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n° 13018Guust22/11/08
Fauteuils de cuir et peau de vache
critères:  autostop humour -coupfoudr
46453 caractères
Auteur : Guust

Il fut un temps où les marchands de meubles, de vins fins, d’aspirateurs et autres acharnés vendeurs de camelote semblaient m’avoir pris pour cible. Était-ce parce que mon profil correspondait à celui du pigeon de première classe, ou plus simplement parce que mon numéro d’appel figurait dans l’annuaire ?

Je ne l’ai jamais su, mais toujours est-il qu’à cette époque, j’avais plusieurs fois envisagé de me passer de ligne téléphonique.


Ces gens avaient pris l’habitude de sonner en début de soirée, soit pour me proposer un rendez-vous chez moi pour une démonstration à la noix, soit pour m’inviter à leur rendre visite dans leur magasin tout proche. Généralement, je les envoyais paître avec la même courtoisie de façade qu’ils utilisaient pour m’importuner.

De toute manière, les personnes à la voix suave qui m’appelaient par mon nom et disaient se prénommer Brigitte, Caroline, Étienne ou Jean-François faisaient leur boulot comme n’importe qui d’autre, et je n’avais pas à leur en vouloir spécialement, ni à me montrer désagréable avec elles. Un refus ferme et poli, voilà ce que j’avais coutume d’opposer à leur boniment appris par cœur.


Parfois, avec Lucie, nous acceptions, contre promesse de remise d’un cadeau, de faire un saut jusqu’à l’une ou l’autre boutique, où nous retirions ledit cadeau sans dépenser un euro, puisqu’on nous l’offrait sans obligation d’achat. Bien sûr, le « magnifique service à déjeuner dix-huit pièces » avait tout de la dînette, et « l’indispensable fer à repasser » rendait l’âme après à peine une demi-heure de vaillant service, mais ça faisait partie du jeu, et nous ne nous en plaignions pas.


Les plus enquiquinants étaient sans conteste les marchands de salons de cuir. Ces rapaces, après vous avoir arraché la promesse d’une visite dans leur show room, vous faisaient parvenir un courrier stipulant qu’ils attendaient votre arrivée avec impatience pour se faire un plaisir de vous offrir sans engagement d’achat, contre remise de la lettre et à la condition expresse de venir en couple, le meeeerveilleux gadget dont vous ne pourriez désormais plus vous passer.


Puis est venue l’époque où je me suis mis à les envoyer promener avec beaucoup moins de délicatesse, parce que je vivais seul depuis que Lucie était retournée chez sa mère et que j’en avais vraiment marre de tout ça.

Parfois, les soirs de cynisme, j’avais envie d’accepter l’entrevue pour ne leur asséner mon refus poli qu’une fois terminée la démonstration et épuisés tous leurs arguments, et cela rien que pour les emmerder en leur faisant perdre leur temps ; mais je me rendais compte que par la même occasion, je gaspillerais le mien, alors je m’en abstenais et je disais non directement.


Et puis, un lundi soir, j’ai cédé. Était-ce la voix de la demoiselle au téléphone ? L’effet des deux ballons de rouge que je venais de m’envoyer derrière la cravate en guise d’apéritif ? Le fait que je commençais à me sentir seul après six bons mois de célibat ? L’ambiance déprimante d’un lundi pluvieux ?

J’ai répondu que je me rendrais dimanche, accompagné de mon épouse, à la « journée portes ouvertes » de Salonzencuir & Compagnie, pour y retirer mon merveilleux-cadeau-sans-obligation-d’achat et, accessoirement, visiter le magasin.


Je savais que j’allais recevoir une lettre, dans les tout prochains jours, mais je m’en fichais. De toute manière, je n’avais nullement l’intention de leur rendre visite. C’était juste pour leur faire gaspiller le papier, l’enveloppe et le timbre.





J’ai trouvé l’enveloppe dans ma boîte aux lettres le mercredi soir, en rentrant du boulot. Je l’ai ouverte distraitement, haussant les épaules à la vue de l’en-tête colorée au sigle de Salonzencuir & Compagnie, et j’ai balancé le tout dans la corbeille à papiers, au pied de mon bureau.

J’aurais oublié l’affaire jusqu’à la prochaine séance de harcèlement téléphonique d’un des multiples marchands de meubles se disputant le marché, si le lendemain jeudi, les chauffeurs d’autobus n’avaient décidé, à titre exceptionnel, de partir spontanément et sauvagement en grève.


Désorientés par cet imprévisible coup du sort, travailleurs et écoliers restaient tranquillement chez eux s’ils avaient appris la nouvelle au bulletin matinal d’informations et considéraient ça comme un jour de congé providentiel, ou se débrouillaient pour se déplacer par un autre moyen : force du jarret ou véhicule privé.

J’étais au courant de la chose en quittant mon domicile au volant de ma voiture, et lorsque j’ai aperçu, quelques centaines de mètres plus loin, l’auto-stoppeuse sur le bord de la route, je me suis arrêté sans hésitation.

J’allais dans le centre, et elle aussi, alors elle a secoué son parapluie et elle s’est assise en frissonnant.



J’ai démarré tranquillement, en l’observant du coin de l’œil.



Je l’ai regardée de travers, alors elle s’est mise à rire.



Effectivement. Elle ne prenait pas de risque.



Elle s’est contentée de rire à nouveau. Elle avait un rire clair, très spontané. J’aimais bien.



Le trajet a passé incroyablement vite. Elle s’est intéressée au disque compact qui tournait en sourdine, reconnaissant John Coltrane, et quand nous sommes arrivés sur la place, je la trouvais si sympathique qu’avant qu’elle descende de la voiture, je lui ai proposé de la reprendre en fin de journée.






J’ignore pourquoi l’idée saugrenue m’est venue soudainement à l’esprit en remontant vers la périphérie en fin de journée, mais je suppose, avec le recul, que c’est le dynamisme, la gaieté et la fraîcheur de ma passagère qui m’ont laissé imaginer qu’elle ne serait pas opposée à participer à ce que j’imaginais déjà être une bonne blague.



Elle a tourné vers moi ses yeux noisette et son petit nez mutin entouré de quelques menues taches de rousseur.



J’ai entamé mes explications, mais elle m’a interrompu :



J’ai cru un instant qu’elle allait descendre, mais elle a attendu tranquillement la suite de mon exposé, puis, en se mordillant la lèvre inférieure et en regardant le plafond de l’habitacle, elle a réfléchi un instant.



Elle a quitté son siège et juste avant de fermer la portière, elle m’a jeté :



Elle a suspendu son geste.



Et, sur un dernier sourire espiègle, elle a claqué la portière. Je ne savais rien de cette étrange jeune femme, hormis le fait qu’elle travaillait au bureau de poste et qu’elle disait se prénommer Tania. Je suis rentré chez moi moins tranquillement que d’habitude, en me demandant quelle mouche m’avait piqué pour que j’agisse de la sorte. J’avais en mémoire son rire clair, ses yeux noisette soulignés de quelques petites taches de son, sa silhouette fine et son incontestable dynamisme.





J’ai montré à la vendeuse la lettre que j’avais récupérée dans ma corbeille à papiers en me félicitant de ne l’avoir ni déchirée ni froissée, et elle m’a répondu, alors que je lui réclamais poliment le cadeau :



J’ai haussé les épaules et suivi l’espiègle postière dans les méandres de la salle d’exposition. Je savais que le personnel du magasin garderait un œil discret mais attentif sur nos évolutions entre les groupes de fauteuils. Mains dans les poches, je traînais les pieds, regardant vaguement les meubles d’un air distrait et répondant par des grognements soulignés de mimiques sceptiques ou agacées aux multiples interpellations de ma prétendue épouse.


Celle-ci jouait le jeu avec un évident plaisir, s’affalant dans les sofas avec de grands éclats de son rire clair, tapotant les accoudoirs, palpant les rembourrages, caressant les cuirs… Lorsqu’elle voyait un modèle de salon à son goût, elle battait des mains puis en essayait toutes les places, clamant à voix haute son enthousiasme, ce qui avait pour effet d’attirer l’attention des autres clients autant que celle des employés.



Nous avons achevé le tour du show-room et, attentive, la vendeuse nous a gentiment rejoints au détour d’une allée.



J’ai plongé la main dans la poche de ma veste, pour y récupérer mon invitation.



Très professionnelle, l’hôtesse a souri.



J’ai à nouveau traîné les pieds, pendant que Tania nous entraînait vers un joli salon de coin en cuir crème.



Mais Tania m’a attrapé par le bord de la veste.



Je me suis retrouvé assis près de ma prétendue compagne, et la vendeuse s’est installée, légèrement de biais, de l’autre côté de l’élément d’angle. Sa jupe est remontée largement au-dessus de ses genoux, et j’ai aperçu la naissance de cuisses au galbe parfait, gainées de fin nylon à l’aspect satiné.



Elle a poursuivi son laïus d’une voix chaude et parfaitement calme, en nous regardant tour à tour, quêtant notre approbation, mais je n’écoutais que distraitement. J’avais immédiatement remarqué qu’elle se prénommait Véronique, non qu’elle ait eu une tête à s’appeler comme ça, mais parce qu’à défaut d’être inscrit sur son front, son nom était imprimé sur un badge épinglé au revers de la petite veste de son ensemble marron, qu’elle portait élégamment au-dessus d’un chemisier beige entrouvert sur l’amorce d’appétissantes rondeurs.


Véronique était particulièrement bien roulée, et j’ai trouvé une sorte d’éclat hypnotique à ses yeux d’un vert profond marqué de fines taches plus claires, paillettes d’or illuminant un visage à l’ovale parfait, au nez fin, à la bouche aux lèvres gourmandes qui, lorsqu’elles s’étiraient en un sourire chaleureux, révélaient une dentition parfaitement alignée comme on en voit sur les réclames de dentifrice. Ses cheveux clairs mi-longs parfaitement lissés se balançaient au gré des petits mouvements de sa tête, en luisant doucement sous la lumière des spots illuminant la salle d’exposition.



Je n’y connaissais pas grand-chose, mais j’avais déjà ouï ce genre de discours. Même chez les sous-doués dans mon genre, les leçons finissent par rentrer à force d’être répétées.



Elle est repartie dans ses explications, mais je savais à peu près ce qu’elle allait dire. Elle allait vanter la qualité supérieure du cuir pleine fleur, et la difficulté pour un non initié de distinguer la supercherie lorsque certains commerçants malhonnêtes essaient de faire passer de la croûte pour ce qu’elle n’est pas.



Tania jouait son rôle à la perfection. Assise entre la vendeuse et moi, elle semblait compter les points en battant des mains et des paupières avec enthousiasme. En blue-jean et pull à col roulé sous un petit imperméable en nylon, chaussée de bottillons bruns, elle faisait néanmoins un peu « campagne » en comparaison de la beauté troublante et de la classe naturelle de sa proche voisine.



Elle a posé la main sur la surface légèrement grainée, à l’aspect chaleureux, du cuir crème du fauteuil.



J’ai caressé le cuir également, juste sur l’arrondi marquant le bord de l’assise, mais je regardais Véronique et j’imaginais que je lui touchais le genou.



Véronique m’a regardé, me gratifiant d’un sourire chaleureux.



J’ai ri grassement.



La vendeuse a encore souri en me regardant droit dans les yeux, et pour échapper au trouble qui commençait à m’envahir, je me suis penché sur le côté et j’ai attrapé une étiquette qui pendait.



« En effet », me suis-je dit. « Par contre, ça ne me déplairait pas qu’elle me roule quelque chose, elle ! »



Elle a récupéré le petit classeur à couverture plastifiée qu’elle avait déposé près d’elle sur le canapé, l’a ouvert et en a tiré une feuille blanche et un stylo à bille. Elle s’est avancée légèrement sur le bord de l’assise, et pendant qu’elle se penchait sur la table basse pour griffonner quelques chiffres sur son bout de papier, j’ai pu plonger les yeux un peu plus loin dans l’échancrure de son chemisier, et si je n’y ai pas vu grand chose de plus, le léger supplément à suffi cependant à m’émoustiller un tantinet.



J’ai émis un petit sifflement, mais ce n’était pas les chiffres que je regardais.



Elle a de nouveau caressé les coussins.



Véronique a regardé Tania.



Elle s’est à nouveau tournée vers moi.



Elle s’est à nouveau penchée sur la table, rapidement, et je me suis penché également. J’avais le nez tout près de ses cheveux pendant qu’elle écrivait, et une bouffée d’un gourmand parfum m’a chatouillé les narines.



Les chiffres qu’elle lançait avec enthousiasme semblaient l’avoir quelque peu essoufflée, et j’ai vu sa poitrine qui se soulevait et s’abaissait à un rythme accéléré, tandis que ses cheveux aux reflets dorés balançaient doucement de part et d’autre de son visage.

Sa jupe avait légèrement remonté, et je ne savais où poser les yeux. Je l’ai regardée à nouveau bien droit tandis qu’elle me souriait, avec les paillettes qui scintillaient dans ses iris vert sombre. J’avais les mains moites et chaud dans le ventre et dans les reins, alors j’ai ouvert la bouche et je me suis passé la langue sur les lèvres trop sèches.



C’est tout ce que j’ai trouvé à répondre sur le moment. L’hôtesse a insisté, en se penchant à nouveau légèrement vers moi.



J’ai presque sursauté en entendant sa voix, tout près de moi. J’avais presque oublié sa présence ! La vendeuse a semblé surprise aussi, mais très brièvement. Elle a de nouveau souri.



Elle me regardait intensément.



J’ai hoché la tête.



Et, sur un dernier sourire, Véronique s’est esquivée. J’ai eu l’impression soudaine que quelqu’un venait d’éteindre la lumière.



Quelle question !



Ses yeux noisette se sont étirés lorsqu’elle m’a souri.



Véronique revenait avec les consommations, et nous nous sommes tus.



Mais je n’ai rien dit de plus.



Elle a bu une gorgée de café, puis a déposé sa tasse et a griffonné rapidement quelques chiffres sur son bout de papier ; puis elle m’a tendu celui-ci avec un air conspirateur.



Tania s’est penchée pour regarder le chiffre, mais n’a rien dit.



Elle a regardé la vendeuse.



Véronique a récupéré le papier.



Elle s’est penchée vers moi, et j’ai de nouveau perçu son parfum gourmand, pendant que mes yeux papillonnaient dans l’échancrure de son chemisier.



Elle a sorti une liasse de feuillets autocopiants de sa farde, et a commencé à écrire.



Veronique a levé le nez.



La vendeuse a cessé d’écrire, elle me regardait, l’air un peu déçu.



Elle commençait à me gonfler !



Tania commençait à élever la voix. Nous nous sommes retrouvés debout tous les trois, et j’ai pris l’hôtesse à témoin.



La vendeuse m’a regardé d’un air dépité. Tania s’est vraiment fâchée, et les clients ont commencé à nous regarder.



Je suffoquais.



Elle s’est tournée vers l’hôtesse, au moment où deux membres du personnel faisaient gentiment s’écarter les quelques curieux pour s’approcher de nous.



On nous a priés de sortir, après avoir fourré dans les mains de Tania une petite boîte en carton, et nous nous sommes retrouvés sur le parking, à nous engueuler.



Tania m’a regardé, l’air étonné.



Je marchais rageusement vers ma voiture, Tania me suivant à quelques mètres.



J’ai ouvert la portière et je l’ai regardée en ricanant.



Je me suis assis dans la voiture, et au moment où j’allais fermer la portière, je l’ai entendue gueuler :



Je me suis enfermé et j’ai lancé le moteur, puis j’ai démarré et j’ai vu sa fine silhouette qui s’amenuisait dans mon rétroviseur. Elle avait l’air complètement idiot, plantée là avec son carton sur les bras, et je me suis dit que c’était bien fait pour elle, et qu’elle n’avait qu’à rentrer à pied ou se trouver un autre couillon que moi pour la prendre en stop !





Le remords m’a assailli lorsque je suis rentré chez moi, lorsque j’ai revu mon salon - en tissu - même pas abîmé, même pas usé, même pas sale. Je n’avais vraiment pas besoin de le remplacer. Même si la vendeuse était foutrement bien faite. Tania avait raison : elle m’avait empêché de faire une grosse connerie.


J’étouffais, à l’intérieur de la maison, alors je suis sorti et j’ai marché, en essayant de ne penser à rien, mais lorsqu’on marche, on pense à toutes sortes de choses. Je ne savais même pas où elle habitait. Je ne connaissais même pas son nom. Juste son prénom : Tania. Et encore fallait-il qu’elle m’eût donné le vrai. Je me suis traité d’imbécile, de sombre crétin, d’idiot congénital.

Et puis j’ai songé que je connaissais au moins son lieu de travail, et que je pourrais aller la trouver, lui dire quelques mots, lui présenter mes excuses.


Le lendemain, je me suis rendu au bureau de poste, et je l’ai vue derrière son guichet. J’ai laissé passer plusieurs personnes jusqu’à ce qu’elle soit disponible, et je me suis trouvé devant elle, complètement gêné.



Mais ça coinçait. J’avais la gorge serrée. J’ai quand même réussi à bafouiller quelques mots d’excuse.



Elle faisait mine de ne pas me connaître. Je ne savais que dire, que faire. J’ai acheté quelques timbres, en la regardant piteusement, mais elle a à peine levé les yeux sur moi. Polie, mais distante. Professionnelle derrière l’hygiaphone. C’était inutile d’insister, alors je suis sorti et je suis retourné à la bibliothèque.


En fin de journée, je me suis précipité au pas de course vers le bureau de poste, espérant la retrouver au moment où elle sortirait. Elle a effectivement franchi la porte, mais elle était accompagnée de deux collègues, ne m’a même pas regardé, et s’est dirigée avec eux vers l’arrêt du bus.

J’ai hésité, puis j’ai fait demi-tour, j’ai regagné ma voiture et suis rentré chez moi. Je n’avais envie de rien, besoin de rien. Je faisais les cent pas, m’asseyais d’un côté, m’effondrais de l’autre. Pourquoi étais-je tenaillé à ce point par les remords ? Je m’étais conduit comme un goujat, j’avais été ignoble, et je ne trouvais pas le moyen de réparer cette bévue.


Le lendemain, j’ai laissé la voiture devant la maison, et j’ai pris le bus pour me rendre au centre-ville. J’espérais que Tania l’emprunterait également, mais plusieurs lignes différentes passaient à proximité, et j’ignorais laquelle lui permettait de relier son domicile à son lieu de travail. Ce n’était pas grave, finalement. Je comptais recueillir de meilleures informations en fin de journée, quand elle quitterait le bureau de poste.


Une nouvelle fois, je me suis précipité en sortant de la bibliothèque, mais Tania ne s’est pas rendue à l’arrêt d’autobus. Je l’ai vue de loin qui déambulait dans une rue commerçante, accompagnée d’une collègue, et qui entrait dans une boutique, en sortait pour entrer dans une autre… J’ai réalisé que ma méthode était complètement pourrie, et je suis rentré chez moi par les transports en commun.


Le mercredi soir, j’ai attendu qu’elle quitte son lieu de travail, et cette fois je l’ai vue grimper dans le bus. Quelques minutes plus tard, après avoir récupéré ma voiture, j’ai entamé la filature, et j’ai ainsi pu découvrir quel quartier elle habitait, non loin de mon domicile. Lorsqu’elle a marché jusque chez elle, je l’ai suivie discrètement, à pied, et quand la porte s’est refermée, je me suis retrouvé tout con dehors, parce que c’était un immeuble à appartements et que je n’avais pas de clé pour entrer au-delà du hall et des boîtes aux lettres. J’ai regardé les noms, mais aucune étiquette n’était marquée d’un « Tania Machin » ou d’un « T. Quelque chose ».


Une dame est entrée dans le hall, et je lui ai demandé gentiment si elle connaissait une jeune femme s’appelant Tania.



J’ai encore joué le poireau pendant quelques minutes, puis, penaud, j’ai fait demi-tour et je suis retourné chez moi.


J’ai reporté mes espoirs sur le jeudi : j’ai acheté un bouquet de roses et j’ai attendu dans le hall, mais elle n’est pas rentrée. Où restait-elle donc ? J’ai réfléchi - chose qui parfois m’arrivait - et je me suis dit qu’elle était peut-être en congé. Je n’avais même pas vérifié qu’elle se trouvait au bureau de poste ce jour-là !



Avec mon bouquet, j’ai quitté le hall et j’ai marché dans la rue en traînant les pieds, et c’est à ce moment-là que je l’ai vue. Elle s’avançait vers moi d’un pas vif, accompagnée d’un type que je n’avais jamais vu. Son mec ? Son mari ? Voilà encore une éventualité à laquelle je n’avais pas songé !

Je me suis immobilisé, et je devais avoir l’air particulièrement con, planté là sur le trottoir, à quelques pas seulement de l’entrée de l’immeuble, le bouquet de fleurs à la main. Tania est arrivée devant moi d’un air décidé et à mon grand étonnement, m’a gratifié d’un sourire chaleureux !



Le bouquet s’est un peu écrasé entre nous deux, sur le coup, mais Tania n’a pas eu l’air d’y prendre garde. Tout près de ma bouche, elle a rapidement murmuré :



Elle m’a encore offert deux petits bisous tout humides et frais, puis s’est détachée de moi et, me tenant par le bras, s’est tournée vers l’autre type qui attendait, les bras ballants.



Le gars m’a fait un signe de tête, puis j’ai senti Tania qui tirait sur mon bras et m’entraînait vers l’immeuble. Nous sommes entrés en vitesse, elle a ouvert la seconde porte à l’aide de sa clé et je me suis rapidement retrouvé dans l’ascenseur, avec elle et le prénommé Mathieu. En poussant sur les boutons, Tania a déclamé, d’une voix chantante :



La cabine a grimpé doucement, avec Tania qui se serrait contre moi, et moi qui baissais la tête et enfouissais le nez dans ses cheveux pour ne pas regarder l’autre mec, qui lui devait nous observer attentivement. J’avais encore sur les lèvres le goût des petits baisers que la jeune femme m’avait donnés, et je sentais son corps tout près du mien.

J’ai fait des efforts pour empêcher mes mains de trembler, pendant que je lui entourais les épaules de mes bras. Quand l’ascenseur s’est ouvert automatiquement au troisième, nous avons accédé à un petit hall. Tania a poussé sur un bouton rétro-éclairé et la lumière, commandée par une minuterie, a inondé la petite pièce.



J’ai regardé dans sa direction et j’ai remarqué qu’il m’observait sans sourire. Je lui ai quand même fait un signe de tête, tandis que les portes coulissantes de l’ascenseur demeuraient obstinément ouvertes. J’ai entendu un bruit de clés derrière moi, puis Tania a dit :



Puis elle m’a entraîné dans son appartement et Mathieu a disparu momentanément de mon existence.



J’étais encore sous le coup de l’émotion. Je sentais toujours le goût de ses lèvres, la caresse de son corps contre le mien… mais elle m’a regardé froidement.



Elle avait une drôle de manière de faire les calculs, mais j’aurais eu tort de m’en plaindre, car le service que je venais de lui rendre ne m’avait rien coûté. Bien au contraire !

Elle a ouvert à nouveau la porte pour me permettre de sortir, mais l’encombrant voisin avait quitté l’ascenseur et attendait dans le hall. Il y a eu un instant de flottement, puis Tania a lancé :



L’autre a paru embarrassé, mais n’a pas bougé.



Tania a refermé la porte, puis elle s’est esquivée dans son appartement, en accrochant au passage son manteau à une patère et en posant son sac sur une chaise. J’ai fait quelques pas pour la suivre, tandis qu’elle allumait les lumières et tirait les tentures.



Je suis entré dans le living, mais ne me suis pas assis.



J’avais toujours le bouquet de roses à la main.



J’ai soupiré.



Je lui ai à nouveau tendu les fleurs.



J’ai baissé les yeux.



Tania m’a tourné le dos et s’est éloignée vers le coin cuisine.



Je l’ai regardée qui s’affairait devant la cafetière électrique. Je la trouvais très belle. Très belle et inaccessible. J’avais tout gâché.



Elle est revenue vers moi. J’ai vu ses yeux noisette, ses petites taches de son. L’expression de son visage s’est faite soudain plus douce.



J’ai tourné la tête un instant vers la porte. Mathieu devait s’être esquivé.



J’ai entendu le rire clair de Tania, au moment où elle prenait le bouquet de roses.



Je me sentais plutôt ridicule, mais le retour de son rire m’avait fait chaud au cœur.



« Mais je suis coincé » ! ai-je eu envie de lui répondre. Pourtant, je me suis exécuté sans rien dire, pendant qu’elle mettait les roses dans un vase et le vase sur la table de la salle à manger, tout près de moi. Je l’ai regardée qui repartait vers le coin cuisine.

Je la trouvais merveilleuse, et j’aurais donné n’importe quoi pour qu’elle me pardonne, pour qu’elle ne me jette pas dehors tout de suite. J’étais assis de biais, accoudé au grand côté de la table, les genoux contre l’extérieur du pied.



J’espérais qu’il serait brûlant. Si brûlant qu’il me faudrait une heure pour le boire ! Elle a apporté les tasses sur un plateau, avec du sucre et une petite bouteille de lait.



J’ai trempé les lèvres dans le liquide brûlant.



Elle s’est assise de l’autre côté du coin de la table.



Elle m’a souri, a secoué la tête d’un air moqueur, alors j’ai compris.



J’étais loin de penser à ça. Pour une fois, le cadeau du magasin avait été convenable ! J’ai revu Tania, debout sur le parking avec sa boîte en carton, tandis que je me tirais en voiture en la regardant dans le rétroviseur. Au moins avait-elle eu une compensation !



Tania m’a regardé fixement, puis s’est penchée vers moi.



Tania s’est levée et, sans hésiter, est venue s’asseoir sur mes genoux.



Elle a ri doucement, tout près de ma bouche.



Elle a regardé la porte d’entrée, par-dessus mon épaule.



Elle m’a souri de ses yeux noisette soulignés de petites taches de son, puis elle est venue plus près. Tout près.

Ses lèvres avaient vraiment bon goût.





Ma vie a complètement changé. Tania est dingue. Complètement et gentiment dingue. Sur le plan de la fantaisie et de la roublardise, elle ne craint personne. Notre maison, après dix ans de vie commune, est devenue une sorte de palais du gratuit, d’île au trésor du cadeau promotionnel. Moi qui m’amusais parfois, avec cynisme, à quitter un magasin sans rien acheter mais en emmenant sous le bras l’un ou l’autre gadget proposé gratuitement, j’ai découvert avec Tania l’art de profiter de toutes les opportunités de se faire haïr par le moindre boutiquier.

Tombolas, dégustations, échantillons… elle faisait feu de tout bois !



Il y a des gens qui n’aiment pas les bains de foule, qui préfèrent faire leurs courses aux heures creuses. Tania s’en foutait. Au contraire. Elle m’a appris à visiter les boutiques aux heures les plus propices. Celles où on déguste, où il y a des cadeaux à la clé.

Elle récoltait tous les billets de loterie qui vous permettaient de gagner des babioles « sans obligation d’achat », renvoyait les formulaires-concours (une ou deux questions simplistes, et une question subsidiaire tirée par les tifs), collait les bons de réduction, additionnait patiemment les points des tickets de caisse…

Je n’ai jamais bien su si elle payait ou non tous les timbres-poste dont elle usait pour affranchir ses envois, mais elle prétendait que c’était largement remboursé par ce qu’on recevait. Au début, je n’y croyais pas trop, mais j’ai peu à peu changé d’avis.



De mon côté, mon plaisir mesquin était de dépouiller les mailings des sociétés de crédit ou des compagnies d’assurance, et de fourrer n’importe quel papier à la con dans l’enveloppe jointe qui portait fièrement l’inscription « port payé par le destinataire ». Tania rigolait, mais elle trouvait que je perdais mon temps, si ce n’était rien que pour enquiquiner les enquiquineurs. Elle estimait que ce qu’elle faisait était plus productif. Ses collègues de la poste lui refilaient tous les bons de participation qui leur tombaient sous la main, et elle se déchaînait.


C’est en recevant notre premier poste de télévision gratuit (on en a reçu plusieurs depuis) que j’ai commencé à y croire. Vaisselle, couverts, petit électroménager… la maison regorge d’objets que nous n’avons ni payés, ni volés. Nous les avons reçus ou gagnés. Tania les a gagnés.


Aujourd’hui, nous nous sommes un peu calmés, mais nous voyageons quand même assez bien, à cause du carburant gratuit dont nous bénéficions encore pendant toute cette année. Les enfants occupent une bonne part de notre temps libre, et nos noms figurent probablement en bonne place sur l’une ou l’autre liste noire des cas désespérants.

Nous recevons beaucoup moins d’offres publicitaires, sans doute à cause de ça, et aussi parce que les temps sont durs pour tout le monde et que les commerçants sont de moins en moins généreux.


Nous n’envisageons toujours pas l’achat d’un salon de cuir. Le voudrions-nous que ça nous poserait problème, car nous sommes interdits de séjour chez presque tous les marchands de meubles de la région.

Nous avons conservé le service petit-déjeuner - quatorze pièces au lieu de dix-huit, le temps ayant fait ses ravages - mais ne l’utilisons plus. Il trône dans une armoire-vitrine (reçue en cadeau), dans le hall d’entrée de la maison.



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