Notation public
Une Histoire sur http://revebebe.free.fr/

n° 12239Quand un auteur de mélo rencontre un autre auteur de mélo30/01/08
Si tu veux, tu sais où me trouver
critères:   fh nonéro mélo -amourdram -regrets
28020 caractères      
Auteur : Vince et Lise-Elise

Salut Jerem’,


Je me suis demandé comment commencer cette lettre. Comment on fait, pour écrire au type qui t’a lâchée, il y a dix ans ou presque ? Il pleuvait ce jour-là. Chaque fois qu’il pleut, j’y repense. Dans ce putain de pays… compte !


J’ai revu Caroline. Un hasard. Je l’ai croisée au supermarché. Caro, tu sais qui c’est, bien sûr ? Je suis bête, elle, tu la vois toutes les semaines. Elle a grossi, ça lui va bien…


Caro, le jour de la fête foraine, elle a eu la main heureuse, elle. Pourquoi c’était pas moi ? Elle parle de Denis et son sourire lui fait plisser les yeux encore aujourd’hui. Heureuse, Caro. Et des gosses, à voir le contenu du caddie. Moi, je parle pas de toi, ou alors je chiale. Ou je sors en griller une, quand je pense à toi, je fume. T’as bousillé dix ans de ma vie et je me fabrique un cancer en pensant à toi, si ça se trouve je te fais rire, en disant ça.


J’étais une gamine. 19 ans et des Kickers, quand je vois des filles en porter, je me dis qu’elles ont la vie belle. Et toi, 20 ans mais un adulte, tu savais, toi, ce que tu faisais et pas moi, merde, t’aurais pu te rendre compte que j’étais trop fragile pour ça. Un frimeur, oui. L’appart’, le fric et la bagnole, ça suffisait pour rouler des mécaniques. Et puis les doigts d’or, tu parles ! Facile de réparer les caisses pourries des copains quand on bosse dans un garage. Les pièces, tu les avais à l’œil et tu les faisais payer quand même. Amoureuse mais pas conne. Je les voyais tes magouilles. J’te pensais débrouillard, aujourd’hui je dirais malhonnête. Alors j’aimerais bien savoir pourquoi tu me pourris la vie, encore. Dix ans, putain !


Il t’a fallu une seconde. Juste ta façon de m’inviter à danser, comme ça, sans rien dire en me tendant la main, comme si c’était plié. J’t’avais jamais vu, pourtant. Comment t’as su que ça allait être si facile ? Comment t’as fait pour m’avoir comme ça ? Amoureuse, folle, à la première seconde. Tu m’avais pas touchée que t’aurais pu m’allonger sur la piste de danse, direct, parce que j’aurais rien pu refuser. Tu m’avais même pas embrassée. Juste tendu la main. Et je me suis serrée contre toi en me disant que c’était ma place, tu me caressais le dos, un peu les fesses aussi, mais c’est tout, tu m’embrassais pas et j’en mourais d’envie. C’est venu bien plus tard, dans le train fantôme, je t’avais dit que je voulais y aller pour pouvoir recommencer à me serrer contre toi, comme si les squelettes en plastique avaient pu me faire peur. Tu sais tout ça…


Je lui ai demandé, à Caroline, comment t’allais, parce qu’elle me parlait de toi. Elle a dit bien, très vite, elle était pressée, il fallait qu’elle y aille, on avait discuté dix minutes. « Bien », « Bien », ça veut dire quoi ? Je suis sûre que t’as grossi, que t’as pris du bide et perdu des épaules, que t’as plus trop d’cheveux, aussi, tu ressemblais trop à ton père pour pas prendre sa calvitie. Tu vois, j’suis lucide. T’as changé, moi aussi. Moins naïve, Steph. Dure. Ils le disent, je suis dure. Et si t’as perdu des muscles, crois-moi, j’en ai gagné.


J’ai pas changé que pour ça. Tu te foutais de moi parce que je savais rien, que j’hésitais, que j’avais peur de mal faire, de passer pour une mauvaise fille. J’ai appris. J’ai compris aussi. Ils en redemandent, crois-moi. Experte, je suis. Veuve éplorée, c’était pas mon job. J’ai pas passé dix ans à t’attendre. J’y ai cru, au prince charmant. Si c’était pas toi, ce serait un autre. Des garçons gentils, y en a ! Des sportifs, des drôles, des sympas. Des bons coups aussi, et, désolée de te le dire, des meilleurs que toi. Non, pas désolée, finalement.


J’vais pas dire que j’avais qu’à choisir, mais finalement, j’ai jamais eu de mal à trouver un jules quand j’en voulais un. Même avec ça, tu vois. Comme quoi ça change rien.


Ce que j’voudrais savoir, c’est pourquoi pas un n’a pu t’effacer de ma tête, Jerem’. Pourquoi un jour ou l’autre, je les foutais dehors juste parce que c’était pas toi.


T’étais pas l’homme de mes rêves. Si tu l’es aujourd’hui, c’est qu’t’as vachement changé. T’étais trop petit, d’abord. Je rêvais de me blottir contre la poitrine d’un homme et je me cognais le nez à ton épaule. Alors, oui, Caro rêvait d’un beau brun, mais Denis, lui, il est là. Il a toujours été là. Pas toi.


Tu posais ta main sur mon bras et j’avais l’impression de me réveiller. M’embrasser… Personne, personne ne m’a embrassé comme toi, comme si tu me prenais toute, comme si tu buvais tout de moi. Je me donnais toute, tu sais. Vraiment. Et toi, tu faisais la gueule parce que j’étais timide, parce que je grimpais pas aux rideaux et que je glapissais pas comme dans les films. T’as pas voulu savoir que j’avais besoin de temps, que t’étais pas le premier mais presque, et ça m’occupait trop, de tout savoir de toi, pour pouvoir me lâcher, qu’il aurait fallu…


Il aurait fallu m’apprendre et t’as même pas essayé. Tu savais, pourtant, enfin, je suppose. D’autres s’en sont chargés.


Et maintenant. Maintenant c’est différent. Même si j’ai jamais eu envie que de toucher ta peau, même si j’ai pensé à toi chaque fois, en fermant les yeux à en avoir mal, c’est fini. J’ai plus vingt ans et j’ai changé.


Alors voilà, Jerem’. Je vais t’attendre, tous les soirs, cette semaine. T’auras pas de mal à trouver, mon appart est au-dessus du bar de la rue de Courtrai. Ça, tu peux pas l’avoir oublié. Moi, peut-être, mais pas tes potes. Tu jouais au billard et j’existais plus. Des fois avec Caro, on allait au cinoche, plutôt que de vous regarder. Pourtant on touchait, nous aussi. Si vous nous aviez laissées, on se serait défendues. Peut-être même, on vous aurait battus. C’est pour ça que vous nous teniez à l’écart ? Tu joues avec elle, maintenant, Jerem’ ? Tu jouerais contre moi ?


Le rendez-vous est pris. Et je me dis que peut-être t’as intérêt à venir, Jerem’. Parce que maintenant que j’ai ton adresse, finalement, je pourrais bien décider que c’est trop long de t’attendre, que j’pourrais te devancer.


Steph




oooOOOooo




Petit, c’est ça. Trop petit. Et toi trop grande, mon appart aussi. Ma vie inversée : minuscule dans tout ce que j’ai. Oublié d’être, pour paraître. Quel con !


Déjà trois fois que je relis ta lettre. Steph… La jolie Steph qui n’en finissait pas de m’aimer, quand c’était pas le moment. Pff… quand c’était pas l’moment… Et c’est quand, le moment d’aimer ? Pas à cette époque-là, c’était trop tôt, t’étais trop ci, pas assez ça, et moi décidément trop con. Manifestement trop bouché. Cette lettre, là, c’est pas une coïncidence. Le hasard, tu parles ! Steph, tu m’écris alors que je viens de te croiser. Dans mes souvenirs et dans mes rêves. Et au bord de ce canal, l’autre jour. Toi, tu m’écris, la bouche pleine de rancœur, de haine et de mépris. Non, c’est pas incompatible. Tu m’aimes encore et tu te méprises de ne pouvoir lutter : alors tu me hais. Et franchement, y a de quoi.


Par où commencer… Si ça n’avait pas été elle, ç’aurait été une autre, ailleurs, plus salement, irrémédiablement. Tôt ou tard j’aurais déconné, j’ai toujours foiré ce genre de trucs. Dix ans déjà ? Autant, t’es sûre ? Dans mon souvenir, c’était hier. Comme quoi je suis pas très fier.




Jérémy se flagellait, attablé devant une mousse qui ne diminuait pas. Près du verre, une enveloppe, et dans l’enveloppe, des bribes de leur histoire. Sur son bloc, il tentait de répondre à ce coup de poing qu’il venait de relire. Les mots s’entrechoquaient, luttaient et se refusaient. Non, il ne pouvait pas lui répondre ça, pas comme ça.

Une nouvelle feuille froissée. La quatrième. Et une nouvelle gorgée de bière. Jérémy n’avait jamais bu aussi lentement.


Sa vie était partie en vrille, il en prenait lentement conscience depuis cet autre matin, quelques mois auparavant, alors qu’il s’était réveillé entre deux nanas sans nom levées au hasard d’une cuite de plus, pour quelques soucis en moins. La gueule enfarinée, les idées sombres et la bouche pâteuse, c’était le froid qui l’avait tiré de ce sommeil imposé par l’alcool. Dehors, il pleuvait. Il avait chassé un à un les bras de ces demoiselles aux corps sculptés pour s’extirper de son lit et rejoindre la fenêtre. Le vent lui avait claqué le visage. Ses cheveux mi-longs s’étaient mis à danser devant ses yeux, lui montrant une réalité grise et virevoltante sous une averse d’automne. « Déjà dix heures » avait-il remarqué, en passant sa main sur son menton rugueux de quelques jours sans rasage.


Sa chambre ressemblait à un champ de courses, avec bar à champagne. Des cadavres de bouteilles, une flûte renversée sur la moquette, un string sur une chaise, des habits par-ci par-là, sa veste. Il se souvenait l’avoir lancée là en entrant, titubant avec les deux filles, riant à rien, riant de tout, oubliant un instant qu’il ne trouvait rien de drôle à tout ça. Dans sa tête, la fin de la nuit s’était redessinée petit à petit. Il avait revu les deux jeunes femmes collées à lui, soudées ensemble dans un baiser torride, nues ensemble, nues sur lui, lui dans une, puis dans l’autre, puis le noir, comme un rideau sur une représentation bâclée…


Pourquoi s’était-il habillé sommairement pour sortir aussitôt ? Pourquoi avait-il ressenti le besoin d’aller marcher sous la pluie ? Encore ce hasard, auquel il ne croyait plus ? Il n’empêche qu’il avait arpenté les rues, d’un pas morne et peu alerte, bientôt trempé par cette pluie dont il ne s’était pas protégé. La pluie lui avait renvoyé des images de jours de pluie et lentement, il avait revu quelques flashs sous l’orage. Quelques images, quelques visages. Il était rentré chez lui trempé, dans son appartement vide de ces deux jeunes femmes qui ne l’avaient pas attendu. Il y a longtemps que personne ne l’attendait plus. La dernière fois, c’était quand déjà ?


Champagne, paillettes, magouilles par-ci, combines par-là, Jérémy avait appris à s’amuser dans ce monde qu’il utilisait et qui l’utilisait. Échange de bons procédés. Du haut de sa trentaine, il n’avait jamais éprouvé le besoin de construire quelque chose, préférant largement le confort d’une vie qu’il pensait sans encombre. S’il avait quitté le garage qui l’employait alors, il s’était reconverti dans la branche pas trop éloignée de la vente de véhicules, qui lui permettait de vivre assez largement, tant il savait mener à bien des affaires que peu auraient osé entreprendre. « Jamais un de mes véhicules n’a provoqué d’accident grave ! » pérorait-il. Et c’était vrai. Pas forcément grâce à lui. Mais parfois, plus le mensonge était grand, plus les gens se montraient crédules, c’en était navrant. Et si ces affaires faciles l’avaient dans un premier temps grisé, il avait rapidement marqué le pas de retrait, et son propre boniment commençait à passablement l’ennuyer.




Je me souviens de la pluie, Steph. Je me souviens de tout ça. Et si j’ai oublié mes potes, je n’ai pas oublié notre histoire.




« Voilà, comme début, c’est pas mal », se dit Jérémy en commençant une nouvelle lettre. Difficile de répondre à ces mots justes, si vrais, si tranchants. Elle avait 19 ans, des Kickers, et il ne savait pas s’y prendre. Paraître pour un dur, c’était sa solution. Un dur… c’était si dérisoire. Un dur ne craque pas comme ça pour une nana qui fond devant lui. Il avait la main, elle avait le cœur. Trop soumise à son bon vouloir, trop enfant, trop timide, trop prude ? Ou trop réelle, trop amoureuse, trop femme devant lui, trop d’avenir dans son présent ? Les yeux de Jérémy venaient de se perdre dans les bulles de sa bière, son stylo en arrêt, sa pensée comme une armée en marche. Et s’il avait simplement fui ? Ç’aurait expliqué le vide de sa vie.


Jérémy avait marché distraitement jusqu’à ce bar de la rue Courtrai où il s’était posé pour réfléchir encore. Une fleur, dérisoire elle aussi, et contre tous ses principes, voilà ce qu’il avait prévu de lui offrir. Partir dans la direction opposée à lui-même, pour essayer enfin de réussir à l’aimer. Si c’était encore possible.


Jamais de sa vie Jérémy n’avait remis en cause ses idées, sûr de leur valeur et leur qualité. Pur et dur. Mais le vent de ce matin-là l’avait fouetté différemment. Et chaque jour de pluie l’avait mené à travers les rues de sa ville, terminant inlassablement sa course au bord du canal. Il méditait un peu, comme un malade en convalescence, dans un état presque comateux, au gré de ses pas qu’il ne semblait pas diriger. Un jour, il s’était arrêté longuement sur la place, celle qui accueillait la fête de ses souvenirs. Il avait revu en un trait sa bande de potes, les filles, et un visage de plus en plus distinct : Steph, belle et rebelle.




Il y a peu, j’ai croisé ton souvenir sur la place de notre rencontre, j’ai revu ton visage. Je n’ai rien oublié. Il pleuvait à nouveau, il pleut toujours.




Il était reparti de la place abasourdi, comme catapulté dans son passé, se demandant bien ce qu’il avait fait pour se retrouver ainsi, ombre de quelqu’un qui s’était ignoré. Son état presque comateux avait duré ainsi quelques semaines. Un bon gros coup de blues que personne n’avait remarqué.




Comment se fait-il que tu m’écrives après dix ans ? Pourquoi as-tu croisé Caro ? Ce n’est pas un hasard ! Avant de te parler de destin, je veux te dire que moi aussi, j’en ai chié. Seul contre tous, entêté dans mon erreur : celle de t’avoir laissée. J’ai pleuré, Steph. Des larmes sans fin qui dessinaient ton visage sur le mien, me renvoyant ta tristesse comme un nouveau couteau en plein cœur. Dix fois, vingt fois, j’ai voulu revenir, mais je ne pouvais pas abandonner mon armure. J’aurais eu l’air de quoi ? Au final, j’ai eu l’air con… Puis un jour, je t’ai croisée, tu donnais la main à un abruti, je vous ai évités. J’ai tout fait pour te rayer, mais chaque fois que je voyais Caro, je me souvenais de nous.




Les pas sous la pluie, jusqu’au canal ; Jérémy avait eu l’impression de croiser Steph à plusieurs carrefours, l’impression s’amplifiait. Au bord du canal, il l’aurait juré, elle pleurait en silence, les yeux perdus dans l’eau. Il n’avait pas osé s’approcher d’elle.




J’ai dû fumer autant que toi, à m’en faire péter les poumons, et je me suis dit que ça passerait. J’ai cru que j’avais oublié, mais le hasard, incroyable hasard ! m’a fait te croiser, en souvenir et près du canal. Hier tu m’as écrit, je n’ai pas dormi.




Jérémy fermait enfin son enveloppe. Il avait mis dans ses mots toutes ses craintes et un peu d’espoir. Il espérait qu’elle le lirait entre ses lignes. L’enveloppe déposée, il descendit les marches et de la rue, il sonna.




En entendant la sonnette, tu t’es peut-être dit que c’était moi… et tu t’es retrouvée devant cette simple enveloppe sur ton palier. La rose, c’est pour toutes celles que je ne t’ai pas offertes. Et je ne suis pas loin… Alors si tu veux la faire, cette partie de billard, tu sais où me trouver.


Jerem’




oooOOOooo




Elle tressaillit au coup de sonnette. Descendit l’escalier en trombe. Prête, elle l’était. Tous les scénarios, elle les avait repassés, en boucle. Tous, et aussi celui dans lequel elle ouvrirait la porte pour la refermer aussitôt. Peut-être il suffirait de le voir pour ne plus avoir rien à regretter. Elle marqua une pause. Reprendre son souffle, se redresser. C’est en conquérante qu’elle appuya sur la poignée.



Un sifflement plutôt d’une invective. Il était si lâche que ça, alors ? Un coup de sonnette, et hop, on se carapate. Elle pensa aux gamins qui s’en amusent, sur le chemin de l’école. Combien de temps avant qu’ils comprennent que cette blague n’a rien de drôle ? Elle ramassa la fleur, la première qu’il lui offrait. C’était bien la peine. La lettre, aussi. En refermant la porte, elle déchira nerveusement l’enveloppe. Elle lut en remontant l’escalier, et de rageur son pas devenait hésitant. Dans sa main, le papier tremblait, gênant sa lecture.


Elle s’effondra sur le canapé. Il était là, en bas. Pas le cran de monter. Il avait changé, alors. C’était trop bête, cette histoire, elle qui cherchait à l’oublier, lui qui… Stéphanie se morigéna intérieurement. Elle avait assez pleuré. Il fallait agir. Elle relut la lettre. Comment avait-elle pu ne pas l’apercevoir, si lui l’avait vue ? Elle s’essuya les yeux avec colère. Sur le papier, les mots devenaient flous. Elle regarda sa main, maculée de mascara. Il ne fallut rien d’autre. Lâchant la lettre, elle se recroquevilla sur elle-même, laissant les sanglots la submerger.


Au bout d’un quart d’heure, peut-être plus, elle avait épuisé sa rage, son chagrin aussi. Elle se releva, nota mentalement les traces noires sur son chemisier, secoua la tête. Elle se versa un verre d’eau, replia la lettre sans la regarder davantage. Elle ramassa la rose. La tige avait souffert, maltraitée par des doigts serrés nerveusement. Elle la retailla avant de la mettre dans un vase. La pauvre fleur n’y était pour rien.


Elle se dirigea vers la chambre. Elle avait repris sa combativité.


Pour cette première soirée d’attente, elle s’était préparée avec soin. Le chemisier blanc, un peu transparent, juste assez pour deviner la couleur du soutien-gorge, du même violet sombre que sa jupe. Celle-ci lui arrivait au-dessus du genou, comme la plupart de celles qu’elle possédait. Depuis cet épisode, elle avait renoncé à plus court, même si elle avait aimé le regard des hommes sur ses jambes. Elle en montrait encore bien assez pour se faire remarquer au besoin. Elle s’était maquillée avec soin. Mascara, eye-liner, rouge à lèvres sombre, une pointe sur les joues aussi, étalée avec attention, le vernis assorti sur les ongles. Et l’indispensable fond de teint. Un visage de femme forte, libre. Un coup d’œil dans le miroir lui révéla les dégâts qu’avaient causés ses larmes à cette préparation minutieuse.


Elle attrapa un autre chemisier sur l’étagère. Rose, celui-là. Il ne déparerait pas sa tenue. Dans le miroir de la salle de bain, une femme décoiffée, les yeux rougis, des traînées noires sur les joues, le col ouvert sur un soutien-gorge certes très joli, mais qui ne faisait que rehausser les plaques rouges qui ornaient son décolleté. Elle soupira, passa la main dans ses cheveux, fit demi-tour. Ôta rapidement sa jupe, son collant, le chemisier tâché. Elle les laissa en tas, au pied du lit. Elle choisit un pantalon un peu large, noir, un T-shirt vert kaki finalement ajusté, et un pull beige à col roulé, tricoté main, un cadeau de sa mère.


Elle repartit devant le miroir et se prépara comme jamais elle ne l’avait fait.


Elle attacha ses cheveux, se contentant de les tirer en arrière. Elle examina sans complaisance la tignasse devenue vaguement rousse suite à un essai de teinture. Une erreur, pas la première. Elle imprégna un coton de démaquillant, puis un second. Petit à petit, le masque se délayait. Elle allait, pour la première fois, aller à un rendez-vous sans armes. Quand dernièrement avait-elle laissé un amant la contempler le visage nu ? Elle changea de flacon pour effacer ce qui restait de mascara. Waterproof, tu parles ! Elle jeta un œil sur ses mains. Non, le vernis resterait. Elle ôta pourtant les bagues qui ornaient ses doigts. Elle repensa à l’alliance de sa mère, la seule parure qu’elle ait jamais portée. Stéphanie collectionnait les bijoux clinquants, rares étaient ceux qui avaient du sens.


Elle se regarda à nouveau. Derrière elle, la femme forte, compétente, dure. Effacée, la tigresse en chasse, la croqueuse d’hommes. Disparue, l’image. Au fond d’elle, Stéphanie sentait monter une angoisse. Non, elle n’était plus cette adolescente. Ses traits s’étaient marqués. Sa peau avait terni. Son sourire, même, avait changé. Et… Elle secoua la tête. Il le savait. Il l’avait vue. Il était venu, malgré cela, et il l’attendait. Elle attrapa sa veste, son sac, et descendit avant de se mettre à hésiter.


L’air frais du soir la saisit dès qu’elle fut dehors. Elle n’avait que trois pas à faire pour avoir la main sur la porte du bar. Elle pouvait, à travers la vitre, voir le patron servir un verre, deux habitués disputer une partie de dés. Elle entendait, assourdi, le choc des billes. Elle inspira un grand coup. « S’il est pas là, je vais lui faire sa fête », pensa-t-elle.


Elle poussa la porte.


L’odeur, familière, la réconforta. Elle répondit au salut du patron, fit quelques pas, balayant la salle du regard.




oooOOOooo




Une éternité s’était passée, depuis qu’il avait sonné. Une fleur. Elle allait rire aux larmes ! Jérémy n’offrait jamais de fleurs… Rire aux larmes et l’oublier aussitôt, laisser tomber cette idée de retrouvailles. Il avait changé, mais c’était l’autre qu’elle n’avait pas oublié.


Jérémy était revenu au bar, la mort dans l’âme, regrettant amèrement d’avoir montré un petit bout de lui. Il en éprouverait plus tard une sincère fierté, mais il ne pouvait pas encore y goûter. Il n’était plus maître de la situation, elle allait devoir décider pour eux. Et rien ne la pousserait dans les bras de cet ancien mec devenu trop tendre pour raviver cette flamme qui le brûlait pourtant.


Autour de lui, les clients parlaient fort, sans ordre particulier, l’un coupant l’autre, qui le coupait en retour. Ils fumaient et buvaient dans un concert de paroles dont Jérémy ne captait pas le sens. Il se sentit seul, exclu de la vie qui se déroulait devant lui, dans les volutes animées de ces amitiés de comptoir. Il déposa sa veste sur le dossier d’une chaise et réajusta encore une fois le col de sa chemise qui lui donnait une allure sérieuse. Une chemise sobre, disparaissant dans ses plus beaux pantalons, et sa veste d’homme arrivé, celle avec laquelle il avait vendu les véhicules les plus chers. Il avait hésité à revêtir ce cuir élimé qui faisait partie de lui, qui faisait partie d’eux, de cette nuit-là, mais il préférait plaider sa cause sous d’autres atours ; au dernier moment, il l’avait laissé dans sa voiture et s’était déguisé en ce vendeur qu’il était devenu.


Se donner une contenance, faire comme si. Jérémy retomba vite dans ses travers et décida de paraître détaché, simplement là parce qu’on lui avait demandé de venir. Il avisa une table de billard libre et plaça les billes dans le triangle. Il affichait un air concentré, sûr de lui, presque hautain. Propre sur lui, lavé de ses remords par des habits qui ne le reflétaient pas. Il cassa l’assemblage de billes, en éjectant une vers une poche, dans un bruit sourd. Autour de lui, la salle continuait à vivre comme s’il n’avait pas existé. Cela faisait bien dix minutes qu’il avait sonné et Stéphanie n’était pas encore là. Allait-elle seulement venir ? Son cœur se mit à battre très fort, ses joues se tintèrent de rouge, alors que le feu dévorait le reste de sûreté qu’il affichait encore. Stéph’…


Soudain, d’un geste presque brusque, il posa la queue de billard sur la table et abandonna sa partie contre lui-même. Après avoir saisi sa veste, il se précipita vers la sortie, en faisant au passage un signe au barman qui lui répondit par l’affirmative. Dehors, il se mit à courir et fonça vers sa voiture, garée une rue plus loin. Il manqua se faire écraser en traversant et évita de justesse le véhicule dont le klaxon lui rappela le danger qu’il venait de croiser. Les phares. Le klaxon. Il ne manquait que la pluie. Jérémy ouvrit sa portière et lança sa veste dans l’habitacle, plutôt qu’il ne la posa. Sur le siège arrière s’étendait le cuir de son passé, suranné, éloquent. Avec une dernière hésitation, il se saisit de cette veste qu’il portait alors et la passa. Il ressentit un trouble certain, puisqu’il n’avait plus ressenti cette sensation depuis plus de dix ans. Il revint en courant vers le bar, juste à temps pour reprendre sa partie : elle n’était pas encore arrivée.


Essoufflé, agité, perturbé, le cœur tourmenté par la course et par l’angoisse, Jérémy reprit son jeu dérisoire. Il avait l’air affairé, précis dans ses gestes, rien n’indiquait le vide qui le remplissait. La cinq, dans la poche opposée, un grand bruit, sec. Il donnait l’impression d’avoir une emprise irrésistible sur les billes qui s’effaçaient l’une après l’autre, pour laisser la table de plus en plus verte, alors qu’il se sentait de plus en plus nu. La sept, de l’autre côté. La bille blanche revint en position idéale pour attaquer sa proie suivante. Jérémy tentait de chasser sa peur en traquant ces billes asservies, en se cachant derrière sa queue. C’était pas la première fois.


L’odeur du cuir de sa veste le submergea de souvenirs. Il revit Stéphanie, elle avait dix-neuf ans. Sur sa manche, quelques taches un peu plus foncées témoignaient de cette soirée. La neuf, par rebond. La bille blanche s’appuya sur la huit, la déséquilibra, mais ne la projeta pas dans ce trou qui aurait signifié la fin de sa partie. Plus que quelques billes avant la fin de ce jeu auquel il ne gagnerait rien.


De tous les bruits environnants, Jérémy perçut celui qu’il attendait : la porte venait de s’ouvrir. Le visage tourné vers la table, il se sentit envahi d’une boule au ventre qui se mit à le torturer sans merci. Il sentait la présence de Stéphanie, il l’aurait juré, ce ne pouvait qu’être elle. Jamais il n’avait ressenti une telle emprise, une telle énergie qui venait à sa rencontre. Il se sentit si petit qu’il eut envie de disparaître comme une bille, attendant d’être entrechoqué à son tour dans la valse des reproches avec laquelle Stéphanie avait le pouvoir de casser son univers. Il tira, fort, d’un geste assuré, et expédia la dix où il l’avait décidé. Il était encore maître du jeu jusque-là, mais c’était terminé. Car elle était là, interdite et muette, statue de son passé dans son cœur au présent. Elle venait de déposer ses affaires sur la banquette, tout près de Jérémy.


Lentement, il releva la tête, pour laisser ses yeux rencontrer ceux de Stéphanie. Autour d’eux, les voix inutiles et stériles laissèrent place à un brouhaha de plus en plus léger. Stéphanie parlait mieux qu’avec des mots : en un seul regard, il reçut la confirmation de ce qu’elle lui avait écrit. Il tenta de lui répondre, ne sut pas s’il avait réussi. L’assurance de Stéph paraissait relative, tant l’émotion se dessinait au bord de ses yeux, en deux larmes trop timides pour se libérer vraiment, mais soulignant son regard d’une note presque tragique qui eut raison des dernières barrières de Jérémy.


Pourquoi ne lui sauta-t-elle pas dans les bras ? Parce qu’elle n’y aspirait peut-être pas, parce qu’il n’osait pas bouger. Parce que les yeux de Jérémy faisaient fi de son visage. Parce qu’il la regardait enfin comme elle l’avait tant espéré. Parce que dans cet échange transparaissait enfin le poids de ce qu’elle portait. Il ne le niait pas. Il ne le niait plus.


Jérémy redécouvrit cette cicatrice qui traversait le visage de la belle Stéphanie. Il lui sembla qu’elle avait toujours été là, ou qu’il ne la voyait pas. Il ne ressentit pas une once de dégoût devant cette rivière un peu sombre qui barrait son visage, taillée ainsi par le verre du pare-brise. Il revit des phares en face, les trombes d’eau qui l’aveuglaient, il entendit son cri. Sa jambe se raidit, comme pour freiner encore, freiner mieux, freiner pour s’arrêter avant… freiner désespérément.


Elle se revit à côté de lui, elle entendit le klaxon, les pneus qui crissaient ; l’espace de quelques instants, elle fut replongée dans cette lumière noire, ressentant encore la peur de Jérémy, qui l’appelait, vraiment, puis cette sirène. Elle se revit couchée, entravée, puis portée, puis rien. Enfin, presque rien. Un état cotonneux, des odeurs de rien, aseptisées, des voix, des cris, et tous ces appareils qui sonnaient à la rendre folle, des aiguilles dans ses veines et son âme qui s’en allait. Qui revenait. Son visage qui la brûlait, elle s’endormait. Cela durait longtemps, très longtemps.


Sans un mot, sans cesser de la regarder, Jérémy retira sa veste et la passa sur les épaules de Stéphanie. Ce cuir qui ne le quittait jamais. Il fit le tour de la table pour récupérer les billes et les plaça méticuleusement dans le triangle, passant plus de temps à fixer les larmes discrètes, de moins en moins timides, de cette femme qui représentait son univers pour un instant suspendu. Quand tout fut prêt, il tendit une queue de billard à Stéphanie et lui donna la boule blanche, touchant au passage sa main. Sans un mot.




Copyright © 2008
Demandez l'accord des Auteurs avant toute diffusion


Erotisme torride

Tendre Amour

Bon Scénario

Belle Ecriture

Plein d'Humour

Votre appréciation
Pour apporter des commentaires ou des notations importantes à un texte,
cela se fait désormais en cliquant sur le lien ci-dessous.
Il faut par contre être inscrit.

Commenter et noter le texte

Revebebe - Histoires érotiques