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n° 11510Musea29/06/07
Couleur Tournesol
critères:  hagé fagée campagne jardin amour dispute nonéro mélo
42379 caractères      
Auteur : Musea

Il faisait beau ce matin-là sur Chidrac. Un clair soleil inondait le petit village auvergnat du bord de Couze, le fardant d’ocre, de vert tendre et de bleu vif. Les champs de la Limagne, alternant blé et tournesols ondoyaient doucement sous la brise de juin, les merles chantaient à tue-tête, et les papillons, paons de jour et belles-dames s’en allaient butiner les iris bleus du jardinet de Roux.


Justement, Gilbert Roux, soixante quinze ans et des brouettes, cheveux blancs en bataille encadrant un visage ridé où brillaient deux yeux gris d’agate, et affligé de quelques rhumatismes, venait d’ouvrir les volets de sa chambre. Ému, il contemplait le ballet amoureux des coléoptères sur ses fleurs. Et il se souvenait de matins d’été pareils à celui-ci où Geneviève sa femme, composait de larges bouquets qui parfumaient toute la maison. Un instant, il ferma les yeux pour mieux revoir la scène - croyant même retrouver dans l’odeur douce des fleurs alanguies au soleil, le grand sourire heureux de sa défunte-, mais un coup de klaxon appuyé le tira de sa rêverie. Il sursauta, son expression se figea en grimace d’agacement et il ne put s’empêcher de grommeler:



Et il referma la fenêtre avec fracas, avant de descendre aussi vite que le permettaient ses vieilles jambes jusqu’au rez-de-chaussée, où déjà une silhouette large et tout aussi burinée que la sienne l’attendait, martelant la vitre de l’entrée de petits coups secs et impatients.



André leva les yeux aux ciel, poussa un soupir d’exaspération avant que d’ajouter:



Gilbert rougit à l’évocation de la défunte et baissa le nez comme un mauvais élève pris en faute par son professeur.

Depuis la communale, André avait toujours eu le dessus sur lui. D’un caractère emporté, accentué par une brillante carrière de colonel dans l’armée de terre, un riche mariage, quelques citations et un goût certain pour les mondanités, André, veuf lui aussi depuis cinq ans, aimait à jouer les garde-chiourme, comme s’il commandait un bataillon de jeunes recrues.

Plus timide, ancien secrétaire des Postes, moins instruit et figé dans une soumission qu’il appelait bon sens et prudence, Gilbert se laissait gouverner sans trop de protestations, et même, se reprochait souvent de ne pas ressembler à son vieux camarade. André était le seul ami qui pouvait partager sa solitude et la comprendre. Le seul qu’il avait conservé depuis plus de soixante ans.



Roux, tout en actionnant le percolateur, fixa André d’un air surpris. Il savait son ami adepte de l’exagération mais tout de même, de là à dépeindre la situation comme catastrophique…



Gilbert avala son café et se dirigea dans l’entrée. Avisa la paire de clarks qu’il affectionnait mais se décida pour des mocassins, plus simples et sans lacets. André serait content car il aurait ainsi gagné au moins cinq minutes. Il sourit, vérifia le gaz, ferma la maison et s’engouffra dans la voiture garée devant le portail. Dix minutes plus tard, les deux amis franchissaient le seuil du salon de coiffure pour leur coupe mensuelle.




Au retour, après avoir récupéré le pain aux noix et deux boulangots chez Maryline (André détestait les baguettes industrielles de l’épicerie-café de Chidrac et prenait son pain à Perrier), les deux hommes passèrent au verger de Roux qui bordait la départementale. C’était un terrain long, planté de trois pommiers, d’un noyer et de deux superbes cerisiers burlats avec au bout, une petite cabane en tôle ondulée où Gilbert entassait râteau, pioche, cisailles, engrais, paillage et traitements insecticides.

Les gitans avaient planté leur camp à quelques mètres et les caravanes touchaient presque le verger.

Une aubaine pour la marmaille dont deux des plus intrépides bambins, avaient escaladé un cerisier et à califourchon sur les branches les plus solides, se gavaient des fruits mûrs, crachant les noyaux sur leurs camarades, cependant qu’une femme rondelette, la jolie cinquantaine, tee-shirt d’un blanc douteux, large jupon jaune et de longs cheveux noirs descendant jusqu’aux reins, les contemplait en riant à perdre le souffle.


Suffoqué de fureur, André freina brutalement et se gara en bordure de route, sans même prendre garde à la circulation, heureusement fluide en ce mercredi. Et attrapant un pistolet à grenailles qu’il conservait toujours dans la boîte à gants, il fonça, imité par Gilbert, sur le lieu du désastre.


Les gamins perchés dans l’arbre, regardaient malicieusement les deux vieux s’avancer, sans interrompre leur cueillette. Mais les autres enfants sentant la menace arriver, tels une volée de moineaux s’étaient réfugiés derrière le jupon jaune et attendaient mi-effrayés, mi-rieurs, la suite des évènements.


La femme s’avança, l’air enjoué, les mains sur les hanches vers André et Gilbert et s’écria effrontément:



La colère le submergeait et il en bégayait presque. Il n’aurait su dire à l’instant, si c’était la situation, la présence des gamins qui le singeaient, se moquaient de lui ou bien l’impertinence de cette gitane qui l’irritait le plus. Peut-être cette femme car comment pouvait-elle les aborder avec une telle légèreté alors qu’elle avait sans doute organisé la dévastation de son domaine ! Rien que son jupon safran, son tee-shirt sale et ses cheveux dénoués à son âge étaient d’une excentricité ! Et qui plus est, elle avait trouvé le moyen de se faire avec SES cerises, des boucles d’oreilles encore plus ridicules que le reste.



Mais si survolté qu’il était, Roux n’osait soutenir le regard noir de la gitane et même fâché, rougissait comme un collégien. Il y avait longtemps qu’une femme encore jeune, séduisante, hors de son cercle de connaissances, ne lui avait adressé la parole aussi délibérément et il en était déstabilisé.

Voyant le trouble de son ami, et sentant que la situation leur échappait, André crut bon d’intervenir.



Qu’en dites-vous ? Je peux arriver après le déjeuner si vous m’indiquez votre adresse et que les enfants m’aident à la cueillette, dit elle en s’adressant à Roux.


Et lui tendant la main, elle ajouta aussitôt:



La femme, nullement décontenancée, se mit à rire.



Maintenant si cela aggrave mon cas dans votre esprit, vous êtes tout à fait libre d’appeler sur le champ le préfet pour me faire enfermer pour… vol de cerises avec préméditation.

Ça vous rappellera sans doute de bons souvenirs n’est-ce pas, lança Ethel d’un ton ironique.


André serra les poings.

L’insinuation en forme d’ insulte sonnait à ses oreilles comme une gifle magistrale.

Rouge de fureur, il glapit:



Je vous donne quatre jours sur ce terrain avant qu’on vous change de domicile pour des cieux plus riants. Le temps de rassembler vos affaires et vos amis, vous n’aurez plus à supporter des voisins que vous taxez sournoisement d’antisémites.

Viens Roux ! Nous n’avons plus rien à faire ici.


Et sans attendre de réponse, il tourna les talons, entraînant Gilbert avec lui.

Ce dernier, plus que gêné par la tournure des évènements, voulut jeter un regard à la femme, histoire de désamorcer la menace dont l’avait gratifié André. Mais elle avait elle aussi tourné les talons, entraînant les petits vers le camp, tandis que les voleurs de cerises leur crachaient une série de noyaux avec un mépris non dissimulé. Roux crut même entendre un des gamins lui jeter un sort. Mais il préféra ne pas prêter attention à ces vauriens.


Sa tête bourdonnait…il ne pouvait pas laisser André repartir seul, même s’il réalisait que son ami avait eu grand tort de s’en prendre à cette femme. D’autant plus que la gitane proposait un arrangement somme toutes, acceptable.


Roux fixa André tandis qu’ils remontaient en voiture. Son ami lui rendit son regard, mais celui-là chargé de haine.



Tu n’as pas compris qu’elle se fichait de toi comme de moi ?



André grimaça.



Et lui jetant un regard noir, le rictus mauvais au coin des lèvres que Roux détestait, il s’enferma dans un silence épais, signe qu’il avait été gravement offensé. Et il semblait si concentré dans sa conduite automobile que le silence dura jusqu’à la maison de Roux.




Et sans le regarder, il redémarra en trombe, laissant Roux déconcerté et accablé.


Cette nuit-là, Gilbert eut beaucoup de mal à trouver le sommeil, malgré le petit verre de whisky qu’il avait avalé d’un trait à son coucher pour se remonter le moral. Il se tournait et se retournait dans son lit repassant l’éprouvante scène du matin…Quelque chose s’était cassé dans cette amitié de plus de soixante-cinq ans. Il ne savait pas quoi. Juste que c’était douloureux, insupportable et qu’il allait être encore plus seul que jamais auparavant. Tout ça à cause d’un vol de cerises et d’une femme. C’en était presque puéril ! Lorsque enfin il réussit à s’endormir, il rêva de la gitane, de son large jupon safran tournoyant autour d’elle, de son rire, de ses cheveux bruns et bouclés qui lui caressaient les reins et de son regard, malicieux et tendre…


Lorsqu’il ouvrit les yeux, il était presque huit heures et il se souvint tout de suite de l’épisode de la veille, de cette ridicule dispute. La nausée lui vint, l’impression d’un immense gâchis fit perler deux larmes à ses paupières plissées. Avec un gros soupir, il s’assit, enfila ses pantoufles et passa une main noueuse sur son visage buriné.

Il se sentait vieux, inutile, épuisé, découragé à l’idée d’une journée solitaire. Si André l’agaçait souvent, il lui manquait tellement aujourd’hui. Mais pourquoi fallait-il qu’il fasse toujours sa tête de mule ?



Et après une bonne douche, il entama une séance de ménage à fond tel que le faisait Geneviève son épouse. Elle répétait toujours:



Et effectivement, cette recommandation semblait marcher. À midi, il avait faim et mangea de bon appétit. Il allait s’assoupir vers deux heures dans son canapé, lorsque la sonnette de l’entrée résonna avec insistance.

Croyant au retour d’André et à une réconciliation, il se hâta d’aller ouvrir. Mais quelle ne fut pas sa stupéfaction de voir la gitane de la veille avec un immense panier couvert d’un linge, lui souriant sur le perron.



Ethel sourit:



Roux parut touché de cette remarque. Il acquiesça et lui tendit la main:



La gitane prit la main du vieil homme et la serra affectueusement avant de lui répondre:



Il escorta Ethel jusqu’à la cuisine, s’empara de son panier, prépara le café, découpa la tarte et sortit la vaisselle des dimanches.

Elle s’installa en face de lui, sourit en voyant qu’il avait sorti les petites cuillers en argent, les assiettes et les tasses à fleurs et attendit un peu inquiète qu’il entame sa part de dessert.



Voyant son air embarrassé, Roux s’empressa de répondre, avec un grand sourire:



Ethel sourit. C’était vraiment un monsieur charmant. Et affable comme le sont les hommes du monde. Elle regardait les mains noueuses de Roux sur sa tasse de café, ses yeux gris qui pétillaient de contentement et de gentillesse, la chemise à carreaux bleus entrouverte sur un cou usé d’où émergeaient quelques poils blancs, et se sentit émue. Il n’était pas du tout le vieux barbon qu’elle aurait pu imaginer la veille. Et pour un peu elle l’aurait presque trouvé séduisant.

Elle aimait son sourire, la tendresse et la franchise qui en émanaient, mais aussi un je ne sais quoi qu’elle n’arrivait pas à définir et qui, par delà l’épisode de la veille, l’avait poussée, malgré le sentiment de vexation et d’humiliation qu’elle avait ressenti, à lui rendre visite.


Roux de son côté, détaillait son interlocutrice avec curiosité. Hier, emporté par la colère, il n’avait gardé d’elle qu’une image floue hormis son large jupon jaune et ses longs cheveux noirs. Installée face lui, à présent, il pouvait la contempler à son aise.

Elle était habillée comme la veille mais avait pris soin de mettre, à la place du tee-shirt sale, un chemisier noir qui la faisait ressembler à une fleur de tournesol. Elle avait de grands yeux bruns, rassemblé ses longs cheveux en un chignon épais, suspendu à ses oreilles de jolies dormeuses or et turquoise, et lorsqu’elle souriait, deux fossettes se creusaient dans sa joue. C’était une jolie femme, avec les rondeurs de la cinquantaine et un visage étonnamment juvénile.

Le genre qu’il aurait volontiers courtisé il y a vingt ou trente ans…Il rougit un peu à cette idée, totalement hors de propos vu son âge, et termina rapidement son café.



Un peu plus tard, Ethel proposa une promenade sur le chemin des grottes qui sillonnait la campagne à travers champs. Roux accepta. Il était heureux. Le chagrin et la solitude s’étaient comme envolés dans le ciel bleu. Et il réalisait d’autant plus combien une présence féminine lui avait manqué.

Ethel, comme son jupon jaune, mettait de la couleur et de l’éclat, partout où elle passait. Elle était gaie, riait à tous propos, savait écouter mais aussi comprendre un tas de choses. Et Roux se détendait. Il ne pensait même plus à sa dispute avec André. Tout était devenu si facile…

Elle avait passé son bras sous le sien presque instinctivement puis un peu plus loin, après quelques confidences mutuelles, entremêlé ses doigts à ses doigts. Et ce geste tout simple d’intimité, le rendait à l’état d’homme, de protecteur et de confident. Elle lui parlait de son enfance, de ses longues pérégrinations à travers la France, le pèlerinage aux Saintes Maries quand toutes les caravanes se retrouvaient et qu’elle regardait le soleil avec ses amis descendre sur la plage. Elle racontait si bien que Roux croyait sentir le vent de la mer dans ses cheveux et dans ses oreilles le bruit des vagues.

Les tournesols, de part et d’autres du chemin où ils marchaient, semblaient une allée de serviteurs écoutant leur reine avec attention et respect. Le moment était magique. Et Roux se laissait aller à la rêverie si douce des amoureux…

C’était la première fois depuis la mort de Geneviève que son vieux cœur tressaillait ainsi pour une inconnue. Et il en éprouvait émotion, trouble et gratitude. Ethel avait en une après-midi, balayé cinq années de jours gris, de solitude et lui avait redonné une légitimité perdue. C’était presque irréel tellement c’était doux, fort, puissant. Un peu comme lorsqu’il s’amusait à fixer longtemps la mosaïque noire et blanche du clocher de Perrier ou le regard du cupidon de pierre qu’il aimait tant, et qui ornait le balcon ouvragé d’une demeure bourgeoise de la grand-rue.

Il regarda sa compagne avec adoration. Ah, s’il avait eu vingt ans de moins…

Alors pour cacher la petite larme de regret qui n’aurait pas manqué de couler, il alla couper un beau tournesol qu’il lui offrit en lui disant:



Elle avait rougi sous le compliment avant de planter, aussi émue que lui, deux baisers sonores sur les joues du vieil homme.


Il était presque huit heures quand la gitane prit congé.

Elle aussi se sentait bien avec Roux. Pour une fois, elle n’était pas jugée négativement par un gadjo mais aimée pour elle-même, sans préjugés. Et ça n’était pas arrivé depuis si longtemps…

Elle n’eut aucune difficulté à lui promettre de revenir pour un pique-nique le lendemain.

Elle était si heureuse…


Passèrent ainsi deux jours. Des jours de bonheur et de complicité à deux. Où les secondes, les minutes sont autant de trésors que toute une vie. Où les cœurs font toc toc dès qu’ils s’aperçoivent, où les regards disent plus long que tous les discours, où chaque moment a la couleur du soleil.


L’après-midi du troisième jour, alors qu’ils étaient confortablement assis l’un près de l’autre sur le canapé du salon, à regarder un album photos, le carillon de l’entrée retentit.



En fait de voisin, c’était une voisine, Mme Bertin, secrétaire de mairie à Chidrac. Et elle n’était pas en détresse.

Un peu gênée, elle lui tendit simplement un curieux papier à en-tête de la sous-préfecture d’Issoire. C’était une ordonnance d’expulsion du camp des gitans. Effective le lendemain à huit heures pour trouble à l’ordre public et vol aggravé sur le terrain de la commune. Le cœur faillit manquer à Roux à cette lecture. Blanc comme un linge, il demanda le pourquoi d’une telle décision.



Son cours normal ? Mais il ne voulait plus de cet ennui grisâtre que les gens d’ici appelaient tranquillité…Il en avait assez de ce repli sur soi bien-pensant, donneur de leçons et délateur. Ce n’était pas ça la vie ! La vie c’était l’imprévu, le partage, tout ce qui donne de la couleur, qui met l’hiver en été, qui empêche de vieillir ! La vie c’est une femme tournesol qui vous met les sens en révolution et le cœur avec, c’est le dépassement des préjugés, c’est un regard par delà les habitudes, c’est accepter l’inconnu qui fait si bien les choses…Il s’apprêtait à dire tout cela à Mme Bertin mais il n’en eut pas le temps. La porte du salon donnant sur le jardin, claqua derrière lui avec fracas.

Ethel avait tout entendu et s’était enfuie, brisée de chagrin…


Bien que bouleversé, Roux réussit à garder son calme, invoqua un courant d’air et reconduisit Mme Bertin au portail.

Il devait joindre André le plus vite possible.



Un ricanement lourd de sens.



Là, Roux se surprend lui-même. D’habitude il peine à exprimer ce qu’il ressent et cette éloquence qui lui ressemble si peu fait rire André.



Et il raccrocha. Il était furieux. Il téléphona ensuite à Pradier, mais ce dernier était absent. Fayard, le maire de Meihlaud qu’il contacta juste après, était aussi désolé que lui. Il n’avait rien pu empêcher, les vols ayant été perpétrés sur des terrains hors de sa commune. Et puis l’ordre émanait de la sous-préfecture et signée par Veillard et Pradier. Seul contre eux il ne faisait pas le poids.



Roux a souri en raccrochant le combiné. Il n’a plus l’âge de courir après une dame mais il ira la retrouver tout à l’heure, c’est sûr. Il peut pas la laisser partir comme ça. Non…On ne laisse pas partir le soleil. Surtout quand on a une tendance aux rhumatismes !


Après dîner, il prend sa canne, sa veste de laine bleue tricotée par Geneviève et un disque, une compilation de Brassens. Un truc qu’il écoute régulièrement et qui parle d’orage, de mauvaise réputation et d’auvergnat…comme lui…Parce qu’il voudrait que malgré la démarche d’André, du maire de Chidrac et du sous-préfet, Ethel ne parte pas fâchée. Il arrive près du camp alors que le soleil descend peu à peu derrière la montagne. Il entend le bruit des casseroles, les cris des enfants et aperçoit au fond les hommes qui fument en cercle autour d’un grand feu. Sans doute ont-ils reçu comme lui, la notification d’expulsion pour le lendemain et ils discutent de l’organisation…


Il descend le chemin qui borde la départementale. C’est un passage dangereux. Presque un non-retour puisqu’il sait que s’il ne marche pas assez vite, une voiture pourrait facilement le faucher. Mais le risque en vaut la chandelle…Ethel est là-bas et il doit lui parler, remettre des couleurs, de l’espoir dans leur relation parce que c’est trop bête de partir comme ça, de casser ce qui était un tel miracle… Alors Roux, après un regard à gauche, et un autre à droite, s’avance et fait les plus grands pas possibles en serrant d’une main le disque et de l’autre son bâton de marche. Il pense à Ethel et cela lui donne du courage. Il pense à tout ce qu’elle a apporté dans sa vie, tout ce qu’il ne veut pas perdre. Arrivé de l’autre côté de la route, et à l’entrée de son verger, il éponge son front en sueur.


Reste le plus difficile à faire. Pouvoir lui parler. Il hésite un instant se rappelant les remarques désobligeantes d’André: « elle se moque de tes sentiments » et puis refusant la fatalité, s’avance par l’allée qui mène au cabanon.


Le camp est tellement bruyant que personne ne l’entend. Cela court, cela parle haut dans une langue qu’il ne connaît pas. Roux passe sa tête blanche derrière une caravane, cherche des yeux Ethel dans différents groupes mais ne la trouve pas. Une sourde angoisse l’étreint. Pourvu qu’elle n’ait pas fait une bêtise en apprenant la nouvelle…Elle était partie si vite cet après-midi ! Un instant, Roux imagine la scène: la gitane dans sa jupe tournesol couchée sur le bitume, une mare de sang autour d’elle ! Non, elle n’a pas fait ça, il ne veut pas, ça ne peut pas être vrai.

Une main se pose sur son épaule, frémissante:



La gitane sourit, caresse la joue de l’homme qui paraît si bouleversé de la retrouver.



Et puis je ne vous ai guère défendue quand Mme Bertin est venue troubler notre tête-à-tête…J’étais tellement submergé…et vous m’avez sans doute détesté !



Roux la suivit jusqu’en bordure de Couze, longeant les caravanes. Ils croisèrent deux femmes qui les dévisagèrent avec curiosité, se retournant sur leur passage avec un air soupçonneux. Mais Ethel déjà entraînait Roux à s’asseoir dans le grand fauteuil qui jouxtait sa caravane.



Roux s’assit et sourit en la voyant apporter un plateau avec deux verres ballon de verveine Pagès ainsi que deux coupelles de gâteaux apéritifs.



Ils sirotaient tout deux la liqueur en grignotant quelques chips lorsque enfin, il lui tendit le disque qu’il avait posé sur ses genoux.



La gitane sourit.



Là quelque chose se coinça dans sa gorge. Alors il avala une gorgée de verveine et bredouilla:



Ethel émue, lui prit les mains et les caressa tendrement.



Roux baissa la tête.



Sa voix est toute cassée quand il lui dit ça. Un vieux moteur à bout de forces.

Ethel se penche en avant. Elle ne veut pas qu’il pleure. Elle enlace le vieil homme et niche sa tête dans le cou de Roux.



Il a accepté. Et doucement, maladroitement, ils ont scellé cette entente par un baiser. Un vrai, un lourd d’amour et de promesses, un de ceux qui réchauffent mieux qu’un grand feu de bois.

Gilbert est resté passer la nuit auprès d’elle. Et elle l’a laissé découvrir son intimité. Au matin, quand les premiers rayons du soleil ont éclairé la caravane, Ethel l’a réveillé doucement.



Il a ouvert les yeux, tendu un bras vers sa compagne et murmuré en souriant :



Un peu plus tard, il quittait le camp, non sans avoir serré tendrement Ethel dans ses bras. Il en frissonne encore…Cinq minutes après, alors qu’il remontait le chemin des vignes, il entendait les sirènes de la police d’Issoire arriver.



Il se retourna. Vit le jupon jaune d’Ethel tournoyer pour ranger les dernières chaises pliantes qui traînaient. Elle savait déjà qu’ils devaient être partis dans l’heure. Une larme coula sur la joue de Gilbert et il serra les poings. Il n’avait jamais autant détesté la connerie humaine !


Quelques mois ont passé, l’été a fait place à l’automne et cette fin octobre, froide malgré le grand soleil, fait monter une crise de rhumatismes comme toujours à la mauvaise saison. Les pommes sont mûres et rougissent là-bas dans les vergers. Roux les contemple chaque jour, espérant que leur maturité lui ramènera Ethel. Elle a écrit. Une dizaine de lettres et de cartes qui ne quittent pas son chevet…Il les éparpille sur le lit tous les soirs avant de s’endormir. Une manière de l’associer à son sommeil.

Et puis, il a fait la paix avec André. Et pour une fois, André s’est excusé. Sans doute, parce qu’il n’avait pas envie de se retrouver tout seul, André voulait prouver à Gilbert qu’il n’était pas, contrairement à ce qu’il croyait, qu’un vieux con borné.


Ce matin, Roux en est sûr, elle va revenir.

Un tournesol à la tige tarabiscotée a fleuri juste à la limite de son jardin, dernier clin d’œil d’été au vieil homme, sans doute une de ces graines portées par les oiseaux et que le vent à semé sur la terre grasse. Alors, depuis cette découverte, il guette la caravane d’Ethel par la fenêtre de sa chambre, les yeux fixés sur la départementale. Il entend déjà Brassens rouler sur le bitume humide de la dernière pluie, et il sent la fraîche odeur des noix tombées à terre.


Un rire gai explose en contrebas. Un rire plein de malice et de tendresse qu’il reconnaît entre mille.



Le soleil est revenu avec Ethel. Et comme le tournesol tardif et biscornu du fond du jardin, Gilbert Roux se tourne résolument vers lui. Même à soixante quinze ans, la vie est encore belle. Surtout près de ceux que l’on aime.







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