Notation public
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n° 12351Sandre05/03/08
Un simple petit baiser
critères:  fh jeunes complexe neuneu amour revede mélo -prememois -attirautr
38667 caractères      
Auteur : Sandre

J’étais seul et désespéré. Outre les médicaments, anxiolytiques et anti-dep, je buvais pas mal d’alcool. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu envie de me détruire et de détruire le monde, partagé que j’étais entre le besoin de ne plus souffrir et le désir de me révolter. J’étais le plus souvent prêt à tout, en particulier à faire n’importe quoi. Quelques actes gratuits plus loin, souvent sans réfléchir, m’emmenaient vers une douce folie, définitive et exutoire.


Tout le monde a un but dans la vie : fonder une famille, acheter une maison ou vivre les pieds en éventail aux frais de la princesse. Mais, moi, je ne voyais pas trop quel pouvait être mon but dans l’existence, à part faire chier les autres. J’aurais voulu être écrivain mais je n’arrivais pas à terminer deux pages ; ou alors musicien mais je n’arrivais pas à aligner deux notes. J’aurais aimé gagner au loto ou flamber au casino, histoire de ne pas bosser… ou au besoin faire un casse, j’ai toujours eu une sainte horreur du travail. Travail, c’est le pire mot que je connaisse.


En fait, la seule chose qui me préoccupait vraiment, c’était le fait que je n’avais pas de nana. J’ai toujours été obnubilé par les nanas et, au fil des ans, c’était devenu une véritable obsession. J’avais hyper envie de sexe, mais j’étais incapable de me rapprocher de qui que ce soit et tout contact restait impossible. Le monde était pourtant rempli de millions d’entités sexuelles qui ne demandaient qu’à s’exprimer, mais elles ne le faisaient jamais avec moi. Le manque affectif qui en résultait était comme un vide énorme qui aspirait mon âme.


Toutes les femmes, en tout cas toutes celles qui passaient pas trop loin de moi, étaient à priori possibles : surtout les plus bizarres, les plus laides, les plus démentes et les plus vieilles. Mais aucune femme n’était suffisamment horrible pour avoir envie de s’embarrasser d’un monstre comme moi. Il fallait que j’en trouve une encore bien plus moche, une plus seule, une plus désespérée. C’était le genre de fille que je cherchais, ce qui ne m’empêchait pas de m’imaginer en train faire des choses avec toutes les autres, même si j’étais convaincu que je n’avais aucune chance avec elles et aucune possibilité pour concrétiser.


Mon psychanalyste d’alors était un sale petit bourgeois. Mes entretiens réguliers avec lui étaient la condition sine qua non pour que je touche ma pension parentale. Mais la seule chose qui me plaisait dans les rapports «amoureux» que j’entretenais avec cet homme, c’est que je pouvais lui inventer des histoires à loisir, il n’en avait de toute façon rien à foutre. Alors je ne m’en privais pas, façon pour moi de remplir agréablement ces longues séances en tête à tête, à se regarder dans le blanc des yeux. J’aurais voulu lui couper sa petite barbiche, à ce con prétentieux. Selon cet homme, j’étais à la masse et irrécupérable, complètement stone et déconnecté du monde. C’est ce qu’il avait laissé entendre à mes parents. Mais, avec la franchise qui le caractérisait, bien entendu, à moi il n’en avait pas parlé, il se contentait de me regarder sournoisement derrière ses petites lunettes et d’encaisser son sale pognon.


Un jour je serai plus malin que toi, mon pote, et je te ferai bouffer ta merde : c’était le genre de challenge qui me motivait lors de ces séances moroses. J’aurais voulu être le premier timbré à foutre en l’air son thérapeute. Je savais que ce belu friqué avait, lui aussi, une fille bien moche, et tout aussi coincée que la grande grue qui lui servait de femme. Je les voyais, à longueur de séance, ces deux pétasses, sur la photo qui traînait ostensiblement sur le grand bureau freudien. Avec son nez crochu et ses yeux de caniche, camouflée entre ses ours en peluche et ses poupées Barbie, j’imaginais fort bien la fillote tomber amoureuse de mézigue. Une fois bien accrochée à ma petite personne, je la pervertirais et la ferais sombrer dans le stupre et la luxure, jusqu’à ce qu’elle devienne une jeune pute avide, que je pourrais prêter et traîner dans la fange, au grand dam de son père. Je tiendrais ainsi ma vengeance, quand ce couple prout-prout ma chère serait au fond du trou et bien désespéré.


À l’identique, la seule chose qui m’intéressait dans ma propre famille, c’était de pouvoir les avilir, j’avais la haine et l’irrespect, ni travail, ni famille, ni patrie aurait pu être ma devise.


Les mercredis après-midi, je les passais dans une MJC avec une bande de babas dégénérés qui fumaient du hash dans les toilettes en écoutant Renaud. Il y avait aussi quelques hip-hopiens, mais j’ai toujours détesté ces rappeurs à la manque. Il y avait surtout pas mal de filles, c’est surtout ça qui m’attirait. L’une d’entre elles avait le visage boutonneux et grêlé, ce n’était la plus belle, car elle était atroce. Mais, en ce qui me concerne, elle m’aurait bien suffi, je m’en étais d’ailleurs plus ou moins entiché. Elle jouait avec ses amis dans une pièce de théâtre mais elle n’était pas spécialement douée, elle se tenait beaucoup trop rigide, droite comme un balai, et avait toujours un temps de retard car elle avait beaucoup de mal à s’exprimer. Moi j’assistais religieusement à toutes ses répétitions, en la matant du fond du cœur avec le secret espoir, un jour, de l’aborder pour lui peloter ses petites miches et lui baisouiller sa bouche acidulée. Mais ce n’était évidemment qu’une vaine attente car je ne savais même pas comment elle se prénommait. Mon mutisme et ma froideur envers les gens étaient inconciliables avec les rapports sociaux en général, et avec l’amour en particulier. Impossible donc de briser la glace qui me séparait de ma promise, j’étais condamné à rester prisonnier de ma nullité, enfermé dans la solitude de cet enfer qui me servait de vie.


Toutes ces folies que j’ai pu faire pour elle… Souvent je la suivais durant des heures quand elle rentrait à son domicile. J’attendais sous la pluie devant le troquet qu’elle prenne un pot avec ses copines, je poireautais devant chez elle jusqu’à ce qu’elle se décide à sortir faire des courses. Et, lorsqu’elle marchait, j’étais toujours planqué à une dizaine de mètres, en train de la pister, tel un détective privé qui poursuit insidieusement sa proie. Un de mes fantasmes était qu’elle se fasse violer, par exemple sous un porche ou dans une cage d’escalier, par un vilain pas beau et surtout très méchant, le genre de type tellement pourri qu’on a envie de lui exploser la tronche. C’est alors que je serais arrivé en sauveur, le grand Zorro, le beau Zorro ; j’aurais écrasé la gueule de ce sombre macaque, avant que ma dulcinée se jette amoureusement dans mes bras pour me remercier…



Parfois aussi je m’imaginais pénétrant sournoisement dans son appart et me glissant dans le placard de sa chambrette pour la surveiller dans sa vie intime. Je la verrais se déshabiller, peut-être aussi se caresser ; dans sa vie privée et secrète, ce devait être une sacrée cochonne, le genre de fille qui ne pensait qu’au sexe et qui se branlait à longueur de journée, car elle aussi était en manque !


J’avais envie de la toucher, de l’embrasser, de la pénétrer, toutes choses qui auraient pu paraître faciles pour un jeune homme bien fait, mais qui étaient totalement inenvisageables en ce qui me concernait. Le jour où j’ai vraiment craqué, c’est quand je l’ai vue dans la rue embrasser un type, un petit gros à lunettes qui m’était sincèrement antipathique. Cela faisait quelque temps qu’il lui tournait autour, ce gros plein de soupe. Ça s’est passé dans la rue, sur le parking à vélos, il lui a roulé un gadin pendant de longues minutes. Ensuite ils sont montés, bras dessus, bras dessous, dans la MJC, il la tenait par l’épaule, ce gros fumier ! Crise de rage car jalousie féroce, j’ai destroyé sa mobylette, à grands coups de tatanes, puis à coups de tournevis, avant de l’envoyer valdinguer le plus fort possible contre le mur du bâtiment.



Après, je me suis saoulé. J’ai acheté quatre ou cinq bouteilles d’alcool dans un magasin et j’ai bu comme un trou en marchant dans la rue. Je me sentais le roi du monde, j’invectivais tous les passants en leur faisant des bras d’horreur, je leur foutais un doigt dans le cul en les insultant comme un taré. Ensuite mes idées se sont vaguement brouillées. Je me souviens juste qu’une des bouteilles s’est fracassée sur le pavé, j’étais désespéré. Puis, du côté de la gare, j’ai été abordé par des clodos, nous avons bu ensemble en braillant comme des putois et ils en ont sifflé de bonnes rasades, ils m’ont même taxé une ou deux bouteilles. De toute façon j’avais déjà mon compte.


Plus tard, je ne sais plus trop, je me revois en train de déambuler torse nu dans les ruelles en criant comme un goret, j’avais jeté mon t-shirt, mon portefeuille et même mes clefs. J’avais envie de me foutre à poil pour que la première femme venue, un peu en manque, me saute dessus. Seule la pudeur et un dernier gramme de fierté m’a empêché de retirer mon slip. Après, c’est le trou noir, j’ai dû essayer de rentrer chez moi en cassant la fenêtre car je n’avais plus mes clefs, mais je me suis coupé et, un peu plus tard, ce sont des mecs du quartier qui m’ont ramassé sur les pavés.


J’ai dû mettre deux trois jours à cuver, entre deux gerbages et trois vomissures. Ils m’avaient balancé sur une banquette complètement défoncée qui se trouvait dans une petite pièce toute sombre de leur appartement. De temps en temps, une fille venait me retrouver, me demandait si ça allait, me rafraîchissait le visage avec un gant de toilette. J’étais complètement hagard, les idées brouillées, je m’étais même pissé dessus. La fille en question n’était pas très belle, mais elle sentait bon le patchouli. Dans la pièce à côté, ça criait, ça chantait, il y avait toujours beaucoup de monde qui passait dans cet appart. Ça fumait aussi pas mal, des substances illicites, et je crois aussi que certains se piquaient. Sur un vieux phono pourri passaient à longueur de journée des vieux disques tout craquelés : des tubes de Jimmy Hendrix, des Aphrodite’s Child, des Janis Joplin, ou alors des trucs complètement planants, rien que de la musique pour camés. Presque trente ans de retard qu’ils avaient, les années quatre-vingt dix approchaient… En bon fan de la culture punk, c’est quand même le vinyle de Nico que je préférais. Femme fatale, l’égérie du Velvet, et surtout le morceau The End, je me le passais souvent en boucle. Il y avait aussi Le bal des Laze de Polnareff, que j’écoutais à longueur de journée. Mais au bout d’un certain temps, il y avait toujours quelqu’un pour m’engueuler. Faut dire que ça les énervait, ils devaient trouver Nico particulièrement morbide.


Je suis resté ainsi des journées entières à glandouiller, comme ça, affalé dans leurs fauteuils ou sur leurs canapés, à fumer quelques joints au passage quand il s’en présentait ou à boire un vieux jaja acide ramené par des poivrasses. J’ai même essayé les champignons hallucinogènes.


Les filles semblaient faciles, mais elles étaient toutes plus ou moins maquées, elles avaient toutes leurs jules attitrés. Simplement, au bout d’un certain temps, les mecs se les échangeaient. Celle qui s’occupait de moi était amoureuse d’un grand type tatoué qui n’avait pas l’air commode, avec sa grosse boucle d’oreille accrochée dans le nez. Parfois, il se l’emmenait dans la pièce à côté et se la baisait vite fait, avant de la jeter. Après la bataille, manifestement, elle lui cassait les pieds, il ne pouvait déjà plus la supporter.



Un jour, n’en pouvant plus, j’ai bu la moitié d’une bouteille de pinard, histoire de me donner un peu de courage, et lorsque Mariette est venue me retrouver, qu’elle a posé gentiment sa main sur ma joue pour me demander si ça allait, j’ai pris ça comme un encouragement, je l’ai attirée à moi et l’ai embrassée de force, un patin d’enfer qui a duré une bonne minute. Surprise par la soudaineté de mon attaque, elle s’est dans un premier temps laissée faire, puis m’a solidement repoussé et remis à ma place. Gentille et compatissante, elle m’a juste un peu sermonné. Elle aurait été seule, je crois que tout ceci n’aurait pas trop prêté à conséquence.



Si tu savais comme je t’aime et comme j’aime toutes les filles, en général… Un cri d’amour face à la solitude du monde désespérément vide qui m’entourait. Mais ce jour là elle n’était malheureusement pas seule et ce petit incident est arrivé aux oreilles de son mec. Du coup, je me suis fait jeter, ils m’ont balancé à trois dans la rue, comme ça, sur les pavés, tel un vulgaire sac de patates. Ils voulaient bien être sympas mais il y avait quand même des limites, il ne fallait pas toucher à leurs meufs, et c’était vraiment plus la peine que j’y remette les pieds.


Je suis retourné à mon appart, il avait été non seulement cambriolé, mais aussi saccagé. Les mecs étaient rentrés en force par la fenêtre et avaient tout dévasté. Les affaires qui restaient étaient cassées, sauf deux ou trois fringues qu’ils n’avaient pas pris la peine de déchirer. Comme le proprio ne me connaissait pas vraiment, parce que je lui avais fourgué de faux papiers et que cela faisait bien cinq ou six mois que je ne payais plus mon loyer, sans hésiter je me suis tiré. J’ai ramassé les quelques habits qui me restaient et je me suis barré vers des cieux plus cléments.


Par la suite, j’ai dû coucher quelques jours dehors, le temps que je contacte ma famille. C’était le printemps, il ne faisait pas trop froid. Mon père m’a copieusement enguirlandé car cela faisait plus d’un mois que je n’avais pas vu mon psy. Inflexible, il a tenu à ce que j’aille pleurnicher chez ce disciple freudien pour qu’il accepte de me reprendre en thérapie. Et comme j’avais perdu ma carte bleue et tous mes papiers, ça a été aussi galère pour qu’on m’envoie un peu de fraîche. Il a fallu que je fasse une déclaration à la police, parce que, en guise d’explication à mon pater, j’avais raconté que je m’étais fait castagner, une vague histoire à dormir debout : des types louches qui m’avaient soi-disant tabassé, avant de piquer mes effets et de m’enfermer plusieurs jours dans une cave. Je crois bien que les poulets ne m’ont pas cru une seule seconde. Ils ironisaient sur mon incapacité à localiser l’endroit et à décrire, précisément, mes agresseurs. En ricanant, ils m’ont même demandé si je m’étais fait violer, je suis sûr qu’ils me prenaient pour un pédé, et la pouffiasse qui tapait à la machine n’était pas la dernière à se foutre de ma gueule.


Au bout de quelques jours, mes affaires se sont arrangées, j’avais trouvé un petit meublé dans un autre quartier. Avec l’argent que mon père me versait chaque mois, j’aurais pu vivre vraiment à l’aise mais, d’un autre côté, je préférais zoner. Dans la piaule que j’avais trouvée, il n’y avait qu’un lavabo qui crachouillait une eau jaunâtre. De toute façon, je n’avais pas trop l’habitude de me laver. J’allais parfois à la piscine mater les miches des gonzesses qui se trémoussaient. Je trempouillais des heures durant dans le chlore, au moins ça me décrassait. Et, dans les vestiaires, souvent je me branlais en pensant à tous ces nibards qui balançaient à quelques pas de là, à toutes ces petites salopes hystériques qui gloussaient comme des malades au bord de la piscine, avec leur désir de bien se faire baiser.


En attendant, je passais des jours maussades dans une quinzaine de mètres carrés. J’en étais rendu à un point tel que, parfois, j’imaginais même ma logeuse rentrant dans ma chambrette en petite tenue affriolante. Elle avait pourtant plus de soixante piges et ne manifestait pas vraiment l’envie de se faire sauter. C’était une ancienne éducatrice qui s’était occupée, en son temps, d’enfants attardés et inadaptés. Depuis que son demi-frère s’était suicidé, elle vivait avec une belle-sœur à moitié impotente. Plusieurs fois par semaine, elle recevait ses anciens élèves, très souvent des mongoliens, qui se faisaient visiblement une joie de lui rendre une petite visite.



Évidemment, je n’en avais rien à foutre, je n’étais pas en phase avec toutes les bontés du monde mais (sans doute une dernière trace d’humanité) je dois avouer que ces rapports humains, parfois, me fascinaient.


Parmi toutes ses élèves, il y en avait une qui m’intriguait un peu plus que les autres, une fille très brune avec un grand gros nez, et qui marchait en faisant de très longues enjambées. Elle n’avait pas le type mongol, mais faisait quand même passablement nunuche. Quand elle s’exprimait, elle parlait toujours très fort, je l’entendais souvent crier dans la cage d’escalier : Madame Pérez ceci, madame Pérez cela. C’était ainsi que la vieille instit s’appelait.



Invariablement, c’était ainsi que ça se passait. Parmi toutes les anciennes élèves, c’était une des plus constantes à venir voir son professeur. Visiblement les deux femmes s’adoraient. Alors il n’était pas rare que je croise Joséphine dans la cage d’escalier.



Mais je crois qu’elle n’avait qu’une vague idée de ce que pouvait être la gauche et de ce que pouvait être la droite, c’était vraiment une drôle de fille. Croiser quelqu’un dans un escalier n’était pas un réel problème pour elle, mais beaucoup plus un jeu qui la rendait joyeuse. Elle ne savait jamais trop comment s’y prendre, ni comment ça allait exactement se terminer : si j’allais me pousser ou me reculer pour la laisser passer, ou si j’allais au contraire lui faire barrage, auquel cas elle était bien ennuyée. Parfois, elle reculait ou alors m’houspillait. Il faut dire que l’escalier n’était pas bien large et plutôt du genre abrupt. Souvent, je la taquinais en lui laissant croire qu’elle pouvait passer mais je refermais le passage au tout dernier moment. Quand elle parvenait enfin à dépasser l’obstacle, ça la rendait hyper heureuse, elle se mettait à crier de joie et je l’entendais sauter de marche en marche, en dévalant jusqu’à la rue, en se racontant toute seule une belle histoire, qu’elle était certainement la seule à bien pouvoir comprendre.



Toujours est-il qu’un matin, elle s’était pointée chez la mère Pérez et n’arrêtait pas de sonner, de taper, d’appeler à la porte de ma logeuse alors que celle-ci, manifestement, n’était pas chez elle. Complètement excitée, Joséphine parlait fort dans les escaliers et faisait un raffut du diable, elle n’allait pas tarder à rameuter tous les locataires. Certes, les autres, je n’en avais rien à foutre mais, d’un autre côté, moi aussi, cela me dérangeait. Alors, je suis sorti sur le palier pour tenter de la calmer, pour essayer de lui faire comprendre qu’elle n’était pas dans un hall de gare, que son éducatrice était momentanément absente, qu’elle était peut-être partie pour faire une course. En me voyant, elle s’est quelque peu radoucie, son visage s’est illuminé, mais il fut difficile de lui faire entendre raison. Selon elle, madame Pérez ne pouvait qu’être là, parce que c’était l’heure où elle venait généralement la visiter et qu’elle était toujours là lorsqu’elle venait la voir, son raisonnement était d’une logique implacable.


Après moult palabres, toutes aussi tonitruantes les unes que les autres, elle consentit finalement à m’accompagner dans ma piaule où je lui proposai d’attendre sa préceptrice, ce qui ne l’empêcha pas de continuer à jacasser… À mon sens, Dieu n’aurait jamais dû se risquer à donner la parole à ce genre de fille, car elle en usait et en abusait. C’était pour moi complètement impossible de la faire taire car elle avait toujours un mot à dire, elle en était vraiment soûlante. Maintenant qu’elle avait oublié la mère Pérez, son attention se reportait sur mon environnement immédiat qu’elle découvrait soudain.



Tout était prétexte à émerveillement, avec les décibels en prime.



Elle résonnait comme une enceinte de dix mille watts et continuait à blablater, un vrai moulin à paroles et ça filait à cent à l’heure.



Mais elle restait debout, les bras ballants. Je lui aurais bien proposé de boire quelque chose mais je n’avais qu’un pack de bières et je ne pensais pas que, dans son état, l’alcool eut été très bon pour sa santé. Puisqu’elle ne voulait pas s’asseoir sur le lit, j’ai avancé vers elle une chaise. Va savoir ce que j’ai voulu faire, peut-être simplement l’attraper et l’entraîner doucement sur cette assise, pour qu’elle se calme un peu. Toujours est-il que je me suis rapproché d’elle, très dangereusement rapproché d’elle, que je l’ai saisie par les épaules. Bon Dieu ! ça avait beau être une débile, elle n’en était pas moins femme, et une femme particulièrement épanouie avec des formes très affirmées, et sans doute pour moi trop excitantes : ses seins, dressés dans leur cocon, pointaient avec une telle d’insolence ! Je sentais à quelques centimètres de moi leur chaleur irradier.


Je n’aurais jamais dû l’attirer ainsi dans mon antre, aucune femme n’y était jamais entrée, excepté la mère Pérez pour réclamer son loyer. La vie nous pousse parfois à faire de grosses conneries et, cette fois-ci, j’en ai commis une belle. J’ai approché mes lèvres de son visage et j’ai cherché sa bouche que j’ai trouvée, sans hésiter. À ce moment là, mes bras tendus imposaient encore un peu de distance, comme si je faisais tout mon possible pour ne pas toucher sa féminité. Ce baiser n’en fut pas moins lippu. Je me souviens qu’elle avait ses yeux grands ouverts et qu’elle me regardait, intriguée, peut-être surprise que je lui fasse cela, mais pas vraiment étonnée que ça se passe ainsi. Ma langue a investi sa bouche qui a répondu tout de suite à mon attente.


Elle n’avait sans doute jamais embrassé quiconque sur la bouche mais, instinctivement, elle a su faire du premier coup. Nos langues se sont enroulées l’une sur l’autre, avec force et avec envie, elles se sont aspirées et se sont appréciées. Joséphine a répondu point par point à mes sollicitations, pas un instant je n’ai eu l’impression de la forcer à quoi que ce soit. Bien au contraire, quand je me suis enfin décidé à la prendre dans mes bras, à éliminer la distance qui nous séparait encore et à la serrer intimement contre moi, c’est elle qui s’est faite chatte et qui m’a serré tout contre elle, cherchant même à aller toujours plus loin dans ce baiser goulu. L’envie appelle l’envie et je ressentais fort bien ce désir qu’elle avait de se donner corps et âme. Elle avait beau être ma première partenaire, je voyais bien qu’elle était d’ores et déjà entièrement acquise à mes caresses, il est des sensations qui ne trompent pas. Je crois que je n’aurais jamais pu imaginer, même en rêve, qu’un élan d’amour puisse être si grandiose.


Instant magique que ce baiser qui n’en finissait pas ; nous étions debout, seuls au monde, perdus au beau milieu de cette pièce qui était, elle-même, perdue au milieu de nulle part, et nous nous roulions une pelle d’enfer, sa poitrine bien chaude écrasée contre mon torse ferme. C’était la première fois de ma vie que j’embrassais une fille, excepté la fois précédente, inachevée, avec Mariette. Pour moi, c’était tellement nouveau et aussi tellement beau, le premier grand moment de ma vie d’homme… j’en avais eu tellement envie !


Un bruit dans l’escalier brisa le charme de ce moment unique. Quelqu’un qui descendait. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience de l’horreur que je venais de commettre : profiter ainsi d’une jeune débile ! J’ai eu du mal à me détacher d’elle car elle restait collée à moi comme une ventouse avide. Je crois qu’elle n’a pas du tout compris pourquoi je voulais mettre un terme à ce baiser. Elle n’avait manifestement aucune envie que ça s’arrête, elle y trouvait tout son compte. Surtout que, comme elle s’agrippait, j’ai dû le faire avec une certaine brusquerie. Cette séparation en fut, du coup, encore plus cruelle. Je l’ai finalement fermement repoussée et me suis écarté d’elle.


Je crois que je lui ai dit un vague Je m’excuse mais je ne savais, à vrai dire, plus du tout où j’en étais, j’étais un peu dans un état second. Je suis allé me réfugier à l’autre bout de la pièce en priant pour qu’elle ne vienne pas m’y retrouver. Puis j’ai commencé à évaluer amèrement l’impact de mon insouciance. À proprement parler, je n’avais pas abusé d’elle et n’avais pas usé de ma force physique pour l’embrasser. Tout s’était passé le plus naturellement du monde et de la façon la plus cool qui soit. Il n’empêche que j’avais profité de sa faiblesse, comme un vilain petit goret, et que j’en avais maintenant vraiment honte. Toutes choses qui contrastaient avec le fait que je l’aimais bien et lui voulais vraiment le plus grand bien.


Elle est restée un long moment debout, les bras ballants, figée sur place, hagarde et médusée, semble-t-il, par ce qui venait de se passer. Je n’étais pas très fier de moi. Plus une seule parole ne sortait de sa bouche, j’avais endigué ce flot ininterrompu, cassé cette belle mécanique, et j’étais vraiment inquiet. Avais-je vraiment fait quelque chose de mal ? L’avais-je définitivement traumatisée ? Je ne savais plus trop comment m’y prendre pour rattraper le coup et la réconforter. J’avais peur d’avoir brisé quelque chose en elle et de ne pouvoir la réparer, j’étais vraiment désemparé. J’aurais bien voulu qu’elle se remette à parler comme à son habitude et que tout redevienne un peu comme avant.



Elle a secoué affirmativement la tête puis, sans dire un mot, elle s’est affalée de tout son poids sur le matelas avant de tourner la tête vers moi et de me gratifier du plus beau sourire de la création. Traumatisée mais pas malheureuse, elle semblait quelque peu irréelle. Elle non plus ne savait pas trop comment réagir face à cette situation, tout à fait inhabituelle pour elle. Elle était légèrement hébétée, n’avait pas spécialement envie de s’en aller et avait décidé de s’incruster en attendant une suite, dont elle n’avait probablement qu’une vague idée mais que, manifestement, elle espérait. Machinalement, j’ai pris une clope parce que je me sentais vraiment stressé.



Parce qu’elle avait un père en plus. Allait-elle tout lui raconter, allait-il venir pour me casser la gueule ? Je me voyais déjà repartir entre deux gendarmes. Il paraît qu’en prison les petits jeunes comme moi sont sodomisés, c’était bien la seule chose qui me faisait peur. Sinon, passer ma vie entre quatre murs avec pour tout horizon une boule de papier, je crois que j’aurais aimé. Mais pas le jeu des savonnettes, avec de gros bras, dans les douches communes.



Et voilà, la machine était repartie. J’avais eu très peur, l’espace d’un instant, de l’avoir vraiment cassée, mais ce n’était heureusement qu’un court arrêt, elle reprenait son rythme de croisière. Elle continua ainsi son discours jusqu’à plus soif, intarissable sur tous les points, jusqu’à ce que la mère Pérez se rapplique enfin. Quand j’ai entendu la vieille grincheuse grimper dans les escaliers, je suis sorti précipitamment pour la saluer sur le palier, elle tirait péniblement par la main sa belle-sœur légumineuse :



Très bien fait, je ne savais pas, mais en tout cas je l’avais fait… J’ai remis la jeune débile entre les mains de son ancienne éducatrice, en priant pour qu’elle ne lui raconte pas tout. En sortant de la pièce, Joséphine m’a regardé avec des gros yeux plein d’amour qui m’ont beaucoup touché. Traumatisée, oui, mais traumatisée parce qu’elle en attendait probablement plus de moi et qu’elle ne comprenait pas que je me débarrasse ainsi d’elle. Ça m’a fait mal au cœur de la voir aussi perdue : décidément je ne faisais vraiment rien de bien.


Le lendemain, j’ai essayé de percevoir à travers le regard de ma logeuse une sorte d’anathème qu’elle aurait pu me lancer, mais je n’ai rien trouvé d’autre que sa sévérité habituelle. Après tout, ce n’était rien qu’un tout petit baiser ; sauf que les baisers, en général, me portaient préjudice.


Joséphine n’avait donc rien dit ? J’espérais que tout ceci allait se perdre très rapidement dans l’oubli. Mais, en fait, il n’en fut rien. Peut-être une semaine ou deux plus tard, quelqu’un frappa à ma porte. J’ouvris nonchalamment, en pensant au type du premier qui venait me taxer souvent des clopes, mais une furie se jeta sur moi, s’accrocha à mon cou en m’embrassant avidement la bouche. Sous le poids de son empressement, je suis tombé avec elle à la renverse, sur le linoléum, entraînant une chaise dans ma chute. Mine de rien, nous aurions pu nous faire vraiment mal. Après m’avoir longuement bisouillé sous tous les angles et avec fébrilité, après avoir glissé sa langue tout au fond de ma bouche, elle a consenti enfin à se relever, consciente de sa bonne blague. Et Joséphine d’éclater de rire en me voyant le cul par terre, un rire tonitruant, comme à son habitude, de quoi réveiller tout l’immeuble, de quoi également alerter la mère Pérez qui rappliqua d’ailleurs aussi sec :



La vieille institutrice jeta un œil sévère vers moi, toujours le cul par terre, puis la regarda, elle, en fronçant les sourcils :



J’étais en train de me relever mais cette évocation m’a figé sur place. Joséphine avait lâché le morceau, elle venait de vendre la mèche et je sentais peser sur moi le jugement réprobateur de la vieille femme protectrice. Je ne savais plus où me mettre et n’osais la regarder, de peur qu’elle me fusille avec ses yeux de vautour.



J’avais commis le mal et le mal allait me rattraper, m’annihiler et m’expédier en enfer, c’était pour moi une certitude. Plutôt que de ronger mon frein, j’ai préféré sortir, sortir pour me saouler. J’ai acheté une bouteille de pinard et l’ai bue au goulot en déambulant dans le parc comme un taré. Quelle merde ! Quelle foutue merde de vie de chiotte ! J’en avais oublié ma séance chez mon psy. Ce salaud me la ferait quand même payer, qu’il crève donc ce taré, et que la mère Pérez crève aussi avec lui. Un couple de petits vieux assis sur un banc fit les frais de ma révolte. Elle, gentille bonne femme, nourrissait les pigeons. Je les ai invectivés et incendiés, en les traînant plus bas que terre. Par pure vengeance, je les ai traités de vieux débris, de vieux fachos et d’enfoirés. Comme les gens autour d’eux commençaient à s’énerver, je me suis barré.


Plus tard, dans l’après-midi, je suis retourné rôder du côté de la MJC, j’ai repéré de nouveau cette jeune fille sombre au visage grêlé. Cette fois-ci, j’étais coincé, je ne pouvais plus reculer, il fallait que je me décide. J’ai attendu patiemment que la répétition se termine. Quand la fille est sortie dans le couloir, je l’ai rattrapée, agrippée, collée dans un coin du mur, presque embrassée de force. Du moins j’ai essayé mais elle s’est débattue et m’a repoussé :



Puis elle s’est enfuie en courant vers la sortie.



Puis elle est ressortie et a parlé avec quelques types attroupés devant le bâtiment. Je l’ai imaginée en train de leur dire : Ya ce connard, là-bas, qui a essayé de m’embrasser… D’ailleurs, deux ou trois mecs ont regardé dans ma direction. Alors j’ai pris peur, les jambes à mon cou, j’ai couru comme un dératé. Je suis sorti derrière l’immeuble par une porte dérobée et j’ai filé à travers la ville.


Je n’ai pas arrêté de marcher jusqu’à la nuit tombée. Désormais, partout, j’étais grillé. Je me suis réfugié un peu plus tard dans un bar à putes. J’ai pensé qu’au moins là, on ne viendrait pas me chercher. Il y avait cette fille bizarre qui ne parlait jamais à personne, cette brune aux cheveux fous qui ressemblait à une sorcière. Souvent, elle se faisait draguer par des types. Elle montait, parfois. C’était en tout cas ce qui se racontait. Mais elle regardait toujours ailleurs, jamais dans ma direction, comme si elle me détestait. Cela faisait des mois que je la rencontrais et, à chaque fois, dans ses yeux, l’horreur de ma personne et, à chaque fois, cela me dégoûtait.


Sur les coups de trois heures du mat’, je suis rentré benoîtement à ma piaule, je n’avais de toute façon aucun autre endroit où aller. Je suis resté trois jours sans faire un bruit et sans bouger, préférant crever de faim et faire le mort que faire acte de présence. C’est le robinet du lavabo qui m’a trahi, il faisait un boucan d’enfer. Comme je pissais dans le lavabo, j’étais bien obligé de faire couler un peu d’eau pour le rincer. En début d’après-midi, la mère Pérez, qui avait dû m’entendre, est venue frapper à ma porte, j’ai ouvert car je n’avais aucun moyen de lui échapper ; de toute façon, elle avait ses clefs.



J’ai tout de suite pensé aux flics, je me suis même demandé s’ils me laisseraient le temps de préparer mon baluchon. Et je suis parti ainsi à l’échafaud, résigné et les épaules tombantes. Je vous jure pourtant que je n’avais rien fait, que je ne me sentais pas spécialement coupable, ce n’était qu’un simple petit baiser. Et, Joséphine, moi je l’aimais… En fait de flic, c’était une femme, une grande femme brune dans la quarantaine, distinguée et bourgeoise, manucurée jusqu’au bout des ongles. Elle me lança un regard froid où je perçus un grand mépris. Pour elle, je n’étais visiblement qu’un pauvre type. Ma mère réagissait, elle aussi, très souvent de cette façon-là.



Alors j’ai serré les dents. Je te chie dessus avec tes belles idées, c’est ça que j’ai pensé. Je voyais bien cette maniérée faire des dons aux bonnes œuvres. Tout comme ma mère, le même modèle en tout aussi conne. Le genre de femmes que je détestais.



Je baissais les yeux sans moufter. Cause toujours, tu m’intéresses…



Mais elle ne réussit pas à me soutirer la moindre parole. Après m’avoir bien condamné, les deux femmes finirent par me relâcher. Du palier, je les entendis vomir leur fiel : Crétin, taré… Je suis sûre qu’il n’en a même pas conscience… Quinze jours plus tard j’avais déménagé, encore dans un autre quartier.


Quatre ou cinq ans après ces faits, je sortais d’une cure de désintoxication pour alcoolisme. Toujours sans boulot, je zonais comme un zombie dans la ville, à rien glander à longueur de journée. J’attendais à un arrêt de bus quand une femme brune m’a abordé, sauté au cou et embrassé. Elle se souvenait parfaitement de moi. Moi, sans doute un peu moins, à cause des ravages de l’alcool. Les passants nous ont regardés, se sont peut-être inquiétés de voir cette fille d’apparence anormale embrasser un gars comme moi, hirsute et mal rasé. Le car est passé, nous ne sommes pas montés, notre baiser s’éternisait… Mais que d’amour en elle ! Tout l’amour de la terre. Elle me voulait pour elle et ne voulait plus me lâcher, et continuait à me dévorer au risque de m’étouffer.


Joséphine a voulu savoir où j’habitais et j’ai pris tout mon temps pour le lui montrer. La suite, je ne sais pas si je vous la raconterai un jour. C’est l’histoire finalement banale de deux êtres qui cherchaient un peu de bonheur et qui, finalement, se sont aimés. Combien de fois, lors de ses visites, avons-nous eu du mal à nous séparer ! Elle se faisait pourtant enguirlander quand elle rentrait en retard chez ses parents. Et, je crois bien que je n’ai jamais connu femme aussi heureuse, heureuse de vivre, heureuse d’espérer… En tout cas, moi, elle m’a sauvé.





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