…


Elle est belle. Je vois enfin la toison noire de son sexe. Mes yeux parcourent son corps, ses yeux, sa bouche, ses seins… Quel immense pouvoir détient la femme, me dis-je… Un vague besoin d’amour me fait de nouveau monter les larmes aux yeux. Je ne les retiens pas : encore une fois, cela sert ma cause.


Mes sanglots semblent agacer la fille, qui sort de sa rêverie contemplative. Ses yeux sont devenus durs. Elle me met lentement en joue, le bras tendu. Je vois le canon du revolver qui pointe le milieu de mon front.


Je sais que dans quelques secondes, elle va tirer. Je regarde ses yeux, j’y cherche une trace d’humanité, mais je ne vois rien. Peut-être y en a-t-il, mais je ne vois rien.


Je sais que je vais mourir.





Note de l’auteur :


Ce détournement de l’érotisme, utilisé ici comme un levier pour faire craquer un homme affaibli par la solitude, est bien évidemment condamné par l’auteur.





Copyright © 2006
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Erotisme torride

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