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n° 10356Jeff23/04/06
L'Hirondelle qui fait le printemps...
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44935 caractères      
Auteur : Jeff

Chaque année, à quelques jours près, elle est là, fidèle au rendez-vous. Elle se plante dans le square, toujours au bout du même banc vert bouteille, à l’assise de plus en plus défoncée par les ans. Elle vient là, passe une partie de la matinée à lire un livre de poche, écorné, jauni et maculé de taches de toutes les couleurs. En fin de matinée, elle sort d’un cabas de raphia, usé par les ans et tenu par le miracle de quelques bouts de ficelles, un paquet soigneusement enveloppé dans du papier gras et suintant. Elle en tire un sandwich de pain de mie, dont elle s’évertue à ne pas laisser une seule miette s’étaler sur son gilet de laine. Avec des gestes précieux et méticuleux, d’un revers de main elle les essuie, les balaye à ses pieds, au grand bonheur de quelques pigeons voleurs ou moineaux chapardeurs. Puis ses frugales agapes terminées, elle plie soigneusement le papier et le range dans le fond de son sac et reprend sa lecture. Vers le milieu de l’après-midi, quand les derniers rayons de soleil finissent de venir mourir à ses pieds, elle resserre d’une main nerveuse le col de son gilet de laine autour de son cou. Elle serre sa main sur les deux revers, imperturbable, elle finit sa lecture. Elle attend que le soleil disparaisse derrière les toits des hautes maisons qui bordent le square pour replier lentement son livre. Elle le dépose dans son sac, s’étire puis, après avoir contemplé la vie qui s’écoule autours d’elle, comme sortant d’un rêve, elle se lève enfin. Le dos souple, elle ramasse son sac, enfile l’anse lâche sur son épaule avant de disparaître, absorbée par la vie de la rue, jusqu’au lendemain matin.


Depuis plusieurs années, elle fréquente le square. Depuis plusieurs années, ponctuellement, elle revient avec les premiers beaux jours du printemps et je guette son arrivée au point que mon impatience me l’a fait surnommer « l’Hirondelle ». Je ne la connais pas. Mais je passe mon temps à l’épier, dès qu’elle se réinstalle dans le square.


Elle est de taille moyenne et menue, plutôt blonde, un peu cendrée, un peu châtain. Les cheveux mi-longs, souvent cachés par un bonnet en forme de cloche, sans véritables formes, tricoté à la main et orné d’une sorte de coquelicot rouge qui détone sur le mauve violet et délavé du chapeau. Elle est souvent vêtue d’un vieux manteau afghan, sorte de peau de bête retournée d’où s’échappent de longs poils laineux. Chaussée de bottines, il m’a souvent semblé apercevoir des collants (à moins que ce ne fussent des chaussettes) vert-acide ou mauves, assorties alors au bonnet. Quelque fois, par curiosité, je me suis approché d’elle. Mais jamais je n’ai réussi à engager une quelconque conversation.

J’avais déjà remarqué ses traits réguliers et son nez fin qui marque un léger retroussis avec des ailes presque diaphanes. Ses lèvres sont délicates. Jamais fardées, elles ne sont pas pour autant négligées ou abîmées par les rigueurs des frimas. Les pommettes un peu saillantes et un menton volontaire, elle est mignonne mais pas belle. Ses doigts, fins et soignés, eux non plus ne sont jamais ornés de bagues ou de vernis, lui donnent un air distingué et nonchalant. Elle lève rarement les yeux vers les autres promeneurs et son air absorbé semble faire fuir ceux qui chercheraient un bout de banc pour se reposer ou passer le temps. Rares sont les fois où elle semble même remarquer qu’un ballon d’enfant échoue entre ses pieds. Généralement, au contact quelque fois brutal de l’objet rond et bondissant avec ses pieds, elle ne daigne même pas lever les yeux. Pas plus qu’elle ne fronce les sourcils quand l’un des garnements vient le récupérer sans un mot d’excuse pour le dérangement.

Non, elle reste là, impassible, absorbée par sa lecture, voyageant dans son monde à elle.


Elle est intrigante « l’Hirondelle » et pourtant sa présence a quelque chose d’immuable et de rassurant. Personne ne la connaît dans le quartier et en dehors du printemps, elle semble se volatiliser et ne plus exister. Seuls, les jours de pluie printanière la font fuir. Le square vide semble encore plus désertique sans sa silhouette qui orne le banc en face de chez moi.

Fidèle à son rendez-vous, avec les premiers jours du printemps, elle revient s’installer sur le banc. Comme cette année encore ! Immuable dans ses gestes, dans sa façon de s’asseoir, dans ses habitudes, elle a passé les premiers beaux jours à lire. Chaque soir, au même moment, elle s’est levée et avec un pas souple, elle a disparu.


Une fois encore, j’ai passé plusieurs jours et de nombreuses heures à la surveiller, derrière mon rideau dans la pièce qui me sert de bureau. À différentes reprises je suis même descendu faire quelques pas dans le square en m’obligeant à mieux la contempler de près. Cette année, j’ai même poussé l’outrecuidance à venir m’installer sur le même banc qu’elle, dépliant mon journal et tentant de m’attacher à la lecture des articles. Mais en vain. Je n’ai suscité ni haussement des sourcils, ni regard. Même pas un rapide coup d’œil. Elle est restée là, définitivement scotchée à son livre dont elle tournait les pages avec précaution après avoir mouillé le bout de son index. Pourtant ce n’était pas faute d’avoir fait preuve de bonnes manières ou de civilités. J’ai dit « Bonjour ! », j’ai poliment demandé si je pouvais m’installer là, au bout. Mais rien. Pas de réponse. Le mutisme le plus total. Je n’ai pas réussi à entendre le son de sa voix, ni éveillé le moindre intérêt. Peut-être est-elle muette ! Après tout, les muets ont aussi le droit de fréquenter le square.


Un soir, du haut de mon bureau, alors que le soleil commençait à décliner et marquer l’ombre des arbres à ses pieds, sur un coup de tête, j’ai enfilé mon manteau ; j’ai fermé la porte de mon appartement ; vérifié ma monnaie et me suis assuré de la présence tranquillisante de ma carte Orange, là au fonds de ma poche. Alors, je me suis planté non loin d’elle, bien décidé à lever le mystère de « l’Hirondelle ». Où cachait-elle ses ailes quand elle n’était pas au square ?

Vêtue de son vieux manteau afghan qui lui bat les mollets, coiffée de son inénarrable bonnet en forme de cloche d’une couleur mauve délavée, elle est relativement facile à suivre. Elle avance d’un bon pas, sans pour autant avoir l’air d’une femme pressée. Elle fend la foule qui se presse à cette heure là, évitant les passants avec souplesse. Elle emprunte un métro et deux stations plus loin, l’abandonne pour monter dans un RER à destination de la banlieue. Inconscient, je marche dans son sillage, monte derrière elle dans la rame bondée et mon regard ne cesse de l’accrocher, de peur de perdre le contact.

Elle voyage, comme elle a vécu sa journée : les yeux baissés, sans distribuer le moindre regard à droite ou à gauche, même lors des montées ou des descentes dans les gares. Elle reste concentrée, renfermée sur elle-même. Elle ne lit plus. Elle ne fait rien. Juste de temps à autre, lève-t-elle rapidement les yeux pour mieux se raccrocher à une barre dans un virage ou lors d’un brusque coup de frein. À mi-chemin, elle se laisse porter par la foule qui se rue vers la descente et il me faut faire quelques prouesses pour lui emboîter le pas.


Les lieux me sont inconnus. Il me semble soudain que j’entre dans une jungle hostile. De toute part, je suis cerné et étouffé par de hauts immeubles en forme de tours ou de barres. Les façades sont uniformes, tristes, au blanc sale, aux fenêtres souvent mi-closes. Plus loin, le long d’une avenue à la circulation dense et bruyante, sans se préoccuper des couleurs de feux, elle traverse. Elle marque un léger temps d’arrêt au milieu de la chaussée puis rallie le trottoir d’en face, pour s’engouffrer dans une vieille échoppe aux vitrines jaunies par la pollution et la poussière. Avec retard, je tente la même aventure qu’elle et, non sans quelques frayeurs, je me pointe devant la devanture sale. C’est celle d’un bouquiniste. Elle est là, à l’intérieur, penchée au-dessus d’une caisse de romans de seconde main, et choisit avec soin un nouveau livre pour s’en repaître le lendemain. Puis, sans passer par la caisse, sans parole ni signe de connivence, elle ressort.


Comme je l’ai vu faire dans les films policiers, à la façon de Nestor Burma, je remonte le col de mon manteau et colle mon nez à la vitrine sale tout en la surveillant du coin de l’œil. Elle s’éloigne de moi, à pas toujours souples et presque comptés. Plus loin, elle oblique vers un jardin public. Des enfants jouent dans les allées, quelques landaus ont été sortis et s’attardent encore, en profitant des derniers rayons de soleil. Elle longe une pièce d’eau, ralentit son pas pour lorgner les divers volatiles qui s’y ébattent. De son sac, elle extrait quelques miettes qu’elle jette à la volée, sans marquer le moindre arrêt, ni ralentir et elle sort du parc toujours selon son rythme.

Nous sommes dans une zone pavillonnaire. La rue est bordée de jardinets, certains coquets, d’autres à l’abandon. Vignes vierges et glycines forment une sorte de haie vive et abritent des façades vieillottes et souvent défraîchies. La rue s’assombrit rapidement quand elle marque un soudain arrêt devant un portillon de fer forgé au blanc incertain qui s’ouvre sur une courette aux pavés disjoints. En trois enjambées je la vois grimper des marches de guingois qui mènent à une lourde porte d’entrée, elle farfouille dans son sac-cabas pour en extraire un trousseau de clef. La porte s’ouvre et se referme. La lumière fuse à travers une vitre dépolie et sa silhouette se détache en ombre chinoise durant quelques secondes avant de disparaître. Plusieurs lampes sont allumées, puis éteintes.


Autour de moi, le silence. Juste un vague ronron provenant de l’avenue un peu éloignée, me rappelle que je suis perdu dans la banlieue. J’ai atteint mon but. J’ai suivi mon « Hirondelle » jusqu’à son nid. Et après ? Suis-je plus avancé pour autant ?

Je sais que je ne peux passer la nuit à l’attendre. Je ne suis ni Nestor Burma, ni un flic. Il faut que je rentre. Oui, mais avant, je veux savoir. Savoir comment mon Hirondelle s’appelle. Avec précaution je m’approche de la boîte aux lettres, écrit en minuscules caractères, à peine perceptible, j’arrive à déchiffrer avec difficultés : « Mlle Eugénie De Cotignac ». Mon Hirondelle se nomme donc, Eugénie ! Quel joli prénom pour une Hirondelle ! Noble en plus « De cotignac »… et cerise sur le gâteau, une demoiselle !

Et le sourire aux lèvres, le cœur léger, je m’en retourne, par le chemin inverse qui me ramène vers Paris, vers chez moi… Dans le train puis le métro qui me conduit vers mon square, dans ma tête passe comme une ritournelle « Eugénie… Eugénie… ». Je ne me lasse pas de répéter ce prénom pourtant un peu suranné mais à qui je trouve soudain un charme fou, et forme une sorte de rengaine joyeuse et légère dans ma tête.


Au matin, je me plante devant la fenêtre de mon bureau, attendant avec impatience l’arrivée d’Eugénie. Le temps est clément, le soleil commence déjà à chauffer le banc d’Eugénie quand sa silhouette s’approche.

Sans déroger en quoique se soit à ses habitudes, elle s’installe posément, sort son livre de poche usé par le temps et se laisse absorber par sa lecture. Je reste un bon moment, planté là, à l’observer, en me demandant bien, au fond de moi, ce que je peux faire de plus, maintenant que je connais son nom. Alors, mu par un instinct de curiosité, je descends vers le square. Je m’approche du banc et en m’installant non loin d’elle et sans vraiment réfléchir j’attaque :



Si jusqu’à ce jour je l’avais toujours vu imperturbable et jamais distraite de sa lecture, ma toute petite phrase la fait sursauter. Elle lève vers moi un regard effaré. Ses yeux, sous le coup de l’étonnement, s’agrandissent. Sa bouche forme une sorte de « O » qui marque la surprise et ses joues, pourtant encore pâlottes de l’hiver, blêmissent avant de se marquer d’une forte rougeur.

La surprise passée, elle bredouille :



Puis, marquant un temps d’arrêt durant lequel elle me fixe, comme si elle cherchait dans sa mémoire où elle a déjà pu me rencontrer, je la vois troublée, cherchant sa respiration, tentant de ramener le calme en elle. Je reste silencieux, un peu bête de mon « inspiration » et coupable du trouble que je viens de jeter dans l’esprit d’Eugénie. Sa voix, car au moins j’ai entendu sa voix - preuve qu’elle n’est pas muette - sa voix est fluette, légèrement aiguë.

Mais je ne dois rien lui rappeler comme souvenir car après quelques secondes d’hésitations, elle se reprend :



A mon tour d’être pris au piège. Bien entendu, nous ne nous connaissons pas. Et quoi, lui avouer que la veille au soir je l’ai suivi jusque chez elle pour lire son nom sur la boîte aux lettres ? Mais en même temps, oui il me semble la connaître. Pensez donc, depuis le temps qu’elle fréquente le square. Qu’à chaque printemps, elle vient s’asseoir, là sur ce banc, juste en face de mon bureau dont la fenêtre plonge très exactement en dessus. Oui, elle m’est devenue familière.

Mais comment lui expliquer tout cela ! Surtout, sans la froisser ni la faire fuir, ni l’effrayer. Alors je prends mon courage à deux mains et je lui explique. Posément. Elle ne cesse de me contempler avec de grands yeux étonnés tantôt interrogateurs, qui m’incitent à continuer, tantôt dubitatifs qui m’obligent à clarifier mes paroles. Et puis je me tais, attendant, avec une certaine fébrilité, une réaction.

Eugénie continue à me regarder. Voyant que le flot de mes paroles semble se tarir, elle ponctue le silence qui s’établit entre nous par :



Elle a la figure fermée, concentrée comme si elle était en train de digérer les informations que je viens de lui déverser tout à trac. Puis soudain elle part d’un immense éclat de rire. Elle rit à gorge déployée, montrant de jolies dents blanches, petites et serrées. Deux larmes perlent au coin de ses yeux. Son rire, sonore, aigu comme sa voix fait même se tourner divers passants qui croisent dans le secteur et nous jettent des regards interrogateurs ou suspects. N’a-t-on pas idée de rire ainsi dans la rue, dans un square, semblent-ils dire.

Dans son hilarité, elle en fait tomber son livre, que je m’empresse de ramasser et lui remettre sur les genoux. Elle, elle se dépêche de refermer la main sur lui mais ne s’offusque pas du furtif contact de ma main sur le tissu du pan de son manteau, ni sur son genou. Et je reste coi, attendant que le souffle lui revienne après cette hilarité. Elle se calme. Ses couleurs reviennent dans des tons plus normaux, l’érubescence s’estompe, ses yeux se sèchent. D’une main ferme, elle triture le livre et hésite encore à prendre la parole.


Et puis elle se lance dans une longue tirade explicative.

Oui, elle aime à venir chercher le calme dans ce square parce que c’est là qu’elle a passé une grande partie de son enfance, c’est là qu’elle venait jouer et se promener avec sa mère. Elle est née à quelques maisons de là et a quitté depuis longtemps le centre de Paris pour sa banlieue. Dès que son travail le lui permet, elle revient ici, chercher ses racines, respirer de cet air de jeunesse qui passe plus vite qu’elle ne le souhaiterait. Elle est dessinatrice-graphiste et indépendante. Elle s’offre le luxe de passer ses vacances, là dans ce square. C’est son seul et unique luxe. Le reste du temps, elle travaille dur pour se l’offrir. Et le calme qu’elle y trouve lui permet de se ressourcer. Voilà pourquoi elle semble si inaccessible, si concentrée dans sa lecture.

En riant, elle tient à m’expliquer qu’elle n’est pas aussi sauvage qu’elle voudrait le montrer. Qu’elle est un « être civilisé » mais que oui, quand elle part dans un roman, elle voyage à l’intérieur et que rien ne peut l’en sortir. Si elle a été surprise d’entendre son prénom, c’est que rare sont les personnes qui, dans le quartier, la connaissent et encore plus rares sont celles qui ont la faculté de la reconnaître. Cela fait si longtemps qu’elle en est partie.


Absorbés que nous sommes à parler les yeux dans les yeux, à quelques centimètres l’un de l’autre, nous n’avons pas vu le ciel s’assombrir, ni l’orage commencer. Seules les premières gouttes qui tombent déjà drues, nous font lever le nez. Et le temps de réaliser que nous sommes seuls, assis au milieu du square et que des trombes d’eau s’abattent sur nous, nous sommes trempés jusqu’aux os. Le livre de poche, qu’elle tente d’utiliser en guise de protection au-dessus de son ridicule chapeau tricoté n’est plus qu’une éponge dégoulinante et inutile. Moi, la main au-dessus de mes lunettes j’essaie de protéger mes yeux de l’eau qui ruissèle à grosses gouttières. Nous devons avoir l’air stupide, assis sous la pluie battante, au milieu du square. Alors je lui ai propose de venir se mettre à l’abri chez moi et de s’y sécher.

Elle me jette un drôle de regard. Un regard où je peux lire de la défiance en même temps que j’y voie une étincelle d’amusement. En fait, cette situation qui vient pimenter le train-train de sa vie de « vacancière » et qui en chamboule l’ordonnancement, semble l’amuser. Et au lieu de me répondre ou de m’envoyer bouler, elle se lève et me tend la main.

L’Hirondelle est décidément une fille pas ordinaire ! Ce geste, pourtant simple, me surprend tellement que je reste quelques dixièmes de seconde, bête, sans comprendre, avant de me décider à saisir cette main pour l’entraîner chez moi.


Il n’y a que quelques pas à faire pour sortir du square, franchir le trottoir, traverser la rue, retraverser le trottoir et trouver l’abri douillet de mon hall d’entrée puis, grimper la première volée d’escalier qui conduit à mon appartement. Quelques pas, mais qui, avec le soutien de la main d’Eugénie dans la mienne, me paraissent une distance énorme, phénoménale mais aussi, trop courte.

Nos vêtements nous collent à la peau. Dans le cou, sur les mains, l’eau dégouline. La traversée de la rue s’avère être un exploit et j’ai l’impression d’être transformé en Indiana Jones qui aide sa belle partenaire à traverser le grand fleuve Amazone, tant l’eau coure vite sur l’asphalte. Pieds clapotants, semelles faisant « flic, flac ! », nous réussissons quand même à atteindre l’abri de la maison et même en montant l’escalier, jusque dans le vestibule elle ne me lâche pas la main. Une main qui, bien que mouillée, est fine et douce, au point que j’évite de la serrer de peur de la casser. Elle me semble fragile, comme en porcelaine.


Une fois bien au sec, à l’abri de mon vestibule, elle s’ébroue comme un jeune chien qui sort de l’eau. Les gouttelettes font une sorte d’auréole autour d’elle. En même temps elle continue de rire. Cela la change tellement du sérieux dans lequel elle semble être plongée lorsqu’elle lit, que son rire cristallin me surprendrait presque. En tout cas, il me ravit. Je lui indique la salle de bain et lui remet serviettes et peignoir en lui branchant un sèche-cheveux. De mon côté, je file dans la chambre pour tenter d’essorer l’eau et trouver des vêtements secs et présentables. Puis tandis que le bruit du séchoir me parvient en sourdine à travers la porte, je prépare un café.


Elle apparaît sur le pas de la porte du salon, le peignoir trop grand pour elle, une serviette éponge à la main, frictionnant ses cheveux qui ont bouclé et doublé de volume. Elle est pieds nus, sur le plancher. Elle a les pieds d’une blancheur presque éclatante. On distingue presque tout son système sanguin, bleuté. On dirait vraiment une de ces porcelaines chinoises, diaphane et fragile. Deux jambes maigrelettes, toutes aussi blanches disparaissent dans les plis du peignoir.

C’est la première fois que je fais attention à son corps. Elle n’est pas maigre, juste mince. En fait, elle a des formes aux hanches, aux fesses, au niveau de la poitrine, mais jusqu’alors, dans ses habits passe-partout, je n’avais rien remarqué. Elle s’assoit en face de moi et tout en terminant de sécher ses cheveux ébouriffés, nous terminons notre conversation.


L’Hirondelle s’est envolée à la fin de l’après-midi. Nous n’avons pas cessé de parler, parler et encore parler. Elle. Moi. Nous. Cela a plus souvent été des monologues que des dialogues. Elle est partie en m’embrassant légèrement sur le coin de la lèvre, avec un petit rire cristallin et en montant sur la pointe d’un pied et en s’appuyant sur mon bras. Et puis elle s’est sauvée d’un pas léger. Elle ne m’a pas promis de revenir. Elle m’a juste remercié.




Le lendemain matin, à mon poste de guetteur d’Hirondelles, je l’attends le cœur impatient. À l’heure rituelle, elle prend place sur le banc. En s’asseyant, elle lève sa frimousse vers ma fenêtre et quand elle m’aperçoit, elle m’adresse un petit sourire et un petit signe de la main. Je suis aux anges. Ravi. J’exulte. Heureux, je me précipite dans le square, et marche à grandes enjambées vers elle.



Elle me fait signe, en tapotant le bois peint à côté d’elle, de m’installer à ses côtés. Puis, elle tire de son cabas un gros cahier à la couverture en cuir. C’est là son album de dessins. En me le tendant, elle m’explique que comme elle l’avait promis la veille, elle veut me montrer quelques-uns uns de ses croquis et esquisses. Avec sérieux mais en le conservant encore un peu dans sa main, elle ajoute :



Je dois jurer que, bien évidemment, je ne me moquerai pas de ses dessins. Alors, je peux découvrir, au fil des pages que je feuillète, que l’Hirondelle est une artiste accomplie avec un œil sûr, infaillible à qui rien de ce qui se passe autour d’elle, dans ce square n’échappe.

Au fil des pages, au fil des ans, elle m’offre là un voyage sur la vie du square à travers le temps de ces dernières années, vu de son banc, alors que je l’avais toujours imaginée perdue dans les lignes des livres de poche.

Enfants jouant au ballon ou à la balançoire, le clodo du quartier qui cuve dans le coin de la poubelle et qui est mort de froid deux ans auparavant. La marchande de ballon, le gardien qui n’est plus en fonction depuis presque cinq ans. Il y a aussi des détails, infimes que je n’avais même jamais remarqué, comme la découpe de certains pétales de fleurs, les ferronneries tarabiscotées de la fontaine Wallace de l’entrée… Il y a ses esquisses rapides, sortes de silhouettes fils de fer, dessinées d’un seul et unique trait qui représentent quelques attitudes d’habitués, comme le vieil homme à la canne qui, chapeau mou crânement planté sur une petite tête, marche à petits pas, une cigarette toujours plantée mais jamais allumée. Ou la nounou qui promène un landau, aux roues hautes et ne peut jamais voir ses mains tant elle a une forte poitrine armaturée. Et dans un coin de page, deux ans avant notre « vraie rencontre » de la veille, Eugénie a croqué une silhouette un peu dans l’ombre, derrière la croisée de sa fenêtre, repoussant d’une main un voilage et… mais non, je ne rêve pas… c’est moi, c’est bien moi ! Elle m’avait donc vu. Elle m’avait vu, épié, observé. Et elle m’avait retenu dans mon attitude du spectateur-voyeur sachant retranscrire avec une exactitude stupéfiante, troublante, gênante, mes gestes et ma posture.


Tandis que je reste le carnet à croquis ouvert sur ma silhouette de voyeur pris en flagrant délit d’espionnage, elle continue à être absorbée par son livre. Enfin, absorbé n’est plus le mot exact, puisque j’ai, à mes côtés, une fine observatrice, douée d’une phénoménale mémoire et d’un coup d’œil aussi rapide que celui des rapaces pour photographier leurs proies. L’Hirondelle, je veux dire, Eugénie, me surveille du coin de l’œil. Elle me surveille et s’amuse de cette situation. Elle sait qu’elle m’a vu l’observer et c’est elle qui m’a croqué. Aussi attend-t-elle une réaction de ma part, une remarque. Moi, je reste benêt, le carnet ouvert sur mes genoux. Je dois avoir l’air malin…

A-t-elle compris mon embarras ? Voyant que je semble hésiter à apporter un commentaire, c’est elle qui prend la parole :



Elle marque une très légère pause qui lui permet de mieux réfléchir, elle ajoute :



Je reste muet et continue à tourner les pages… Plus loin, la vie du square laisse place à d’autres dessins, d’autres esquisses… Une jeune femme à sa toilette, nue, de dos, de côté, de face. Les traits rapides ne laissent que peu de doute sur le modèle : c’est Eugénie qui s’est autoportraitisée dans sa vie quotidienne. Elle n’est pas vraiment belle et n’a pas cherché à s’embellir. Elle est « naturelle », telle qu’elle est dans sa vie. Les jambes fines, les hanches marquées, un petit ventre replet, une tendre toison pubienne, des seins légers qui remontent leurs pointes vers le ciel, des bras un peu maigrelets, un cou fin, un visage harmonieux. Non, elle n’est pas vraiment belle, elle est juste émouvante dans ses attitudes de femme figées dans son intimité.

Plus loin encore, quelques vues de paysages vallonnés ou des morceaux de forêts de hêtres ou de bouleaux et quelques fermettes de style normand avec des croquis pris sur le vif, des instantanés de la vie agricole locale : paysans occupés dans un champ ou dans son étable, paysanne étendant un torchon …

Et encore plus loin, plus proche de nous dans le temps, de surprenantes petites esquisses, au rendu presque inconvenant : des attributs masculins au repos ou en action, dont certains dressent fièrement leurs glands que l’on devine après l’œuvre accomplie, encore humide d’une imaginaire partenaire. Après, quelques pages portent entremêlées des esquisses de seins, aux tétons pointus ou cylindriques, et dessins presque anatomiques encore plus troublant de vérité, de réalisme dans le rendu du grenu des tétons, du velouté d’une courbe. Et puis quelques pages qui osent montrer des sexes de femmes… ouverts avec une anatomie descriptive, fermés et sages. Certains ont plus ou moins de poils autour, d’autres, totalement imberbes montrent le charnu des lèvres cette forme si reconnaissable d’abricot mûr si bien représentée que j’ai envie d’y croquer à pleines dents. Au centre d’une page, un sexe féminin, pubis recouvert par quelques doigts fins qui jouent avec un clitoris dont on aperçoit la raideur candide tandis que dessous, les lèvres entrouvertes laissent perler quelques liqueurs féminines, entre deux cuisses ouvertes et non finies.


La vision de ces morceaux d’anatomies intimes, pris sur le vif, condensés en quelques traits ébauchés mais aux détails précis et piquants, aux gestes sans équivoques, me trouble. Et Eugénie qui continue à me regarder à la dérobée, en souriant ! Cette fois elle est belle et bien la maîtresse du jeu. Elle semble attendre ma réaction, la recherche, la provoque.



Elle se tourne vers moi, en me faisant face et en me toisant, comme si elle voulait me narguer, avant d’ajouter :



Dit avec sérieux mais les yeux pétillants de malice, je ne peux que lui proposer de servir de modèle. Ce que je fais, sur le ton le plus badin que je peux trouver en moi, et en espérant être crédible.



Et elle se replonge dans son livre, comme pour m’indiquer que notre conversation est terminée. Je reste là encore quelques instants puis referme l’album et lui tends.



Et je me lève pour rentrer chez moi. Tout en marchant, un sentiment étrange m’envahit.

Ce n’est pas celui de la frustration. Quoi que ? Non c’est autre chose, comme une sorte de mélancolie qui s’installerait en moi. Cette jeune femme, que je guigne à chaque début de printemps, que je surnomme d’une façon dérisoire, « l’Hirondelle », prend un peu trop vite corps et vie dans ma propre existence. Trop vite à mon goût. Après tout, n’ai-je pas volontairement provoqué la rencontre ? N’ai-je pas atteint mon but ? Certes et même, au-delà de mes espérances ! Or c’est bien ça qui me dérange. Le mystère levé, le mystère n’a plus rien de mystérieux. Que vais-je donc pouvoir faire maintenant ?


Énervé et dans l’impossibilité de me concentrer sur mon travail, j’occupe le reste de ma journée à aller de mon bureau à la fenêtre, de la fenêtre au bureau. Je continue à l’épier. Sachant qu’elle me sait l’observer, le jeu perd une partie de son plaisir, celui de l’interdit. En même temps, ces dernières paroles trottent dans ma petite tête et elles s’accompagnent du souvenir de cette main fine caressant un clitoris légèrement encapuchonné dans les plis secrets d’un sexe à peine entrouvert. Je suis certain que c’était une sorte « d’autoportrait » en train de se donner du plaisir.

Étrange sensation que de découvrir l’intimité secrète d’une jeune femme inconnue sans l’avoir dévoilé soi-même. D’une certaine façon, je suis presque en colère, contre moi, contre elle. Intérieurement je la traite « d’impudique », car elle ose montrer ce que tant de femmes cachent. Je la trouve « perverse », car elle s’arroge le droit de me troubler par des visions érotiques, sans m’autoriser à satisfaire mon désir qu’elle a suscité en moi. Enfin, je la brocarde sur sa façon d’aguicher les hommes, de les épier, de les « photographier ». A-t-elle donc le droit de disposer de mes traits en les reportant ainsi sur du papier ? Et pour qui se prend-t-elle ?

Cette colère est aussi tournée contre moi. Je me trouve vraiment stupide en y repensant, d’avoir suivi la donzelle, puis l’avoir abordé et même lui avoir offert l’hospitalité. Pourquoi ai-je donc coupé la branche de mon rêve sur laquelle j’étais sagement et tranquillement assis ?

Et sans essayer de calmer ma colère, je continue mes allers et retours, soulève brièvement le rideau, sans m’en cacher pour vérifier si l’Hirondelle est toujours là ! Elle n’a pas bougé. Elle n’a en rien changé à ses habitudes. Elle serre d’une main ferme les deux bords de son gilet et reste absorbée par son livre. L’ombre de l’après-midi commence à grignoter le bout de ses pieds. Et, dans ma rage, au milieu de mes innombrables allers et retours je ne la vois pas partir. Dans un ultime retour à ma fenêtre, l’Hirondelle s’est envolée.

Et, comme la colère est montée en moi, elle retombe tel un mauvais soufflé. Je reste à la fenêtre, le front appuyé sur la vitre froide, la main retenant le voile. Je contemple le banc vert bouteille aux assises défoncées et la place laissée vide. Je reste ainsi jusqu’à ce que des fourmis envahissent ma main, mon poignet, mon bras et si l’éclairage public ne me faisait pas ciller, je crois bien que je passais la nuit ainsi. Dans un grand soupir je laisse le rideau retomber et m’éloigne de cette fenêtre.


Pourtant, le lendemain matin, à peine levé, je reprends mon poste d’observation, le cœur battant la chamade, les yeux rougis d’une mauvaise nuit. Le temps sur la capitale est grisâtre, les nuages lourdement chargés de leurs grains étendent leurs ombres au-dessus du square. C’est généralement un temps qui lui fait fuir le square. Mais avec la ponctualité d’un métronome, elle vient s’installer, malgré la pluie qui menace. En s’asseyant, elle lève la tête vers ma fenêtre et m’adresse un petit signe de la main et se plonge dans son bouquin. Je la guettais, je l’espérais et sa venue me surprend quand même. Je n’ai pas le réflexe assez rapide pour me reculer à son approche. Elle me voit, me devine derrière mon rideau.

Par défi, je reste planté là un long moment, sans bouger, sans lui rendre son signe de main, sans lui sourire. Je décide de ne pas bouger, de ne pas descendre. Et la pluie commence à taveler le rebord de zinc de ma fenêtre, crépitante, soudaine, furieuse. Alors, malgré moi, je me précipite dans l’escalier pour aller à sa rencontre mais elle est déjà là. Elle se tient droite, au pied de la première marche de l’escalier qui monte chez moi, les cheveux collés à son front. Son cabas serré sous le bras, son manteau afghan déjà largement mouillé. Elle me sourit. Je m’immobilise au milieu de ma descente, rattrapant ma carcasse en déséquilibre.



La demande est presque susurrée. Ce n’est pas une demande, c’est une supplique. Et qui peut résister à un minois dégoulinant de pluie, à des cheveux plaqués par les éléments soudain déchaînés ? Moi, je n’ai pas ce courage.

Dans mon vestibule, elle s’ébroue une fois encore, comme un jeune chien fou. Puis elle me désigne la direction de la salle de bain en pointant son index fin et, en me souriant, elle me demande si elle peut s’y rendre.

J’acquiesce. Je lui tends une serviette éponge, lui donne un nouveau peignoir et branche le séchoir à cheveux avant de la laisser là. Je me précipite dans la cuisine pour préparer un café et j’attends.


Elle entre dans le salon, la serviette éponge nouée en un savant turban au-dessus de sa tête et le reste du corps, nu. Elle appuie son épaule sur le chambranle, croise ses pieds nus et elle me fixe du regard.

Bien sûr, j’espérai bien une entrée dans ce genre… mais là, confronté à la réalité de son corps sculptural, je reste un moment stupide. Oui, je sais, on veut, on veut, on cherche… et puis quand le désir se présente sur un plateau, à portée de main, de bouche… on ne sait plus comment faire. C’est aussi ça, les hommes !

Je me lève le plus tranquillement de monde. En réalité, je tente de contrôler tous mes muscles, toutes mes réactions. Je m’approche d’elle et au moment où je pose sur ses épaules fraîches mes mains moites de désir et de nervosité, elle se hisse légèrement sur la pointe des pieds et me tend ses lèvres.


On s’embrasse. D’abord, légèrement. Chacun picore la bouche de l’autre comme dans un jeu d’enfant, cherchant de plus en plus le contact avec ses lèvres. Puis nos langues commencent à chercher le contact de l’autre et d’un baiser aérien, presque prude, nous le transformons en un baiser goulu, sauvage, profond. Sa langue a un goût de menthe poivrée. Elle est habile et elle sait l’enrouler loin sur la mienne puis la retirer avec précipitation et attirer la mienne dans sa bouche. Là, du bout de ses dents acérées, elle m’en mordille l’extrémité, sans jamais mordre tout à fait. Et chaque mordillement m’envoie une longue décharge dans les reins, dans mon ventre, excite mon entrejambe, me promettant un paradis, pour bientôt.

Collé à elle, je sens son corps se réchauffer à mon contact. Elle est fine et m’avait parue avoir le poids d’une plume. Pourtant elle a des rondeurs attirantes. Mes mains que j’accroche d’abord à ses épaules, glissent vers ses hanches, un peu larges et légèrement évasées. Elle a une peau satinée, douce, souple, chaude. Puis mes mains remontent cueillir en douceur son sein. Une petite masse rondelette à la pointe arrogante qui lorgne vers le ciel et me provoque. Le cerne du mamelon est presque inexistant. Le téton, seul, semble en tenir lieu. Il a un joli ton rose-orangé clair. Il est pointu, dur et sensible. Du bout de mes doigts je l’excite, le titille, l’énerve. Et sous leurs pressions, elle se met à trembler, s’accroche de plus belle à mon cou, colle son ventre et ses cuisses encore plus à mon corps.


Et ma main abandonne le sein au bout raide pour descendre vers son ventre. Pour me montrer qu’elle attend mes caresses, elle se décolle doucement de moi en écartant légèrement les jambes. Ma main en conque, j’enveloppe son intimité charnue, dont les lèvres humides et un peu entrouvertes chatouillent déjà ma paume. D’un doigt fureteur, j’en parcoure les crêtes, les écarte pour atteindre son clitoris, tout petit repli de chair enfoui dans le haut de son sexe. Au premier contact, son corps marque un soubresaut, une contraction avant de se relâcher puis de se tendre encore un peu plus à mes premiers agacements. J’insiste jusqu’à ce qu’elle se suspende à mon cou, s’abandonne totalement et que son corps se tende de plaisir, ses lèvres toujours accrochées à ma bouche et sa langue raide me fouillant loin.


Nous restons debout encore quelques minutes puis, elle retrouve sa souplesse de liane. Elle repose ses pieds nus au sol et d’un geste d’invite elle me conduit sur mon canapé. Elle m’y pousse et je me retrouve, affalé, jambes écartées, et l’Hirondelle agenouillée entre mes cuisses s’emparant de mon sexe, raide et déjà longuement excité.

Dans ses petites mains aériennes et fines, ma raideur semble démesurée. Par quelques rapides coups de langue elle en humidifie la hampe, le bout, s’appliquant à distiller de petits attouchements sur le frein, puis à la base de ma pointe. À son tour elle me fait languir de plaisir et me plonge dans cette douce torpeur du plaisir qui monte dans mon ventre, le tend à faire mal. Par une manœuvre encore plus osée, elle m’avale d’un coup d’un seul, me faisant faire un bond de bonheur à me retrouver gobé par cette bouche chaude à la langue si experte. Car Eugénie semble savoir à merveille apporter du plaisir et exciter un homme là où il est ultrasensible. Avec une lenteur, ô combien exaspérante, elle enveloppe mon sexe le plus loin qu’elle le puisse puis relâche son étreinte buccale et replonge encore plus lentement, avant de changer son rythme et de l’accélérer.


Déjà, je sens monter en moi, le long de ma hampe, les prémices de mon plaisir et, les yeux fermés, les doigts jouant dans ses cheveux, je m’apprête à goûter l’extase qui me guette et je ne manque pas d’exploser au plus profond de sa bouche. Je ne tente même pas de résister, de me contrôler. J’ai envie d’elle. J’ai envie que mon plaisir devienne aussi le sien. Et l’explosion m’expédie une brutale décharge dans les reins, dans le ventre, me faisant décoller les fesses pour mieux m’incruster dans sa bouche, jusque dans sa gorge.

Eugénie ne recule pas. Elle se contente d’appesantir un peu plus le plat de sa langue contre ma hampe qui tressaute contre son palais et l’active comme si elle voulait me traire, jusqu’à la dernière goutte. Sans me lâcher, elle continue sa délicieuse caresse dans une bouche rendue brûlante par mes épanchements.


Je ne veux pas reprendre mon souffle. Je veux profiter de cette excitation que je sais passagère pour me caler au plus profond de son intimité. Avec douceur, je parviens à me glisser sous elle et m’apprête à diriger mon sexe vers le sien quand, allez savoir pourquoi, une image surgie de je-ne-sais-où et hante mon esprit : celle d’Eugénie demain ou plus tard, entrain de dessiner mon dard tendu à la limite de l’explosion et oint de nos ébats. Dans mon cerveau, je n’imagine même pas, non, je vois Eugénie, gravant à petits traits mon sexe sur un papier dessin de son carnet à esquisses… Au même instant, dans le fond de mon cerveau, commence à poindre un petit rire aigu et sonore. D’abord loin puis de plus en plus proche… et mon sexe prend une forme de plus en plus flasque, de plus en plus raplapla.

Dans ma main, mon sexe était réel et excité. Je tente de le guider pour lui faire prendre le chemin de l’intimité qui me chevauche et dont je sens la chaleur irradier déjà ma pointe. Et en moins d’un quart de seconde, mon sexe se met à débander, comme celui que je viens d’imaginer…


De surprise, j’ouvre de grands yeux. Au-dessus de mon visage, pointent les seins d’Eugénie, mon Hirondelle, qui attend avec quelques impatiences la suite d’un programme que je semble ne pouvoir lui donner. Seuls mes doigts peuvent venir se substituer à moi. La bouche encore graisseuse de mon épanchement, elle me sourit avec mansuétude. Comprend t-elle ce qui m’arrive ? Certainement, car elle s’abstient de tout commentaire, évite la moindre raillerie et s’escrime durant un long moment à tenter de ranimer ma flamme. Mais inexorablement, dans ma tête, pointent les traits graffités de mon sexe raplapla, dessinés de la main experte d’Eugénie.

Honteux ! Confus ! Furibard ! Oui, je suis tout ça, et en plus dépité et frustré. Mais elle ne paraît pas s’en offusquer. Elle se relève lentement, s’étire comme une chatte qui sort d’un long sommeil, fait trois pas vers la fenêtre et sans se retourner m’annonce :



Je remarque alors et seulement que la lumière a changé. Un jour pâlot envahit la pièce. J’étais tellement obnubilé par mon soudain état d’impuissance que je n’ai pas remarqué l’heure. L’heure à laquelle, généralement, l’Hirondelle s’envole.

Et l’Hirondelle part, comme elle était arrivée. Sans bruit. Sans crier gare. Presque sur la pointe des pieds.

Elle se rhabille, me dépose un rapide baiser au coin de la lèvre et sans se retourner, dévale l’escalier de son pas souple et coulant. J’entends juste la porte claquer.

Je me précipite vers la fenêtre, mais je dois refluer rapidement, car je suis toujours nu.


L’Hirondelle s’en va. Le lendemain matin, le ciel est clair, le soleil brille de mille feux et j’attends toute la matinée, vainement. Elle ne vient pas s’installer sur le banc vert bouteille à l’assise défoncée dans le petit square en face de chez moi. Ni ce matin là, ni le lendemain, ni le surlendemain. Moi, je me mets à tourner comme un ours en cage. J’oublie presque mon fiasco et je reprends mes allers et retours entre mon bureau et la fenêtre, poste d’observation par excellence pour guetter, épier le retour de l’Hirondelle. Je suis incapable de travailler, de me concentrer. « L’Hirondelle s’en est allée ! » cette petite phrase hante mon esprit comme une mauvaise rengaine.

Est-elle partie définitivement ? Est-ce à cause de moi ? De ma défaillance ? Je ne peux me résoudre à son départ. Le printemps ne fait que commencer ! Elle me manque déjà. Mais elle ne me manque pas comme quand elle disparaît, avant. Non, elle me manque, tout court.


N’y tenant plus, je prends le chemin de la banlieue, celui que j’ai emprunté en la suivant quelques jours avant. Un trajet qui me paraît soudain long, ennuyeux. À la descente du train, au milieu de la jungle des immeubles, je traverse l’avenue, plus calme en pleine journée, je franchis le parc toujours animé de landaus et d’enfants, de ses canards et poules d’eau qui pillent et clapotent dans l’étang. Les glycines et les vignes vierges de sa rue commencent à montrer quelques délicats bourgeons vert-tendre. Le petit portail de fer forgé au blanc délavé grince lorsque je le pousse et mes pieds doivent faire attention aux marches de guingois qui mènent à la porte d’entrée. Je sonne, tambourine et attends. À travers la vitre dépolie, derrière les rigides barreaux d’acier, sa silhouette se découpe enfin en ombre chinoise. À cette vue, mon cœur cesse de battre.


Elle entrouvre la porte et ne semble pas être surprise de me trouver là, devant elle. Elle ne me fait pas entrer. Son regard est embrumé, comme celui d’une femme qui n’a pas dormi. Sans me laisser le temps de parler, elle m’explique qu’elle a travaillé tard, qu’une commande impromptue vient de lui échoir et qu’elle a dû interrompre ses vacances. Alors, fini les voyages à Paris, les journées passées à flemmarder sur le banc vert bouteille du square de son enfance, un livre à la main. Elle doit retourner au travail. Elle s’est remise dans le bain de sa vie quotidienne, dans son train-train de dessinatrice-graphiste. Une vie qu’elle veut la plus organisée possible et uniquement consacrée au travail, aux dessins, seulement illuminé par ses souvenirs de vacances.

Sans que je puisse parler, elle débite ses paroles tout en souriant, tout en restant à l’abri de l’entrebâillement de sa porte contre laquelle elle appuie sa joue. Alors qu’elle se tait enfin, alors que je vais ouvrir la bouche pour parler à mon tour, elle me met un doigt fin et tavelé de couleurs pastels, sur la bouche, en se penchant légèrement vers moi, et sans me quitter des yeux, en restant bien accrochée au chambranle comme à une bouée, elle me dépose rapidement un baiser, un peu sur la joue, un peu sur la commissure de ma bouche et immédiatement après, se recule en disant :



Et la porte se referme.

Je reste stupidement encore quelques minutes, debout, devant la porte palière, qu’elle vient de me fermer au nez. Je suis dérouté par ce brusque congé et cette vague promesse de revoyure, au printemps prochain. C’est que c’est si loin, le printemps prochain…

Alors, penaud, je rentre vers Paris, d’une démarche lourde et traînante, mes épaules voûtées. Que vais-je faire de mes journées sans l’Hirondelle à observer ?


Ce matin, par réflexe mais aussi par acquis de conscience et par mélancolie, je regarde par la fenêtre de mon bureau. Sur le banc vert bouteille aux assises défoncées, un couple de pigeons est perché sur le dosseret et roucoule. J’abaisse le voilage au moment où ils s’envolent, loin et haut, dans le ciel de Paris, en direction de la banlieue.






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