Notation public
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n° 13044Guust13/12/08
Vraimodo
critères:  fh amour
64472 caractères
Auteur : Guust

On dit qu’il n’y a pas de sot métier. Moi, je ramasse les poubelles. Ce n’est pas spécialement gratifiant, mais avec le diplôme que je n’ai pas, autant m’estimer heureux de les ramasser plutôt que de me trouver réduit à les faire.

On démarre tôt le matin, avec Rachid. Très tôt, histoire de terminer les rues à problèmes avant les heures de pointe. On galope d’un trottoir à l’autre, engoncés dans nos costumes fluos à bandes réfléchissantes, on empoigne les sacs et on les balance dans la benne. C’est con, comme boulot, mais ça nous permet de subsister. C’est tuant, aussi. Parce que ça n’a l’air de rien, comme ça, mais les gens sont sadiques. On se demande parfois ce qu’ils fourrent là-dedans pour que ce soit si lourd, mais ce n’est rien que leurs ordures. C’est juste que comme les sacs sont payants, ils y entassent un max.

Dans les quartiers résidentiels où les maisons sont plus distantes les unes des autres, on grimpe assez souvent sur les marchepieds, à l’arrière du camion, et on s’accroche aux poignées. C’est Jerzy qui conduit. Un Polonais. Il se la pète, maintenant qu’il tient le volant, peinard dans la cabine, pendant qu’on sue comme des bœufs l’été, ou qu’on se les gèle l’hiver entre la benne et les trottoirs malgré nos gants, notre bonnet et nos bottines de sécurité.

Avant, Jerzy ramassait, comme moi, et c’était un pote. Mais à présent, c’est à peine si on se cause. D’ailleurs, il ne baisse jamais la vitre. Il dit que c’est pour ne pas avoir trop froid ou trop chaud, ou à cause des mouches, ou parce qu’il pleut, mais en réalité c’est pour ne pas nous entendre gueuler quand il démarre trop sec ou prend ses virages brutalement rien que pour nous emmerder. Jerzy, c’est un con. Pas parce qu’il est Polonais. Il serait autochtone que ça ne changerait rien. C’est simplement qu’il est devenu comme ça dès qu’il a obtenu la place de chauffeur en remplacement de l’ancien qui partait à la retraite et que Rachid est venu compléter l’équipe.



Puis il a ricané et craché par terre, avant d’ajouter :



J’ai vu Rachid serrer les dents et les poings, mais il s’est contenu. Il a juste marmonné :



Mais l’autre n’a pas entendu, parce qu’il était déjà remonté dans la cabine. Depuis, il s’est quand même vachement calmé, et il dit moins de méchancetés. En fait, il ne dit plus grand-chose du tout, parce qu’il se méfie et qu’il ne cherche pas spécialement les emmerdes. Et tout d’abord, il n’ose plus boire. Au volant, ça ne se fait pas. Mais quand il balançait les sacs avec moi, de temps en temps il sortait sa petite fiasque, et parfois il voulait m’offrir un coup, mais c’était rare. De toute façon, j’avais refusé dès la deuxième fois : le genre de tord-boyaux qu’il affectionne, très peu pour moi !

Aujourd’hui, avec Rachid, on le surveille. C’est aussi pour ça que Jerzy la ferme : il a peur qu’on sente son haleine. Surtout Rachid, qui ne boit jamais d’alcool, religion oblige.

Le Marocain et moi, ça marche pas mal, en fait. Il ne serait pas musulman, peut-être qu’on serait copains comme cochons. Mais on est fort différents : la race, la culture, la religion, la famille… Moi, je suis seul et moche. Rachid n’est pas spécialement beau – bien que comparé à moi ce soit un adonis, mais il a de la famille. Un frère qui bosse aux poubelles lui aussi, une sœur qui nettoie des bureaux le soir et le benjamin qui glande. Il a également une paire de cousins qu’il fréquente assez peu parce que, d’après lui, ils feraient plutôt dans le genre dealer.

Moi, je suis désespérément seul. Seul dans un appartement minable, dans un quartier minable, entouré de gens minables que je ne connais pas et qui de toute façon m’évitent. J’habite là depuis que je bosse pour la société de ramassage d’immondices. Avant, j’étais dans une maison d’accueil pour ados où j’avais été placé parce que ma mère s’était tirée à l’étranger et que mon père s’était tiré une balle dans le crâne. Il avait pourtant une tête pas trop moche, mon père, mais certainement un peu pourrie à l’intérieur.

Moi, je ne sais pas trop ce que vaut l’intérieur, mais l’enveloppe est à faire fuir. Je suis le genre de gars que les autres regardent en douce, avec des yeux fuyants. Il n’y a que les gosses pour me dévisager. Ils sont cruels, les mômes. Ils me font mal. Ils m’examinent, puis posent des questions à leurs parents, qui les grondent à voix basse. Je devine les « chhht », les « oui, mais tais-toi ». Et les bambins continuent néanmoins, avec leurs prunelles innocentes, à mémoriser mes tares physiques pour pouvoir s’offrir des heures d’insomnie et des cauchemars immondes. J’exagère peut-être, mais pas tellement.

Quand ils sont loin de moi, les mamans disent alors : « tu vois ce qui arrive quand on fait des grimaces devant la glace ? ». Ou alors « quand on n’est pas sage », « quand on se tient mal à table et qu’on ne mange pas sa soupe », « quand on refuse de se brosser les crocs… ». Les gens sont méchants, même ceux qui essaient d’être gentils. Ils disent : « c’est vilain de se moquer » ou « ce n’est pas de sa faute s’il est comme ça, ce monsieur ». Ils ont pitié. Mais je n’en veux pas, de leur pitié. Elle pue l’hypocrisie. Moi, je dirais : « pas de pitié pour les pauvres, juste un peu d’argent ; pas de pitié pour les malheureux, juste un peu d’affection ; pas de pitié pour les malades, juste de quoi guérir. ». On ne guérit pas avec de la commisération.



Elle était plutôt moche, pourtant. Une fille que la nature n’avait pas favorisée. Personnellement, jusqu’alors, je croyais que la nature ne m’avait pas gâté, ou qu’elle m’avait carrément oublié, mais c’est Jerzy qui m’a fourgué le scoop :



Puni ? Mais pourquoi ?

Un soir de déprime, je me suis laissé aller à une méthode de gonzesse : j’ai avalé le contenu de l’armoire à pharmacie. Pas les pansements, les ciseaux et les emballages, non ; rien que les médicaments. Seule concession à ma condition de mâle, j’ai descendu le tout avec deux bières au lieu d’un verre d’eau. Comme j’étais loin d’avoir en stock une quantité suffisante de drogues pour en finir, j’ai juste été bon pour un week-end de chiasse, de vomissements et de malaises divers. Le lundi, j’avais les boyaux en capilotade, mais je suis quand même allé ramasser les immondices. Antonio, le chef de planning, a bien vu que je n’étais pas dans mon état normal, mais il n’a pas fait de remarque. Il a juste dit :



Mais sans plus. Antonio, c’est un des rares à se montrer correct avec moi. Si je ne lui cause pas d’emmerdes, il me fiche la paix. Donc, j’essaie de ne pas lui causer d’emmerdes. Il n’a pas su que j’avais essayé de me bousiller, en tout cas. Personne ne l’a su. De toute façon, j’avais fait ça comme un crétin.

La seconde fois aussi, j’ai fait ça comme un crétin. C’était à la fin de l’automne, un soir de l’année suivante. J’ai voulu me pendre à une branche basse, dans le parc public, mais c’était une branche morte, alors elle m’a dégringolé sur le crâne. C’est un groupe de jeunes en ribote qui m’ont ramassé, et à l’hosto, on m’a tonsuré et mis quatre points de suture. Heureusement, je mets un bonnet, à la mauvaise saison, mais ça n’a pas empêché Jerzy de se foutre de ma balle :



J’ai eu droit à un psy pendant plusieurs semaines, mais que pouvait-il pour moi ? Comment aurait-il pu me convaincre de ne pas tenter d’en finir ? « Moche je suis, moche je reste ». Telle était ma pensée. « Seul je suis, seul je reste ; minable je suis, minable je reste… et patati et patata. ». Quand le psy m’a foutu la paix, je ne crois pas qu’il était convaincu de ma « guérison ». Il avait terminé le nombre de séances prescrites, tout simplement.

Comme je désespérais toujours, j’aurais pu me tirer une balle dans le crâne, comme papa l’avait fait. C’est radical. Mais j’ai pas de flingue. Ou alors, m’ouvrir les veines, mais j’ai horreur du sang. Pire encore si c’est le mien. Ouvrir le gaz ? J’ai pas le gaz dans mon galetas. C’est tout à l’électricité, et je ne me vois pas me shooter au deux cent vingt volts en prenant à deux mains les fils dénudés. La dernière fois que j’ai essayé de réparer une prise de courant, je me suis payé une décharge dans les doigts, et ça secoue ! Alors, non merci !


Tout compte fait, même si c’est plus sinistre, c’est encore l’hiver qui me convient le mieux. On caille, mais on s’habille. Bien emmitouflé, avec le bonnet au ras des sourcils, ma tronche ne se voit pas trop. De toute manière, les rues sont peu peuplées, et les gens y vont pressés, la tête basse et le dos courbé. En plus, quand il fait froid, les poubelles puent moins. Et ça c’est une bonne chose aussi, parce qu’en été, ça fouette !

Il ne faudrait pas croire qu’avec ma laideur et le boulot que je fais, je n’aie pas horreur de la crasse. Je suis propre. Je me lave. Je bosse dans les ordures mais je préfère sentir le savon et la lotion d’après-rasage. Je pourrais ne pas me raser, d’ailleurs je l’ai déjà fait, mais avec la barbe je suis tout aussi horrible, et en plus j’ai l’air d’un bandit.

Non, le plus dur, ce n’est pas d’être moche, c’est d’être seul. J’aime bien voir des gens, mais les gens m’évitent, me fuient presque, alors à quoi bon ? Je m’enferme chez moi, le soir, et je lis en écoutant de la musique. Des bouquins que j’achète au vieux marché pour une croûte de pain, et des disques d’occasion. Je m’en fous qu’ils soient vieux, s’ils sont en bon état. La mode, je m’en tape. Le jazz n’est pas à la mode, mais ça m’est égal. Je mets un Jimmy Smith en boucle – j’aime bien le groove d’un vieux Hammond – et je lis. Du fantastique, du policier, de l’aventure, des séries noires et aussi des classiques, mais sans trop de prise de tête. Quand je suis comme ça, dans mes pantoufles avec un livre et de la musique, je n’oublie pas que je suis seul, mais je n’y pense pas trop. Je m’habitue.



Fin octobre. Chute des feuilles. Chute du moral, bien que la fraîcheur s’accentue. L’été a été chaud, lourd, étouffant certains jours, et les matins de ramassage, même à huit heures, les rues sentaient encore le rat crevé alors que ça faisait bien une heure ou deux qu’on avait enlevé les sacs. Il faut dire que certaines personnes, y compris probablement les forces de l’ordre, se fichent complètement de la loi sur les chiens errants ! Alors, ça déchire, ça éventre, ça traîne la crasse au travers des trottoirs…

Fin octobre. Et moi qui me balade, sans but, sur le chemin de halage, en bordure du canal. Une voie d’un mètre de large, bétonnée sur des kilomètres, pour les promeneurs et les cyclistes. Je n’y vais pas souvent, sauf parfois le soir, quand c’est calme. Un peu d’air me fait du bien, surtout quand j’ai un peu bu. Trop. Comme je le fais parfois pour oublier, pour noyer ma misère, ma solitude, et les huit années à collecter les ordures.

Noyer ? Et pourquoi pas ? Pour en finir. Une bonne fois pour toutes. D’habitude, je réfléchis, mais cette fois, c’est spontané. L’eau m’attire inexorablement, alors même que ma compétence en matière de natation égale à peu près celle d’un fer à repasser. Je m’octroie juste le temps d’imaginer que mon cadavre finira près de l’écluse, un kilomètre en aval.



*****



Quand on s’éveille et qu’on ouvre les yeux, on est généralement surpris de se trouver ailleurs que dans son lit, à moins bien sûr d’avoir pris l’habitude de pioncer n’importe où, du divan du salon à la chambre à coucher de quelqu’un d’autre, en passant par un banc public ou la banquette arrière d’une voiture.

L’éclairage indirect, l’ambiance aseptisée, l’odeur de pharmacie et de désinfectants et le claquement des sandales des infirmières dans le couloir ne tardent pas à me renseigner sur l’endroit où je me trouve. Au lieu de crever dans le lit d’une rivière, je survis dans un de ceux de l’hôpital. Je me remémore les dernières images, les derniers bruits avant ma perte de conscience…

Quelle idée de me jeter dans le canal ! J’aurais dû me douter que la mort par noyade n’a rien de folichon, et que j’allais gueuler comme un porc à l’abattoir en buvant la première tasse d’eau sombre et froide ! Je me rappelle d’un bruit de voix, de quelqu’un qui hurle d’arrêter de me débattre et qui me balance même une mandale pour que je me calme… et puis plus rien. Le trou noir. Mais apparemment, ce n’est pas fini. Je regarde autour de moi, et m’aperçois que le second lit est inoccupé. Ils ont sans doute eu peur de me mettre avec quelqu’un d’autre.


La porte de la chambre s’ouvre, et une infirmière entre, suivie de deux dames.



Elle ne le dit pas pour rire. Mes antécédents ont dû transpirer quelque part. Elle me regarde :



Et sur ces paroles aimables, elle quitte la chambre, me laissant seul avec mes visiteuses. Qu’en sait-elle, que la vie vaut la peine d’être vécue ? Elle n’est pas moche, elle !

Je regarde les deux femmes. La première est jeune, mince, d’allure sportive, plutôt jolie, avec des cheveux clairs et lisses, mi-longs, noués sur la nuque par un élastique. Des traits fins, des yeux gris et fureteurs, des pommettes colorées et l’air de rythmer profondément sa respiration avant de prendre le départ d’une course à pied. Elle est d’ailleurs vêtue d’un ensemble style « jogging », avec chaussures à l’avenant et petite veste coupe-vent.



Elle se tait, me regardant d’un air sévère.



La réponse fuse :



Elle a tout jeté d’un trait, mais elle ne semble même pas essoufflée. D’ailleurs elle continue sur sa lancée :



Je vois ses joues rosir, ses yeux étinceler tandis qu’elle me houspille, et j’attends tranquillement qu’elle termine son sermon.



Elle me fusille du regard.



Je garde le silence, regardant la deuxième visiteuse que mon interlocutrice vient de me désigner. Elle ressemble à sa sœur, incontestablement, mais en plus discret, plus effacé. Sa silhouette est moins légère, sans être empâtée pour autant ; ses cheveux noués sont tout aussi lisses mais plus longs, et ses traits moins fins. Quant à ses yeux, je n’en vois rien que des paupières plissées sur deux étranges fentes. Des yeux qui ne voient pas.



Pendant qu’elle parle, je vois sa sœur qui ouvre la bouche, qui dit quelque chose, mais je n’entends pas, et elle non plus apparemment. Alors, l’aveugle répète :



La voix s’est faite plus aiguë, alors la sauveteuse se tait, soudain alarmée, et se tourne vers sa sœur.



L’aveugle avance de deux pas, sa main tendue atteint le pied du lit, puis effleure les draps. Alors qu’elle s’approche de moi, ses doigts trouvent mon bras, remontent jusqu’au-dessus du coude.



Sa voix est calme, apaisante. Je me sens mal à l’aise, avec cette main qui se crispe sur mon bras et ces yeux vides tournés vers moi. Ils ne voient pas, mais c’est comme s’ils me regardaient.



La jeune femme reste là et je n’ose remuer, tant cette présence soudain insistante me fascine et m’effraie.



Elle s’écarte de moi, rejoint sa sœur, au bout du lit, puis elles s’en vont toutes deux, Brigitte montrant le chemin et l’autre lui tenant le bras. J’ai fait une promesse sans réfléchir, en regardant une jeune femme aveugle, en sentant sa main posée sur mon bras. Je ne sais pas si j’ai fait ça par conviction. Je l’ai plutôt fait par crainte, pour être tranquille, pour ne pas me laisser harceler. Il y a longtemps que je ne fais plus de paris sur l’avenir.



*****



J’ai loupé deux journées de boulot, et pour une fois, Antonio m’a engueulé. Sans doute que l’hôpital l’avait mis au courant.



Alors, je file doux. Bizarrement, pour un qui essaie d’en finir, ça ne devrait rien lui faire de perdre son job, puisque de toute façon, ce qui l’intéresse c’est de se faire sauter le caisson, mais quelque chose me retient. La leçon que j’ai prise, avec l’aveugle et sa frangine, probablement.

La vie reprend, morne, désespérante, ni pire ni meilleure qu’avant. C’est juste plus calme, maintenant que la mauvaise saison s’installe. Même Jerzy ne me lance plus de vannes, peut-être parce que si je passais l’arme à gauche, ça l’empêcherait de dormir pendant au moins dix minutes.

Aujourd’hui, avec Rachid, on est dans notre tournée des quartiers bourgeois, comme on les appelle. Si on excepte quelques petits commerces de proximité, c’est rien que du résidentiel. Ce n’est pas tellement bourgeois, en réalité, mais comparées à ma résidence, ces maisons sont des palaces. Des rues propres, avec pas trop de poubelles qui débordent, pas trop de sacs éventrés. Assez bien d’arbres, aux feuilles multicolores, qui tombent les unes après les autres sur les larges trottoirs et finissent dans les caniveaux. On passe devant une boulangerie. J’aime bien les boulangeries, j’aime bien l’odeur du pain frais. Bizarre aussi, ça, pour un mec comme moi. Le pain, c’est la vie, et je n’ai pas tellement goût à la vie. Je ne cherche même plus à comprendre.

Hier, je suis retourné chez le psy. Il ne peut rien pour moi, mais ça leur fait du bien de penser le contraire, à tous ceux qui voudraient que je m’en sorte sans vraiment me donner un coup de pouce. Il faudrait me refaire la tronche, en fait, mais c’est davantage de l’ordre du ravalement de façade que de la chirurgie esthétique, et j’ai quand même pas le blé pour me payer l’un ou l’autre de ces traitements.



C’est près d’une boucherie. C’est sans doute pour ça qu’il se méfie, lui, des fois qu’il y aurait une tête de porc planquée dans le sac et prête à le mordre. Je descends du marchepied et traverse. Mécaniquement, j’empoigne les poubelles et je les ramène dans la benne. Gestes cent fois répétés. Au début, je ne sentais plus mes bras à la fin d’une journée, mais maintenant je suis blindé. Au moment de remonter à l’arrière du camion, je m’arrête au milieu du chemin.



Il a déjà le doigt sur le bouton, pour donner le signal à Jerzy, mais je ne bouge pas tout de suite. Sur le trottoir, deux jeunes femmes viennent dans ma direction. Je les reconnais instantanément, et ça me fait un choc.



Celle qui s’appelle Brigitte se tourne vers moi, puis fait poliment un signe de tête. Elle ne doit pas me remettre, accoutré comme je suis, avec mes fringues colorées et mon bonnet entassé jusqu’aux sourcils. L’autre, par contre, la sœur aveugle qui lui tient le bras, me lance un :



Un coup de klaxon, le camion qui démarre, alors je bondis, d’une main j’attrape la poignée et me hisse sur le plateau, tandis que de l’autre je fais signe au revoir.



On s’arrête plus loin pour d’autres sacs.




*****



Quand on passe dans le quartier, j’espère toujours y voir les deux jeunes femmes, mais un camion-poubelle n’attirant généralement pas beaucoup de monde autour de lui, j’en suis toujours pour mes frais.



Je dois bien reconnaître que oui.



J’ai un rire cynique.



Rachid me regarde par-dessous.



Il rigole.



On entend une grosse voix qui nous interpelle :



Jerzy met les gaz au moment où on grimpe, et on doit s’accrocher ferme pour ne pas être éjectés. Pendant le reste de la journée, je pense à ce que Rachid m’a dit de faire, et le samedi, je me décide. Je m’habille correctement après m’être lavé encore plus soigneusement qu’à l’ordinaire, et je prends le bus jusqu’au quartier résidentiel. Je déambule dans les rues, l’après-midi. Il fait sec, mais plutôt frais, et les passants sont rares. Je vais au hasard, sans parler à personne, sans oser entrer dans une des rares boutiques. Ce que je fais est idiot. Je pourrais tourner là pendant des heures sans rien apprendre d’utile, si je ne me décide pas à poser de question.

J’arrive devant une boulangerie et hésite à entrer, regardant les petits gâteaux derrière la vitrine. Oserais-je interroger la vendeuse ? Mon délit de sale gueule me tétanise. Je fais un pas vers la porte, et c’est au moment où je me résigne et m’apprête à faire demi-tour que mes yeux tombent sur l’affiche collée contre la porte vitrée. Un simple feuillet, avec un texte et une photo, annonçant un spectacle musical.

Je me sens pris de vertige, rien qu’en regardant l’image : une jeune femme assise au piano, et une autre debout jouant du violon. En dessous, un texte annonçant un concert, le lendemain soir au « foyer culturel », de mesdemoiselles Brigitte et Yolande Marquet.



*****



Un autre que moi aurait sans doute tenté de se glisser dans les tout premiers rangs, mais je suis resté dans le fond de la petite salle, et j’ai suivi tout le spectacle discrètement mais attentivement. Je devrais dire « concert », plutôt que « spectacle », mais pour moi c’en était un. Autant que la musique qu’elles produisent, la présence et l’allure de ces deux femmes exercent sur moi une sorte de fascination.

N’étant pas particulièrement mélomane, j’ai apprécié de disposer d’un petit feuillet où était inscrit le programme de la soirée, et découvert avec plaisir que le premier morceau qu’elles ont joué était une sonate de Janacek. Un compositeur dont le nom ne me disait rien, mais dont l’œuvre présentée m’a charmé, envoûté même. Entendre et voir Brigitte et Yolande dans l’exercice de leur art était pour moi source de joie et d’émotion. J’ai découvert les gestes vifs et gracieux de Brigitte, sa silhouette mince encore accentuée par une longue robe noire en étoffe soyeuse, la caresse de l’archet sur les cordes, l’expression de son visage avec les yeux qui parfois se ferment et la joue qui semble faire corps avec l’instrument ; la discrétion de Yolande, vêtue de noir également, se balançant en douceur tandis que ses mains papillonnent sur le clavier, avec sa bouche qui s’entrouvre ou ses lèvres qui se pincent, avec ses froncements de sourcils et sa tête qui parfois se renverse doucement vers l’arrière quand elle lève vers le ciel ses yeux qui ne voient pas… et toutes ces choses qui font que la musique devient magie quand elle est interprétée avec talent et maîtrise. « Comme ça semble facile, quand c’est bien fait », est l’idée qui m’est venue à l’esprit en ces instants.

Puis Yolande est restée seule au piano, interprétant deux valses et un scherzo de Chopin (un nom qui cette fois m’était plus familier), et ce furent pour moi d’autres minutes de grande émotion. La jeune femme semblait transportée par la musique, loin de tout ce qui l’entourait, et j’aurais voulu l’accompagner dans son voyage. Lorsque Brigitte est revenue, et qu’elles ont à nouveau joué ensemble, ce n’était pas Beethoven que j’écoutais, mais simplement elles deux.


Maintenant que les applaudissements se sont tus, que la petite salle se vide et que la buvette se remplit, je demeure discret dans mon coin, en arrière des quelques personnes qui sont restées pour rencontrer les deux musiciennes. Elles ont changé de vêtements, troquant chacune la robe de concert contre un ensemble veste-pantalon… J’attends que les gens qui bavardent avec elles se lassent quelque peu, mais se lasser de ces deux jeunes femmes pétries de talent peut prendre un certain temps. Je patiente encore, car il reste une douzaine d’admirateurs autour d’elles, au pied de la scène, et c’est trop, beaucoup trop pour moi. Brigitte m’aperçoit, fronce les sourcils, puis détourne le regard et reprend sa conversation, mais je vois qu’elle jette de temps à autre un coup d’œil dans ma direction. Yolande papote aussi, et son maintien est surprenant, mais somme toute logique pour une personne privée d’un de ses sens : les autres prennent le relais, tentent de compenser. Yolande semble très calme, bouge très peu, ne fait que des gestes très rares, levant par exemple la main pour toucher le bras ou l’épaule d’un de ses interlocuteurs, inclinant la tête d’un côté ou de l’autre. Son visage est presque figé, mais je la vois sourire de temps à autre.

Lorsqu’il ne reste plus qu’une poignée de gens, je me prépare à m’avancer vers elles, mais elles se dirigent vers la sortie de la salle, entourées par les quelques personnes restantes. « Des proches », me dis-je immédiatement, alors que Brigitte tourne à nouveau la tête dans ma direction. Soudain, elle jette quelques mots à l’oreille de sa sœur et vient vers moi à pas rapides.



Je tente de sourire, mais c’est difficile, car je ne la sens pas très aimable. Je lui réponds à voix basse également, sans doute par un involontaire souci d’imitation.



Je vois qu’elle n’a pas le temps de me parler. Les autres s’éloignent déjà vers la sortie, et il lui tarde sans doute de les rejoindre.



Elle pivote pour s’en aller.



Au moment où elle s’éloigne avec un petit geste de la main, je dis à voix haute :



Je me sens immédiatement embarrassé, car tous les autres se sont arrêtés près de la sortie en entendant ma voix. Je ne voulais pas me faire remarquer, mais les mots m’ont échappé comme ça parce que la jeune femme partait tellement vite, et que je me demandais si j’aurais le plaisir de la revoir un jour. Je reste immobile, sentant les regards se poser sur moi, et c’est Brigitte qui fait un geste, invitant les autres à sortir. Déjà, les gens se détournent : je ne suis de toute façon pas un spectacle à contempler longuement !

Yolande ne fait pourtant pas mine de sortir. Elle retient sa sœur par le bras, et je les vois qui parlent à voix basse. Manifestement, Brigitte a hâte de partir, mais Yolande ne l’entend pas de cette oreille. Elle s’est figée, tournée vers la salle, alors je balaie mes dernières hésitations et je me dirige vers les musiciennes et leurs accompagnants, juste au moment elles se détachent du petit groupe pour venir vers moi.



Je fais d’abord un geste, comme pour signifier que ça n’a pas d’importance, mais j’enchaîne aussitôt de la voix, conscient que mes mimiques n’ont aucune signification pour une aveugle.



Elle sourit, lève la main et la pose sur mon bras, sans la moindre hésitation, comme si elle disposait d’instruments lui permettant de voir sans l’aide des yeux.



Yolande sourit à nouveau, et je sens ses doigts qui serrent mon bras.



Brigitte s’impatiente.



Ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle enlève la main de mon bras, et après m’avoir souhaité une bonne soirée, s’éloigne finalement, entraînée par sa sœur. Je reste là quelques secondes, puis je quitte le « foyer culturel ». En passant dans le hall d’entrée, je perçois le brouhaha qui s’échappe par la porte ouverte de la buvette. Très peu pour moi. Je préfère boire seul.



*****



Le concert dans la salle des fêtes de l’hôtel de ville se révèle tout aussi enchanteur. Brigitte et Yolande interprètent les mêmes œuvres que lors du récital de la semaine précédente, y ajoutant en rappel quelques danses issues du folklore russe, morceaux que je ne connais pas, mais que Brigitte annonce à un auditoire tombé complètement sous le charme des deux merveilleuses musiciennes.

Lorsqu’elles se mêlent au public, dans la salle, je reste à nouveau à l’écart, me contentant d’observer discrètement les gens qui entourent les sœurs Marquet et les noient sous les éloges. Yolande semble nerveuse, inquiète, se penchant fréquemment vers Brigitte pour lui parler, causant – j’en ai l’impression – une certaine irritation chez celle-ci. Il me semble être la cause de cette nervosité, car à chaque fois Brigitte me jette des regards furtifs mais presque courroucés, style : « t’es encore là, toi ? ».

Je me décide à m’approcher, et lance gentiment mes félicitations aux artistes. La jeune femme aveugle me sourit, alors que sa sœur remercie poliment mais, confirmant mon impression, semble embarrassée par ma présence. Les gens me regardent bizarrement. On me fait de la place, non par courtoisie, mais par crainte sans doute, comme si je trimbalais toutes les maladies contagieuses de la terre. J’en ai l’habitude. Les gens ne m’aiment pas. Ils me croient méchant, infréquentable.

Yolande n’en a cure. Normal, elle ne voit rien. Comment pourrais-je l’effrayer ? Comment pourrait-elle fuir une laideur qu’elle ne perçoit sans doute que par les réactions des autres à mon égard ? Une fois de plus, sa main se pose sur mon bras.



La question m’amuse.



Brigitte tire Yolande par la manche.



Elle sourit timidement. Calmée, semble-t-il. Elle n’a plus l’air de m’en vouloir. Après de nouveaux remerciements, elles quittent les lieux. Il y a une réception, un repas avec quelques sommités, et je n’y suis bien sûr pas convié. Au moment de s’en aller, Yolande s’approche de moi, ses mains effleurent mes coudes, puis les revers de ma veste. Je la vois qui inspire, comme pour emmener un peu de mon odeur quelque part dans sa mémoire, puis elle s’écarte.




Elle sait que je m’appelle Gaston. Depuis quand ? Le lui ai-je dit ? Je ne m’en rappelle pas. Elle a dû le savoir par sa sœur, à l’hôpital, quand elles sont venues me voir. Enfin, me voir… Me rendre visite, quoi ! Quand on sauve la peau de quelqu’un, on est sans doute autorisé à connaître son nom.

Je n’ai plus qu’à rentrer chez moi, par les rues vides, les pieds dans les feuilles mortes. Ou par les rues mortes, les pieds dans les feuilles vides. Je sais que ça ne veut rien dire, mais je m’en balance. Les quelques instants que je viens de vivre resteront gravés dans ma mémoire. La présence touchante de Yolande, l’indifférence agacée de Brigitte, la musique… J’ai le temps de penser à tout ça en rentrant chez moi, tranquillement, dans la nuit. J’entasse la tête entre mes épaules, je me voûte et, les mains dans les poches, sans même réfléchir à l’itinéraire, je m’en retourne vers mon maigre ordinaire. Les rues de la ville, je les connais par cœur, je m’y oriente mieux qu’un vieux clébard vagabond qui se souvient toujours en temps utile que quelque part sonnera bientôt l’heure de la gamelle.

Devant la porte, je plonge la main dans la poche de ma veste pour en tirer ma clé, mais mes doigts accrochent quelque chose : un bout de papier blanc, plié en deux. Que fait là ce feuillet ? J’entre, allume la lumière et examine l’objet. Alors qu’à première vue la page est vierge de toute écriture, j’y remarque soudain des points, sur l’épaisseur du papier. Des points ? Je passe les doigts par-dessus, mais c’est à peine si je les sens. Je n’ai pas la finesse de toucher d’un malvoyant, moi !

Yolande a dû glisser le « cadeau » dans ma poche, et je ne me suis aperçu de rien. Comment a-t-elle réussi ce tour de passe-passe ? En me souhaitant le bonsoir, assurément, car à ce moment elle était proche de moi. Je sens encore sa main sur mon bras, et je me rappelle qu’elle m’a également effleuré les coudes, puis les revers de la veste.

Il ne me reste plus qu’à me documenter afin de connaître la signification de ces signes en alphabet braille.



*****




Je sais que c’est elle. J’ai reconnu sa voix. Je retiens mon souffle, ne sachant par où commencer. Le mieux est d’être poli car ça ne coûte rien, contrairement à ce que pensent sans doute ceux qui ne le font jamais, ceux à qui on a envie de lancer : « dire bonjour vous écorcherait la langue ? ».



Je l’entends rire.



Je ne sais que répondre. Cette logique me surprend.



Je n’hésite qu’à peine :



Elle me donne l’adresse.




C’est dimanche, il est quatorze heures à peine, et je prends ma seconde douche de la journée. Je me lave souvent. Je suis maniaque de ce côté-là, sans doute par révolte contre mon métier minable et ma condition modeste. Je m’habille de frais, puis me regarde dans la glace de la salle de bain. Je déteste ce miroir qui me renvoie mon malheur. À plusieurs reprises, j’ai failli décrocher cet horrible objet, mais qu’est-ce que ça changerait ?

Je pense à Yolande, à ce qu’elle a fait, à ce qu’elle m’a dit. Si elle n’était aveugle, elle m’éviterait, assurément. Elle me fuirait, même, comme toutes les autres. Je pense au papier qu’elle a glissé dans ma poche, le soir du concert. Ce n’était pas improvisé, car il faut une petite machine pour rédiger ce type de message. Elle l’avait donc préparé. Peut-être pas spécialement pour moi. Peut-être en a-t-elle toujours à portée de main, de ces petits bouts de papier ornés de son numéro de téléphone portable… Elle dit qu’elle a du temps libre. Et si elle s’ennuyait, tout simplement ? Si elle avait seulement besoin d’un peu de compagnie, pour lui faire la conversation ?

J’arrive devant la villa. J’ai marché tranquillement, pour ne pas transpirer. Ce n’est pas loin, mais c’est un quartier chic, là où les loyers sont hors de portée des gens ayant un salaire comme le mien. Je traverse le jardinet, grimpe quelques marches et sonne à la porte. Une dame vient ouvrir, quelques secondes plus tard. Une domestique, probablement. Elle me regarde sans plaisir, presque avec dégoût, mais ça ne m’émeut plus. Elle s’efface.



J’accède à un couloir qui traverse la maison dans sa profondeur, et où s’amorce un large escalier de marbre. Plusieurs portes, mais l’une d’entre elles est ouverte, à droite, et la domestique m’y emmène, puis s’éclipse discrètement. Yolande est debout, marche vers moi pour m’accueillir. Elle se déplace sans la moindre hésitation, dans cet environnement qui lui est familier. C’est une pièce étrange, vaste mais sombre, car les tentures sont tirées, et abondamment meublée.



C’est sa façon de « prendre contact ». Elle tourne vers moi ses yeux vides et troublants. La plupart des gens trouveraient vilaines ces paupières plissées, fendues sur deux taches blanchâtres, mais toute laideur est relative. Comparée à moi, Yolande est merveilleusement belle. Elle n’a pas la sveltesse de sa sœur Brigitte. Elle est un peu potelée, avec un visage arrondi, mais ses proportions sont agréables. Ses cheveux clairs et lisses tombent sur ses épaules, et sa peau laiteuse contraste étrangement avec le vert sombre de la robe légère qui la revêt jusqu’au-dessus des genoux. Elle est pieds nus dans des sandales dorées à talons plats. Il fait chaud. Bien plus chaud que chez moi.



Je ne distingue pas tout en détail, mais du côté où nous nous trouvons, hormis le salon de type « 3+2 » et la table basse, sont disposés des haut-parleurs et une armoire équipée d’une chaîne haute-fidélité, ainsi que des étagères chargées de disques – compacts et microsillons. Mais c’est l’autre côté de cette vaste pièce qui impressionne le plus, car elle est occupée par toute une collection d’instruments de musique, au centre desquels un piano à queue, que voisinent un orgue de jazz – un Hammond à double clavier – deux guitares classiques sur leur support, et, de ci de là, divers coffrets à instruments. Aux murs sont accrochés quelques pièces de collection : vieilles guitares et mandolines, une cornemuse, et ce qui doit être probablement un luth…

Yolande perçoit mon attitude et devine, à mon silence, que j’observe ce qui m’entoure.



Yolande se meut avec aisance, pose en passant les mains sur les meubles, sur les objets familiers.



Je vois ses doigts caresser le bois du piano.



Je m’avance vers elle. J’éprouve une sensation bizarre. J’ai beau savoir que Yolande ne me voit pas, je sais qu’elle peut situer sans problème l’endroit où je me trouve, identifier mes déplacements, mes mouvements. Dès que j’arrive près d’elle, elle lève la main, la pose sur ma poitrine.



Ce n’est pas très malin de lui demander ça, mais je n’ai pas pu m’en empêcher.



Elle n’a pas oublié, et ça ne me surprend pas, en fin de compte. Tout ce qu’elle entend doit revêtir une importance largement supérieure à la moyenne, question de compensation.



Elle se faufile sans hésiter entre les instruments, contourne les fauteuils et ouvre un bar-frigo. Jamais, à la voir évoluer comme ça, on n’imaginerait son handicap.



Elle sort rapidement deux verres, et nous nous retrouvons dans les fauteuils.



Yolande rit doucement.



Plus rien ne m’étonne sur sa perception des choses, des mouvements, des bruits. Le glouglou du liquide, la bouteille posée sur la table, ont suffi à la renseigner. Je lui prends la main, lui glisse le verre entre les doigts. Sa main est douce, mais vive, comme si elle possédait des antennes à chaque doigt. Le moindre objet familier doit être identifié d’un simple effleurement, et saisi de manière adéquate sans une hésitation.



Le vin est délicieux. Je le lui dis, et elle me remercie, puis nous buvons à nouveau.



Yolande sourit.



Cette fois, mon interlocutrice rit franchement. En un geste simple, elle dépose son verre, puis se lève.



Elle s’assied devant le clavier, en caresse les touches.



Je me lance, sans grande conviction :



Sans hésiter, elle prend au clavier la tonalité que j’avais choisie, et je massacre tranquillement Bing Crosby. Yolande applaudit avec enthousiasme lorsque j’en termine.



Yolande rit une nouvelle fois.



Mon regard part vers le Hammond tout proche. Un instrument qui me fascine. Je me prépare à demander à la jeune femme si elle en joue également, mais la réponse est tellement évidente que j’en change la formulation :



Elle change rapidement de place, met l’instrument sous tension et manœuvre les tirettes avec dextérité pour obtenir la sonorité de son choix.



J’entends et reconnais immédiatement les premières mesures de « Ode to Billie Joe ». Yolande imprime un groove terrible au morceau, à l’aide du pédalier et de la rythmique de la main gauche sur le clavier du bas, tandis que la droite joue en haut la mélodie. Je suis emporté par la musique. Les sonorités me prennent aux tripes. Le spectacle des mains de Yolande sur les touches nacrées, le ballet de ses sandales dorées sur les basses et la pédale d’expression, son corps qui se balance devant l’instrument… exercent sur moi une totale fascination.

Lorsque la dernière note du morceau s’éteint soudain, nous restons tous deux immobiles et silencieux pendant quelques secondes, goûtant son écho encore présent dans notre mémoire. Puis je me secoue et applaudis chaleureusement.



Elle est debout devant moi, tout près, et ses mains se posent sur ma poitrine. Ses doigts accrochent les revers de ma veste, comme ils l’avaient fait rapidement le soir du concert à l’hôtel de ville.



Ses yeux vides sont levés vers mon visage. Spectacle étrange et troublant. Malgré le peu de lumière baignant la pièce, cette partie du visage de Yolande a quelque chose d’effrayant. Ce n’est pas vraiment laid, mais ce n’en est pas joli pour autant. La proximité du corps de la jeune femme, ses mains sur ma poitrine, son souffle tout proche, me font frissonner. Elle le perçoit instantanément.



Elle s’est figée, dans l’attente de ma réponse. Pourquoi ai-je peur ? A-t-elle peur de moi, elle ? Forcément, non, puisqu’elle ne me voit pas tel que je suis ! Je m’en veux de ma réaction instinctive.



Je lève une main, timidement, effleure sa taille. La réaction de Yolande est immédiate : elle se serre contre moi, pose sa joue contre mon menton. Je sens la caresse de ses cheveux, ses formes qui se pressent soudain contre moi. Elle lève la tête, ses doigts glissent dans ma nuque, et nous nous embrassons. Maladroitement. Par ma faute, essentiellement, car je n’y connais pas grand-chose, n’ayant guère eu l’occasion de fourbir mes armes. Je serre néanmoins entre mes bras ce corps de femme, un plaisir que je n’ai presque jamais connu à ce jour, et je baisse les paupières pour mieux goûter à la saveur de cet instant.

Et soudain, c’est le déclic, l’évidence qui me saute aux yeux alors qu’ils sont clos : si nous les fermons pour embrasser, si des couples font l’amour dans le noir, c’est parce qu’il n’est nul besoin de lumière pour aimer. Le plaisir procuré par la vision, dans ces circonstances, n’est qu’une infime partie de ce que nous pouvons ressentir, et sans doute celle dont nous pouvons le plus aisément nous passer.

Nos bouches se séparent, mais nous restons encore enlacés, silencieux, serrés à nous en faire mal. Je n’arrive pas à croire à ce qui m’arrive. Est-il possible qu’une femme puisse m’aimer ? Ou tout au moins s’intéresser à moi au lieu de s’enfuir ? Le comportement de cette artiste pleine de sensibilité démontre la superficialité des apparences, la vanité du paraître, et me rappelle à quel point nous accordons souvent trop d’importance au plaisir des yeux, aux impressions fugaces laissées par les images.



En effet. De petits frémissements nerveux parcourent ma moelle épinière, mes bras, mes jambes, et Yolande ne manque pas de les détecter.



Oserais-je lui dire que c’est parce que les autres ne veulent pas ? Lui répéter à quel point je suis laid ? Cela n’a pour elle aucune importance, je le sais, mais je n’arrive pas à m’enfoncer cette évidence dans le crâne.



À regret, je la laisse s’éclipser vers une pièce adjacente. Que prépare-t-elle ? J’entends un bruit d’armoire qu’on ouvre et qu’on referme, puis Yolande revient, se mouvant avec grâce dans ces lieux qui lui sont familiers. De retour en face de moi, elle me tend un foulard soyeux, de teinte sombre.



Je maintiens le foulard tandis qu’elle le noue derrière mon crâne. Me voici dans le noir total.



Elle m’attrape la main et me tire, m’obligeant à la suivre.



Elle marche lentement, et je la suis de près. Les yeux bandés, il m’est difficile d’évaluer les distances, mais nous avons certainement quitté la salle de musique. À nouveau, la jeune femme me laisse seul avec la recommandation de ne pas bouger.



J’ai dit ça, mais je n’en suis pas moins inquiet. À quel jeu joue-t-elle ? Je l’entends qui se déplace, puis de la musique envahit les lieux. Je connais ce morceau, que j’ai entendu à deux reprises.



J’entends vaguement qu’elle s’affaire, se déplaçant dans la pièce, mais la musique couvre partiellement le bruit qu’elle produit et je n’ose ni remuer, ni lui poser de question. Bientôt, je la sens toute proche de moi. Ses doigts accrochent ma veste, et je perçois le léger déplacement d’air lorsqu’elle passe derrière moi pour me l’enlever. Elle s’affaire ensuite à dénouer les lacets de mes chaussures.



Les mots ne sortent pas. Je m’apprête à lui demander : « vous voulez me déshabiller ?», mais la réponse est évidente.



Elle me saisit les mains, les écarte, et une seconde plus tard, se colle à moi, poussant mes doigts contre ses reins. Le contact de sa peau nue m’électrise instantanément, et un frémissement me parcourt de la tête aux pieds. Yolande se dérobe alors, et je l’aide cette fois, soulevant un à un les pieds, à m’enlever chaussures et chaussettes. Le sol est doux et tiède. Un épais tapis, moelleux, confortable.

Je n’ose toucher la jeune femme tandis qu’elle dégrafe mon pantalon, déboutonne ma chemise. Bientôt, je suis en caleçon, puis complètement nu. La situation m’angoisse, façon visite médicale. Je suis mal à l’aise, sans rien voir d’une situation que je ne contrôle évidemment pas. Mon sexe doit être tout riquiqui !

Yolande me touche. Ses mains sont chaudes, douces. Je les sens courir sur ma peau, des épaules aux chevilles. Il fait chaud, mais j’ai de légers frissons nerveux.



Je ne trouve rien à répondre, car je n’en sais rien. Cette situation me dépasse. Je dois être minable – comme d’habitude, en fait – et ça m’angoisse au plus haut point.



Cette question à peine posée, Yolande m’enlace doucement. Ses mains glissent autour de ma taille, puis dans mon dos, et sa nudité brûlante se colle à la mienne. Le contact de nos peaux est pour moi une sensation incroyable, inconnue.



J’obtempère, posant une nouvelle fois, mais sans qu’elle les guide, les mains dans ses reins. Nous restons enlacés, immobiles, jusqu’à ce que Yolande s’écarte un peu de moi pour permettre à mon sexe de se dresser. Elle se serre alors à nouveau contre moi, en promenant ses doigts dans mon dos. Elle se cambre, ondule, pour me faire comprendre que je dois l’imiter. Debout, nous nous découvrons par le toucher, caressant les courbes de nos reins et de nos fesses, nous papouillant le dos, sans oublier de mêler nos souffles, de savourer nos lèvres, nos langues. Silencieusement, ma partenaire me guide, me fait comprendre ses souhaits, soit par des ondulations du corps, soit par des déplacements de ses propres mains.

Alors qu’une minute ou deux plus tôt, je me demandais encore : « pourquoi ? Pourquoi moi ? », à présent je cesse de m’interroger. Je me laisse conduire, emmener sur un terrain que je n’ai jamais exploré.



Elle me tire, m’attire vers un lit invisible mais bien présent, et nous roulons sur la fraîcheur des draps. Là, allongé sur le dos, je sens les doigts de la jeune femme courir sur ma poitrine, sur mon ventre. Ses mains empaument mes cuisses, son souffle se répand sur ma peau. Je sais qu’elle explore, qu’elle s’imprègne de mon odeur. Jamais je n’aurais imaginé éprouver un jour le plaisir de sentir des mains et des lèvres de femme courir sur mon corps, embraser ma chair. Et encore moins de cette façon-là, dans ces circonstances-là.

Elle m’effleure le sexe, le caresse depuis la base, en remontant doucement, puis elle roule de côté, me fait comprendre qu’elle s’offre.



Elle me tutoie. Le passage au tutoiement est venu naturellement, quand nous nous sommes serrés l’un contre l’autre, nus et frémissants.

Yolande est douce et chaude. J’ignore comment sont les autres femmes. Douces et chaudes aussi, probablement, même si certaines sont sans doute moins douces, moins chaudes… Ou plus douces ? Non. Nulle n’est plus douce que Yolande. Nulle n’est plus chaude, ne sent aussi bon.

Quelle femme au monde pourrait parler autant, exprimer autant avec son corps ? Les doigts de Yolande sont ses yeux, comme le sont sa bouche, son nez, ses oreilles. Chacun de ses autres sens compense l’absence de la vision. Les yeux bandés, je tente d’agir comme elle, mais ma sensibilité n’est pas la sienne. Je ferme pourtant les paupières, sous le bandeau, pour me concentrer au maximum sur les sensations qui me parviennent. Je ne suis qu’un débutant, un aveugle de tout.

Je laisse Yolande me guider. Je m’imprègne de ses gestes, les mémorise pour pouvoir ensuite lui restituer les caresses dont elle me gratifie. Les attouchements sont plus appuyés, plus insistants, plus précis, et je sens l’excitation me gagner. Dès que ma partenaire touche mon pénis, je sens que l’orgasme n’est pas loin. J’aimerais pouvoir le retenir, mais c’est pire encore : penser que je ne dois pas jouir, c’est penser à la jouissance et, partant, la hâter. Yolande le sait. Elle le ressent. Ses doigts s’éloignent, cherchent d’autres points moins stratégiques, et je me calme, l’orage s’éloigne.

Je m’occupe d’elle, pour qu’elle s’occupe moins de moi. Mes mains s’enhardissent, empaument ses seins, pétrissent son ventre, ses cuisses. Ma langue glisse sur sa peau, mes lèvres enserrent ses mamelons, tandis que mes doigts partent en exploration dans la toison bouclée, cherchent la fente chaude et humide. Yolande me guide, avec patience et douceur. Ma maladresse, mon inexpérience ne semblent nullement l’agacer. Fréquemment, elle me fait interrompre les caresses, m’offrant un autre endroit à toucher, à lécher. Je pense d’abord que je m’y prends mal, ce qui doit être un peu vrai, mais je finis par comprendre qu’elle s’applique à faire durer le plaisir, à me faire ressentir son excitation de la même façon qu’elle ressent la mienne.

La sonate est terminée depuis longtemps que nous sommes toujours sur le lit, étroitement enlacés, nous embrassant voracement. Nos caresses de plus en plus vives, de plus en plus longues, ont embrasé nos corps. Je n’en peux plus de sentir dans mon ventre cette jouissance qui se prépare, cette explosion sans cesse retardée. Les doigts autour du clitoris de Yolande, la bouche sur ses seins, je la sens qui se cambre, qui gémit, qui se laisse emporter par le plaisir. Je l’entends murmurer mon prénom.

Avoir une femme près de moi, nue et offerte, qui soupire et murmure de tendres paroles, est une chose que je n’imaginais même plus dans mes rêves les plus fous. Jamais de ma vie je n’ai été aussi heureux. Mais ai-je jamais été heureux ?

Yolande se coule contre moi, m’embrasse, me caresse. Sa main entoure mon sexe, lui fait un fourreau, le presse contre son ventre, et la jouissance, la délivrance vient, coup de fouet dans les reins, battements désordonnés de mon cœur, souffle court et corps tendu comme un arc.

Nous restons allongés, silencieux, apaisés. Je renonce à réfléchir, à m’interroger. Je flotte comme dans un rêve. Si je mérite un jour un paradis comme celui-là, la mort me semblera douce.



*****



Je ramasse les poubelles, avec Rachid. Jerzy conduit le camion. Nous parcourons les rues de la ville, chaque jour de chaque semaine de chaque mois de chaque année. Quand nous passons près de chez Yolande, Rachid me pose toujours la même question :



Je souris. Une grimace sur mon visage, mais un vrai sourire au fond de moi.



J’appelle Rachid mon ami. Il est sympa avec moi. Il est passé outre les apparences, et moi aussi.

Yolande est là. Comme à chaque fois. Elle entend le camion, elle se glisse entre les tentures et la baie vitrée qui donne sur le jardinet. Elle pose la paume de la main sur le verre, et reste immobile jusqu’à ce que nous ayons quitté la rue.

Brigitte n’aime pas qu’elle me fréquente, n’aime pas que je vienne chez elle, et le mari de Brigitte non plus. Mais je viens quand même, quand Yolande m’y invite, et ils me tolèrent. Ils s’habituent petit à petit. Ils me voient autrement. Il faudrait leur bander les yeux, à eux aussi.


J’ai besoin de Yolande, de sa présence, de sa douceur, de sa voix et de son corps. Quand je suis chez elle, nous restons dans l’obscurité. Je ne la vois jamais nue. Je la touche. Je la respire. Je la goûte. Je l’étreins. J’écoute parler son corps. Nous n’avons pas besoin de lumière pour nous aimer.


Yolande, j’y tiens bien plus qu’à la prunelle de mes yeux.


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