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n° 13200Alain Garic18/03/09
Ilona
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56599 caractères
Auteur : Alain Garic

Une chose qui est drôle, c’est que certaines femmes me rappellent parfois cette Ilona Bercovitz, qui vivait à Paris il y a quelques années et que j’ai bien connue. Pas seulement parce qu’elle était belle, blonde et très sensuelle. Plutôt parce qu’elle était coquine mais fidèle, mariée à un homme qu’elle aimait, dont elle avait deux enfants et que jamais elle n’aurait trompé. Elle ne pouvait viscéralement faire l’amour qu’avec un seul homme : son homme.


Un week-end de novembre, elle avait dû se rendre à Saint-Brieuc, car une sœur de sa mère était souffrante. Dans le TGV Paris-Brest qui la menait au chevet de cette vieille tante Olga, Ilona se demandait si ce n’était pas la dernière fois qu’elles se verraient. Cette triste mais lucide pensée, et le vide insondable d’un paysage ferroviaire sous la bruine, la maintenaient dans cette mélancolie indolente dont souffraient manifestement tous les occupants du wagon. Pas une conversation ne troublait leur ennui, pas un enfant jouant ou babillant quelque onomatopée scatologique à l’attention exclusive de sa jeune mère et de tous les autres passagers. Pas même d’autre ronflement que celui du train.


Un jingle attira l’attention d’Ilona, et une voix enjolivée l’extirpa laborieusement de sa torpeur. « Mesdames et Messieurs les voyageurs, suite à un incident technique, ce TGV aura pour terminus la gare de Rennes. Les voyageurs à destination de Saint-Brieuc et Brest sont invités à prendre le prochain train avec le même billet. La SNCF vous prie d’accepter ses excuses. Pour toute réclamation, adressez-vous au guichet central en gare de Rennes. Le prochain TGV pour Brest est à 21 h 30. »


21 h 30 ! Soit trois heures plus tard. Remercions l’apathie générale, il n’y eut pas d’émeute. Mais surtout, dans le concert des protestations molles, on n’entendit pas la voix d’Ilona. Non. Parce qu’Ilona savait depuis longtemps que le train n’irait pas au-delà de Rennes. Mais en entendant l’annonce, elle avait tout de même écarquillé ses grands yeux bleus, d’une part impressionnée mais de l’autre plutôt inquiète. Avant même que son cerveau n’ait eu le temps de se demander « Comment a-t-il fait ça ? », son cœur clamait déjà « Il l’a fait ! »


Il lui avait dit. Enfin, écrit. Il savait, pour la panne, Rennes, les trois heures. A-t-il dit qu’il avait travaillé dans les trains ? Est-ce que ça expliquerait l’enveloppe ? Elle ne savait même pas quand elle l’avait eue. C’est quand elle avait tendu au contrôleur la pochette contenant ses billets, qu’elle avait vu que l’enveloppe s’y trouvait. Une fine enveloppe noire, cachetée de cire blanche. Sa marque à lui. Elle avait lu.



« Ilona. Le train va rester bloqué en gare de Rennes. Tu auras trois heures devant toi. Au 118 de la rue du Quai, une vertueuse laideur indique les beautés du vice. Profite d’un peu de liberté et d’aisance. »




Ainsi, il savait son vrai prénom. Il l’avait repérée et la suivait peut-être. Ce n’était pas comme ça que ça devait se passer. Ils s’étaient mis d’accord.


Il avait signé de son pseudonyme : Icare.


Icare. L’homme à la cire blanche fondant en lourdes gouttes, quand ses deux grosses ailes le portent près du ciel. L’homme à la plume agile car fréquemment taillée. Icare l’arrogant qui défiait les dieux et retardait à présent les TGV de trois heures. Il savait son vrai nom, et ne lui donnait pas le sien ! C’était inadmissible.


Parce qu’Icare, c’était avant tout le plus charmant divertissement d’Ilona Bercovitz. Spirituel, sensuel, charmeur, il était le grain de sel dans la vie d’Ilona, sa petite évasion quasi-quotidienne. Cela faisait des mois qu’elle et lui s’échangeaient de longs e-mails plusieurs fois par semaine, sur des sujets variés tels que le sexe, l’érotisme, la pornographie et… le sexe. Icare était un passe-temps génial, comme un porno interactif sur mesure pour Ilona. Ça lui permettait de séduire, de plaire et de s’exciter sensuellement sans tromper son mari. Enfin, pas physiquement. C’était son petit jardin secret. Seulement là, il devenait légèrement envahissant, le jardin.


Les règles étaient claires. Anonymat, respect, équité. Elle n’avait pas moyen de le contacter depuis le train. Chercher à Rennes un point Internet pour lui balancer un e-mail rageur horripila Ilona rien qu’à l’idée de devoir écrire à Icare depuis un lieu public.


Ça se réglerait donc face à face. Elle allait se rendre à son maudit rendez-vous, mais ce débordement n’était pas attendu. Soit elle interrompait la relation, soit ils repartaient sur de nouvelles bases. Il l’avait suivie, il connaissait son nom, il pouvait arrêter un TGV. Pour Ilona, si l’anonymat tombait à l’eau, elle pouvait continuer une relation sur les bases de « respect, équité », mais l’équité impliquait qu’elle rencontre Icare et qu’il lui dise son vrai nom ; le respect, qu’il explique le coup du TGV.




*




Les rues de Rennes luisaient d’un crachin persistant. Ilona trouva rapidement la rue du Quai, près de la gare. Par chance, elle était en travers du vent et l’on s’y sentait à l’abri. Enfin, à l’abri du vent. Parce qu’à part ça, elle n’était pas spécialement rassurante. En fait, les seules enseignes allumées étaient celles des trois sex-shops miteux dont le quartier s’enorgueillissait, et les deux prostituées antiques qu’Ilona avait croisées au carrefour n’avaient pour client potentiel qu’un clochard ivre mort semblant suivre son chien. Comble de tout, Ilona, en s’arrêtant devant le 118, ne put que soupirer. Icare était très joueur ; l’immeuble était démoli.


Bon, se dit-elle, ce doit être une énigme. Par quoi on commence ? Devenir brune ? Il a dit quoi ? La beauté, la vertu ? Je vais pas aller demander aux filles, quand même. Ben tiens, le clochard m’a repérée. Icare, c’est quoi ton plan pourri sous la pluie ?



Le clochard l’avait interpellée.



Le vagabond s’était mis à genoux et scandait la somme sur trois fausses notes. Une petite voix dans la tête d’Ilona suggéra que, bien que le monsieur n’ait pas demandé poliment, lui donner ses cinq euros pourrait être une solution pragmatique pour s’en débarrasser rapidement. Elle lui tendit un billet dont l’homme s’empara avidement mais, quand elle voulut s’éloigner, il lui fit signe d’arrêter.



Et il sortit de sa poche une fine enveloppe noire…



D’un ongle, Ilona fit sauter le laiteux cachet de cire frappé d’un I majuscule, et lut :



« Bienvenue à Rennes, ma reine. Le climat doit t’être insupportable. Tu m’en vois désolé. J’aimerais pouvoir te réchauffer. Que dirais-tu qu’on se mette à l’abri ? Tu vois l’enseigne rouge sur le trottoir d’en face, avec les deux panneaux vitrés ? C’est le sex-shop Triple X. Je crois que tu ne détestes pas un bon porno. Ils proposent des services variés. Si tu prends un billet pour la grande salle, il me semble que j’y ai oublié mon étui à lunettes.


Icare.


PS : J’ai promis au clochard que tu lui donnerais cinq euros. »




Le pauvre homme n’avait pas bougé. Blasée, Ilona extirpa de son porte-monnaie un autre billet pour lui, puis se dirigea vers le sex-shop d’un pas décidé.


Jusqu’à ce jour, elle n’avait eu que de brefs aperçus de l’intérieur de ces magasins. À peine un ou deux rapides coups d’œil sur la partie boutique, et jamais seule. En pénétrant dans le Triple X, elle trouva d’abord le lieu exigu. Une forte odeur chimique de désodorisant industriel suggérait subtilement, pour une clientèle masculine, que l’endroit était parfois nettoyé. Les boîtiers de vidéos salaces les plus chanceux s’empilaient partout contre les murs, les autres s’entassaient en vrac dans des bacs. À gauche, un mannequin portait cuissardes, corset de cuir et pinces à seins, devant un rayon d’accessoires spécialisés. Sur un écran accroché au plafond, une blonde rondelette se faisait prendre en levrette. À droite, flanqué de quelques improbables pièces de lingerie satinée aux prix hallucinants, un vieil Asiatique se tenait derrière son comptoir en bois brut. Derrière lui, un panneau orange fluo indiquait au marqueur noir : « Projections – Cabine individuelle : 10 Euros – Grande salle : 7 Euros. » L’homme la fixait sans sourciller.


Ilona fut prise de vertiges. Passer du vent mouillé d’une ville déserte à l’atmosphère feutrée du petit magasin l’avait réconfortée, mais elle eut soudain chaud. Emmitouflée pour endurer la grisaille anonyme et fadasse d’une rue sous le crachin, on ne s’attend pas forcément à l’agression rose-carmin de montagnes de culs et de tonnes de seins la seconde suivante. La chaleur lui monta aux joues. Elle se retint au comptoir.



L’impassible lui vendit un billet et lui indiqua une petite porte rouge entre le rayon cravaches et les German Goo Girls.




*




Ilona, après la porte, dut encore franchir un sas obscur avant de pénétrer dans la salle de projection. Dans la pénombre, on distinguait sept rangées de six sièges. À peine trois étaient occupés par des hommes dont Ilona ne discerna que les silhouettes. Les seules lueurs provenaient du projecteur et de l’écran.


Son billet encore en main, elle descendit lentement la petite allée sur le côté, avançant parmi les rangées. Elle se souvint qu’elle devrait sans doute regarder par terre à la recherche d’un étui à lunettes. Mais Icare n’avait pas dit de chercher un étui à lunettes. Icare avait dit : « Peut-être que j’aurais pu éventuellement égarer par inadvertance mon étui à lunettes. » Il n’avait pas dit : « Retrouve-le » et encore moins : « Va le chercher dans une salle de ciné porno. » Icare pareil à lui-même. Incapable de donner un ordre clair. Icare le compliqué, le tortueux, l’hermétique.


N’empêche qu’Ilona y était, dans le ciné porno, et qu’elle cherchait son étui à lunettes. Sur l’écran, une jeune femme blonde en robe blanche était attachée sur un siège, les yeux bandés. Une femme brune, torse nu et en jeans, se massait l’entrecuisse et couvait la première d’un regard gourmand. Elle tenait une cravache dans son autre main. Ilona sentit qu’elle allait se faire remarquer si elle restait debout et s’assit donc au premier fauteuil d’une allée inoccupée, le plus loin possible des autres spectateurs tout en restant discrète.


Au moins deux des trois hommes se masturbaient. Ilona avait surpris celui du fond, en entrant dans la salle. Il ne s’était pas arrêté, même en voyant une femme entrer. Surtout en voyant une femme entrer, d’ailleurs. Il l’avait suivie du regard jusqu’à ce qu’elle s’assoie, Ilona en était certaine.


Un homme trapu dont le crâne lisse luisait au premier rang laissa échapper un grognement satisfait quand la brune déchira la robe de la blonde et dévoila ses deux seins pâles. Quelques secondes plus tard, Ilona vit le chauve se lever et remonter l’allée vers la porte en rajustant sa braguette. Quand il fut au niveau d’Ilona, leurs regards se croisèrent. Celui de l’homme arbora l’expression déconfite d’un type qui vient de se vider devant un porno et tombe, juste après, sur une belle blonde venue là pour baiser. Celui d’Ilona était empreint d’un terrible embarras. Dépité, l’homme poursuivit son chemin vers la sortie en soupirant. Ilona se décala d’un siège, pour éviter que la situation ne se reproduise avec les autres clients.


En se levant, elle profita du mouvement pour scruter le sol de la rangée. Pas d’étui. Elle n’osa pas regarder sur celle devant elle car un homme était installé à l’autre extrémité, et Ilona ne voulait pas qu’un quelconque signe d’intérêt soit mal interprété. En jetant un coup d’œil sur la rangée de derrière, elle aperçut le client du fond en train de se lever. Elle se rassit précipitamment, ce qui attira l’attention du précédent spectateur. Les cheveux d’Ilona accrochaient la lumière dans cette atmosphère sombre. À présent, tout le monde savait qu’elle était là. S’enfuir.


Mais, au moment où elle se levait pour partir, la porte s’ouvrit de nouveau et un quadragénaire costaud portant un costume gris pénétra dans la salle. Ilona se rassit aussitôt. L’homme hésitait à l’entrée, à la recherche d’une place lui convenant. Soudain, Ilona entendit quelqu’un se glisser dans la rangée derrière elle. Du coin de l’œil, elle devina que c’était le client du fond. Le grand homme à l’entrée n’avait pas bougé. L’autre vint s’asseoir juste derrière elle. Celui de devant remarqua le manège, comprit que c’était l’heure de la curée et décida qu’il en voulait aussi. Il se décala de quelques sièges pour s’approcher.


Ilona n’osait plus bouger. Quelques secondes plus tard, derrière elle, un frottement caractéristique l’informa des activités manuelles du spectateur. Elle essaya de ne pas penser à ce qu’il faisait, mais ce fut plus dur avec l’homme de devant. Elle devinait ses mouvements dans la pénombre, et il se retournait parfois pour voir si elle le regardait. Elle ne le regardait pas. Elle regardait l’écran. Un homme outrageusement membré était entré en scène et se masturbait devant le visage de la blonde, que la brune maintenait à genoux. La blonde tendait ses lèvres.


S’enfuir, pensa à nouveau Ilona. Le balaise était-il toujours à l’entrée ? Non, il descendait. Zut, il approchait ! Horreur, il s’assit juste à côté d’elle, comme si elle n’était pas là. Il ne lui accorda pas un regard. Il s’installa, prit ses aises et écarta ses cuisses pour commencer à se caresser la braguette en regardant le film. Ilona était tétanisée.


L’homme bandait déjà et ne fut pas long à sortir son membre. Son genou toucha celui d’Ilona dans le noir. Sa queue paraissait longue et son poing l’étranglait sous le gland. Ilona n’y posa le regard qu’une seconde. C’était une belle verge, épaisse autant que raide, à peine recourbée. La pointe était luisante et la peau de la hampe semblait si douce au toucher qu’Ilona eut subitement du mal à avaler sa salive. La main puissante de l’homme massait de haut en bas. Mais le voisin de devant s’était à présent retourné et se masturbait également en regardant Ilona. Pas de nouvelles de l’homme derrière elle. Sur l’écran, la fille enroula sa langue autour du gland luisant et l’enfonça dans sa bouche en gémissant.


Ignorer ces hommes, c’est tout ce qu’Ilona pouvait faire. Ni par mépris ni par espoir qu’ils l’ignorent en retour, mais parce que la seule échappatoire mentale à cette situation insensée consistait à oublier leur existence jusqu’à ce qu’ils disparaissent. Elle se concentra sur l’écran, en essayant de ne pas penser à une autruche, la tête plantée dans le sable et les deux fesses en l’air.


La jeune blonde du film, sa robe déchirée révélant ses seins nus, aspirait le vit brun du terrible queutard. La tige large et rutilante de salive glissait entre ses lèvres. Parfois, la brune lui tirait la tête en arrière, la privant un instant de sa friandise. Elle lui demandait alors de regarder la verge, de la sentir, d’avoir envie de la savourer. Puis elle laissait la blonde s’appliquer de nouveau, toujours plus vorace.


Ilona avait soif. Ses narines palpitaient. Sa poitrine se soulevait rapidement mais l’air faisait défaut. Ses mains étaient crispées aux accoudoirs. Ses cuisses se serraient spasmodiquement. La chaleur lui montait aux tempes. Quelque chose de chaud effleura ses cheveux. Pétrifiée, elle continua à fixer le film. Mais les minutes passèrent et les hommes ne la touchèrent pas. Tout au plus son voisin de droite, le balaise en costard, s’essuya-t-il la main sur l’accoudoir d’Ilona. Au bout d’un moment, elle réalisa qu’ils étaient partis, comme s’ils n’avaient jamais existé. Elle était déboussolée. Elle se leva sans savoir ce qu’elle allait faire maintenant mais, sous son pied, un craquement sec l’informa qu’elle avait marché sur quelque chose de fragile. Elle se baissa et ramassa le petit étui à lunettes en plastique qu’elle venait de fêler. Dedans, des lunettes de soleil roses, en forme de cœur, ainsi qu’une petite note :



« Tout n’est que beauté aux yeux de l’amour. Puisse sa clarté guider tes pas loin de l’obscurité, mais profite encore du spectacle. »




Machinalement, Ilona enfila les lunettes. Il faisait déjà si sombre qu’avec les verres teintés, elle ne distinguait plus que l’écran. La fille blonde à genoux avait la bouche ouverte et attendait la giclée salvatrice qui devait traditionnellement clore la scène. Mais avec les lunettes, en surimpression sur l’écran, on pouvait lire écrit en larges cursives roses :


« Au 64, rue du Fer, les amies de Max sont toujours bienvenues. »




*




La pluie avait redoublé d’intensité. Ilona marchait vite en évitant les flaques. Pas question, se disait-elle, de chercher la rue de je ne sais quoi, ni de rencontrer quelque amie de Sam, Marcel ou Manu. Icare n’avait qu’à dire « Va au 64 rue du Fer et fais-toi passer pour une amie de Max », elle lui répondrait oui ou non. À part ça, elle n’en avait pas grand-chose à faire, que les amies de Max soient bienvenues quelque part. Tout ça pour finir trempée, à slalomer entre les pervers bite au poing, merci le jeu de piste ! Elle n’était pas contre un peu d’érotisme ludique et de mise en scène, mais uniquement si ça se cantonnait au confort douillet de son petit écran, par claviers interposés. Icare était d’ailleurs remarquablement appréciable sur ce point.


Icare…


Était-ce un des trois hommes dans le cinéma ? Ou même un quatrième. Elle avait vraisemblablement perdu connaissance à un moment. Quelqu’un aurait pu s’introduire dans la salle et déposer l’étui à ses pieds…


Toujours est-il qu’elle rejoignait la gare, espérant trouver en chemin un café accueillant pour avaler un thé ou quelque chose de chaud. Tant pis pour la rencontre. Elle aurait une explication avec lui par e-mail. C’est alors qu’elle croisa la rue du Fer.


Elle aurait pu ne pas la voir, même la traverser sans s’en rendre compte, puisqu’elle ne cherchait pas la rue du Fer. Alors pourquoi son regard fut-il attiré par cette tache bleue dans le coin de son œil, en haut à gauche ? C’était une plaque murale indiquant une rue, et c’était cette rue. Le cœur d’Ilona manqua un battement. Incompréhensiblement, la première chose qu’elle fit, quand elle put décrocher son regard de la plaque fatidique, fut la plus bête chose à faire pour quelqu’un qui ne cherchait pas la rue du Fer. Elle vérifia à quel numéro elle était. Son regard se posa alors sur un soixante-six en faïence bleutée, puis se déporta irrésistiblement.


Mais au soixante-quatre, pas de vitrine, pas de lingerie, ni latex ni enseigne néon. Une simple porte en verre dépoli encastrée dans le mur, avec une plaque de marbre noir. Ilona s’approcha et lut les lettres gravées :


« Aquarius – Club Privé »


Il y avait un interphone. Curieuse de nature, Ilona faillit sonner instinctivement, mais une arrière-pensée la fit se raviser (parce qu’elle ne cherchait pas la rue du Fer).


Une arrière-arrière-pensée lui suggéra cependant que c’était elle, là, tout entière, qui tenait son destin devant elle, commutable d’un doigt, et qu’elle se demanderait toute sa vie ce qu’il y avait derrière cette porte si elle n’écrasait pas ce maudit petit bouton maintenant. Son doigt s’enfonça en silence.


Quelques secondes plus tard, une nasillarde voix masculine se fit entendre dans le haut-parleur :



Ilona prit une grande respiration.



Il n’y eut pas de réponse, mais la porte émit un ‘clic’ discret puis s’entrebâilla.




*




En poussant la porte, Ilona pénétra dans une sorte de vestibule richement décoré. Un homme venait à sa rencontre. La cinquantaine, grisonnant, portant moustache coiffée au fer et uniforme de majordome, il l’invita à entrer et la débarrassa de son manteau, qui était trempé.



Mais avant que Wellington n’eût le temps de préciser sa pensée, une jeune femme les rejoignit dans le vestibule. Elle était menue, tonique, presque sautillante, svelte mais avec une bouille ronde, de grands yeux sombres et un large sourire. Ses cheveux bruns, très frisés, étaient ramenés en queue-de-cheval sur sa nuque. Pour tout vêtement, elle portait à même sa peau mate une fine nuisette translucide largement échancrée.



Puis elle jaugea Ilona d’un coup d’œil vertical, des pieds jusqu’au visage, et leva un sourcil consterné avant de hausser les épaules. Elle aurait vraiment tout vu, ici. D’un mouvement de tête, elle fit signe à Ilona de la suivre, puis tourna les talons vers le couloir d’où elle venait. Ilona avait besoin d’une seconde pour réfléchir, mais Wellington prit poliment congé d’elle en l’invitant à suivre la jeune femme. Ilona s’enfonça dans le couloir.


Celui-ci était sombre, dans les tons bordeaux. La moquette étouffa immédiatement le claquement des chaussures d’Ilona. Sur les murs, feutrés d’épaisses tapisseries, seuls des abat-jour cuivrés qui surplombaient un à un des peintures abstraites aux courbes enlacées diffusaient un semblant de lumière.


Devant Ilona, Shaïna presque nue marchait d’un pas rapide.



Shaïna s’arrêta, et jeta par-dessus son épaule un coup d’œil suspicieux vers Ilona.



En fait, non. Ilona n’était plus partante du tout. Ilona était effondrée. Elle prit d’abord appui contre le mur, mais se laissa bientôt glisser sur le sol, à bout de forces. Les larmes lui vinrent aux yeux.



Shaïna s’assit à côté d’elle. Ne jamais travailler avec des amatrices, elle se l’était pourtant juré. Elle passa son bras derrière l’épaule de la jeune femme atterrée, et la serra contre elle.



Ilona tombait des nues. Ainsi, c’était ce qu’Icare voulait. Qu’elle se caresse devant des inconnus. Peut-être qu’il était au bar et attendait son arrivée. Il comptait peut-être la demander en salon privé. Ça serait bien son genre de coups tordus. Pas du style à vous inviter au restau pour faire connaissance.



Ilona chercha un mouchoir dans son sac et sécha ses larmes. Elle ne comprenait pas où Icare voulait en venir. Elle eut envie de se blottir contre le petit corps de Shaïna. Enfin quelqu’un qui lui parlait gentiment aujourd’hui. Songeuse, elle appuya sa tête contre celle de la jeune femme. Elle se sentit un peu réconfortée et une certitude se fit jour dans son esprit : si elle craquait maintenant, elle ne verrait jamais Icare. Peut-être même qu’il ne répondrait plus à ses e-mails. Mais si elle poursuivait, elle était certaine qu’il se trouverait au bout du labyrinthe, qu’il était le prix, le but de ce jeu dans lequel elle était entièrement plongée.



Les deux femmes se relevèrent. Shaïna prit la main d’Ilona et l’accompagna jusqu’à un petit escalier en colimaçon qui s’enfonçait vers une cave aménagée. Elles descendirent dans une loge spacieuse et généreusement chauffée, mais remplie d’un fatras de fanfreluches et froufrous éparpillés, quelques-uns sur les cintres d’une triple penderie, mais la plupart en vrac sur les sièges, la commode et le canapé. Entre la dentelle et le satiné, le tulle et la résille, les plumes et le cuir, le rouge, le noir, le rose, le blanc, on distinguait dans le fouillis guêpières et bas, corsets, bottines, soutiens-gorge aux formes variées, porte-jarretelles et strings, collants moulants faits de latex et quelques robes à paillettes, le tout d’un goût franchement douteux selon les standards d’Ilona. Une porte entrouverte donnait sur une petite salle de bains, deux autres étaient fermées.



Ilona tira sur son pantalon pour montrer à Shaïna le bord de sa culotte au niveau de la hanche.





*




Quand Ilona sortit de la salle de bains quelques minutes plus tard, elle ne se sentait pas à l’aise du tout, en sous-vêtements dans cet environnement étrange, et sous les yeux d’une inconnue. Le fait que Shaïna ne portait presque rien n’arrangeait pas l’affaire. Sa nuisette, dont l’étoffe se tendait par-devant sous la pression de seins fermes, lui couvrait à peine le haut des cuisses, et laissait apparaître à chaque mouvement le minuscule V sombre qui surplombait l’orée de sa vulve.



Alors Shaïna ouvrit une des portes et entraîna Ilona dans l’aquarium.


Vu de l’extérieur, on aurait pu croire une maison de poupées tant tout était surfait, ou un plateau télé. Mais avec des poupées plutôt pour les adultes, ou la chaîne cryptée. Une musique africaine aux sons suaves et chauds enjolivait l’atmosphère. La décoration témoignait d’un goût particulier pour le bambou verni, le skaï et l’imprimé léopard, mais le plus déstabilisant, quand Ilona pénétra dans l’aquarium, ce fut l’immense miroir concave qui constituait « l’autre mur » de la pièce, délimitant l’espace par les trois quarts d’un cylindre. Son reflet déformant étirait la perspective et il se reflétait lui-même à l’infini.



L’attention d’Ilona se porta sur sa droite. Sur un des canapés, deux femmes s’enlaçaient. La plus grande était blonde, ses longs cheveux tenus en un vague chignon par un peigne en bois sombre. Elle ne portait qu’un caraco carmin et un string minimaliste. L’autre était asiatique, nettement plus petite et complètement nue. La blonde, en l’embrassant, lui caressait le ventre juste en dessous des seins.


Shaïna indiqua l’autre canapé à Ilona. Elles s’y assirent ensemble.



Ilona aurait voulu trouver quelque chose de spirituel à rétorquer, mais il y eut soudain un silence entre elles. Shaïna la regardait droit dans les yeux. Ilona baissa les siens. La petite brune se glissa vers elle et lui caressa la joue. Sa main douce et légère dériva vers la nuque en passant sous l’oreille. Leurs lèvres se frôlèrent, mais Ilona vit le vertigineux miroir les refléter comme un œil géant, et repoussa Shaïna, confuse et légèrement honteuse.



Tout en parlant, Shaïna lui caressait le front et les cheveux. Ilona se relaxa un peu, pensant au jeu, au prix, à Icare, et elle posa une main sur son ventre, l’autre sur sa cuisse. Côté bar, c’était clair, des hommes la voyaient, la regardaient peut-être. Est-ce qu’elle leur plaisait ? Est-ce qu’ils se touchaient aussi ? Combien étaient-ils ? Icare était-il là ?


La douce voix de Shaïna, mêlée aux rythmes des bois frappés et aux sonorités tribales, avait un effet apaisant. Ilona se sentait mollir. Elle écarta lentement ses cuisses et laissa son index effleurer le creux de son aine. Un frisson parcourut son bas-ventre. Elle ferma les yeux.


Elle se sentait flotter. Était-ce la chaleur ou la voix de Shaïna, ou son parfum, ou la musique ? Son corps lui semblait lourd, mais son esprit léger s’élevait au-dessus comme un halo de pure sensibilité. Ses mains étaient immatérielles, elles frôlaient sa peau presque sans la toucher. L’une, entre ses deux cuisses, massait très lentement le triangle ajouré de sa fine culotte. L’autre allait et venait, de la poitrine aux hanches, des cuisses jusqu’au cou, effleurant tour à tour le visage, une épaule ou le flanc. Une onde de moiteur, languissante et lascive, s’emparait de son ventre. Une troisième main lui caressait le front lorsqu’une quatrième flatta son sein.


La main était si douce et tellement sensible que la poitrine d’Ilona se souleva à sa rencontre. Les doigts léchèrent alors le lobe qu’elle offrait, savourant du toucher la fraîche et fine peau. Puis, levant doucement l’étoffe légère, ils dévoilèrent un téton. Ils le prirent en pince si délicatement qu’Ilona en sentit la tête lui tourner. Shaïna pinça à peine plus fort et Ilona gémit. Dans sa tête, des milliards d’étincelles explosaient en même temps. Elle appuya sa main plus fort contre son sexe.


Ses hanches à présent oscillaient d’elles-mêmes d’avant en arrière. Entre ses cuisses ouvertes, ses doigts pressaient l’étoffe de ses sous-vêtements jusqu’aux limites du supportable. Elle écarta sur le côté un élastique de la cuisse pour sentir un peu d’air la lécher un instant. La bouche de Shaïna se posa sur la sienne.


Ilona avait chaud, un de ses seins pendait hors de son soutien-gorge, les lèvres d’une femme frôlaient sa bouche. Elle écarta les siennes. Shaïna la goûta de la pointe de sa langue. La main qui jusqu’alors avait tenu son sein dériva vers le ventre, et la langue attendue s’enfonça, douce comme une caresse. Leurs salives se mêlèrent. Ilona crut défaillir quand les doigts de Shaïna lissèrent les mèches blondes de son pubis. Un doigt aventureux effleura son bourgeon, puis glissa le long des lèvres, où il put s’humecter et devenir glissant. Lentement, Shaïna entreprit de rendre Ilona folle. Lorsque la svelte brunette taquinait les ourlets de ses nymphes, Ilona sentait que son ventre bouillant désirait dévorer ces longs doigts tentateurs, et lorsque Shaïna remontait pour masser son bourgeon, un signal éclatant lui foudroyait le corps des orteils à la nuque.


Ilona ne sut jamais exactement combien de temps elle resta ainsi en suspens, maintenue dans les airs par un interminable plaisir que Shaïna contrôlait de la langue et du doigt. Quand elle revint sur terre, elle tremblait et sa peau électrisée percevait chaque souffle, le moindre frôlement, amplifié au point de la faire encore crier. Elle eut vraiment du mal à reprendre ses esprits, même quand la voix de Wellington annonça dans un petit haut-parleur qu’elle était attendue dans un salon privé.




*




Ilona n’eut pas vraiment le temps de mettre de l’ordre dans sa tenue. Elle rajusta juste son soutien-gorge, et Shaïna la recoiffa avec les doigts. Quelques minutes plus tard, les deux femmes se tenaient devant la porte du salon.



Les deux femmes échangèrent un tendre baiser, puis Shaïna ouvrit la porte et donna une claque sur les fesses d’Ilona pour la faire avancer.



La porte se referma derrière Ilona.


Le salon était composé de deux parties distinctes, séparées au milieu par un grand pan de verre. Au milieu de la vitre, un trou grand comme la main permettait de s’entendre et d’éventuellement s’échanger les billets à venir. Jamais de se toucher, avait insisté Shaïna. La partie dans laquelle se trouvait Ilona était claire, sobrement décorée mais très bien éclairée. Un grand matelas drapé en couvrait environ les deux tiers. L’autre côté, d’un mètre en contrebas, était sombre comme peu de fours. On y distinguait à peine un fauteuil en velours et l’homme assis dedans. Il portait un long pardessus anthracite et un chapeau de feutre. Son visage était noyé dans l’ombre.


Ilona, en sous-vêtements, vint s’agenouiller au milieu du matelas et fit face au client. Le silence était pesant. Elle finit par le rompre :



Sans vraiment réfléchir, Ilona dégrafa son petit soutien-gorge, révélant sa poitrine à cet homme invisible. Elle eut envie de lui demander s’il était Icare, mais se retint sachant qu’elle obtiendrait un « non » embrassant pour unique réponse, que ce soit vrai ou pas.



Sans le quitter des yeux, Ilona passa ses mains en coupe sous ses deux globes pâles qu’elle palpa doucement, attentive autant que possible aux réactions de son spectateur. Comme il ne bronchait pas, elle lécha son index et vint le faire frotter contre son mamelon qu’elle pinça avec son autre main. L’homme glissa une main entre les pans de son manteau, vers le pantalon.



Elle le fit. Quand elle fut nue devant cet inconnu, elle s’allongea sur le dos et écarta ses jambes face à lui. Elle cala un coussin pour relever sa tête et pouvoir guetter les réactions de l’homme. Par-delà ses genoux et derrière la vitre, la silhouette sombre sembla s’animer. Quand Ilona laissa un de ses doigts glisser le long de sa fente, elle vit que l’homme en noir avait sorti son sexe et le prenait en main, l’astiquant lentement. Il se mit à parler, d’une voix pleine, comme un acteur.



En se levant à peine, il étendit son bras vers le trou dans la vitre et y laissa tomber deux billets gris bleuté. Le majeur d’Ilona la pénétra lentement, lui arrachant un râle de contentement. De son autre main, elle pressa le haut de son sexe et se massa doucement tandis qu’elle enfonçait son doigt au plus profond. Son bassin ondulait de lui-même vers l’avant. En relevant ses hanches, elle écarta ses fesses, révélant son anus à l’homme mystérieux. Quand son doigt rutilant ressortit de la fente, ce fut pour appuyer sur le petit œillet et l’enduire de liqueur. L’homme – elle l’apercevait – se masturbait furieusement en la regardant faire. Il tendit à nouveau la main vers la fenêtre et y glissa cette fois un gros billet orange.



Ilona obtempéra sans interrompre ses caresses.



Elle ne savait pourquoi elle avait répondu ça. Elle ne le pensait pas complètement. En fait, c’était simplement ce qu’elle avait eu envie de dire, comme ça, d’un coup. Dans l’excitation du moment, les mots s’étaient imposés, crus autant que charnels. Elle voulait exciter son client. Et elle réalisa avec satisfaction que c’était précisément ce qu’il voulait entendre.



Ilona dut alors tendre ses fesses en l’air et laisser son doigt la pénétrer lentement. Son autre main lui caressant toujours le sexe, elle se masturba fermement par derrière sous le regard de l’homme. Elle entendait sa respiration s’accentuer, devenir plus présente. Elle ne pouvait plus le regarder, mais elle devina qu’il s’était mis debout et se massait la verge en la regardant prendre du plaisir pour lui. Le grondement d’un orgasme naissant ébranla son bassin tenaillé par deux plaisirs antagonistes, aussi opposés que complémentaires. Elle se sentait au bord de quelque chose de grand, d’absolument nouveau et dévastateur. Les ondes de plaisir lui martelaient le ventre, le sexe et les reins. Elle se sentait visible et pourtant protégée, offerte autant qu’inaccessible, soumise alors qu’au fond elle menait cette danse. Son orgasme montait comme une grosse vague quand soudain, le claquement d’une porte la fit sursauter. Elle se retourna et l’homme était parti. Elle en aurait pleuré de frustration, et c’est le ventre en feu qu’elle quitta le salon en courant, sous-vêtements à la main, et se précipita vers la loge où elle avait laissé ses vêtements et son sac.




*




Dans le vestibule, il sembla à Ilona que Wellington mettait plus d’un quart d’heure pour lui rendre son manteau. Juste avant qu’elle ne sorte, Shaïna fit irruption, trois billets à la main.



Avant qu’Ilona n’eût le temps de protester, Shaïna l’embrassa sur la bouche, à la russe, et l’envoya dehors.



Mais quand Ilona se précipita dans la rue, elle percuta violemment une boule de barbe et de toile kaki, qui s’effondra d’un bloc dans le caniveau avec un bruit de verre brisé. Ilona, dans l’élan, manqua de trébucher et de la piétiner.



Ilona affolée fut à la fois surprise et rassurée de retrouver cette figure connue, mais sans perdre une seconde, elle lui demanda de but en blanc :



Le clochard sembla hésiter une seconde, comme s’il réfléchissait. Puis, comme Ilona ne captait pas le message, il lui expliqua que sa mémoire n’était plus aussi fiable qu’avant, et il tendit la main. Ilona exaspérée y glissa un billet de vingt euros qu’elle venait de gagner.



Sur la devanture grise, une enseigne écaillée aux lettres peintes en noir indiquait « Chez Rozenn ».


La main du vagabond était restée tendue. Il fixait Ilona de ses yeux larmoyants. Elle se demanda un instant si elle n’allait pas faire une bonne action et lui donner le reste de l’argent qu’elle venait de gagner. Mais elle faillit le gifler quand il lui demanda :



Préférant l’ignorer, elle traversa la rue et entra chez Rozenn.




*




C’était un de ces rades, un de ces bouges infâmes où les clients font peine à voir. Un Reubeu ivre mort s’affaissait lentement sur un coin de comptoir et trois vieux décrépits, sur une table au fond, refaisaient l’Indochine à grands coups de vinasse. Derrière son comptoir, la prénommée Rozenn faisait semblant d’essuyer un verre sale avec un torchon gris, pour se donner une contenance. Ses cheveux étaient jaunes de vouloir être blonds et sur son visage gras, les cernes et bajoues semblaient être tenues par une épaisse couche de couleurs outrancières, vraisemblablement projetée à la truelle. Sous son collier de fausses perles, le vaste décolleté de sa robe pervenche révélait la naissance de seins larges et flasques. Pas l’ombre d’un chapeau ni d’un pardessus noir.



Puis, se tournant vers Ilona, elle ajouta :



Son thé arriva quelques minutes plus tard, servi avec un sourire commercial de Rozenn et une vue plongeante sur son pittoresque décolleté. Pas que Rozenn ait voulu faire « du charme » à sa cliente, mais simplement parce qu’elle n’avait jamais servi autrement, depuis son premier emploi dans un claque à matelots sur la rade de Brest.


Ilona se demanda quelle allait être la prochaine épreuve. Est-ce que ça avait quelque chose à voir avec un occupant du bar ? L’Arabe titubant ? Les trois papis ? La patronne ? Et où était donc Icare ? Un doute affreux s’empara d’elle. Et si c’était fini ? Et si c’était tout ce qu’il voulait, la regarder se trémousser nue devant lui ? Il n’avait pas laissé d’enveloppe. Rien pour le suivre. Il avait eu ce qu’il voulait et il s’était enfui.


Elle ne savait pas où aller. Encore plus d’une heure avant le train. Dehors, la nuit, les bourrasques et la pluie battant la vitrine du petit café… Elle sirota son thé en prenant son temps. Quand elle eut fini, elle décida qu’elle avait définitivement perdu la trace d’Icare et qu’il était temps de rejoindre la gare. Elle régla ce qu’elle devait à Rozenn, pour pouvoir partir aussitôt après un rapide passage aux toilettes.


L’endroit était propre mais exigu. À côté d’un unique urinoir, on avait monté une cabine en placoplâtre pour isoler une cuvette, mais les clientes étaient si rares qu’on n’avait pas jugé nécessaire d’apposer un panneau « dames » sur la porte. C’est en s’asseyant qu’Ilona trouva l’enveloppe noire, scotchée derrière cette porte. Dedans, une lettre :




« Ilona,


Pourquoi crois-tu que tu me perds alors qu’en fait, tu m’as gagné ? J’ai tellement envie de mes mains sur ta peau, de mes lèvres sur les tiennes et mes doigts découvrant la douceur de ton ventre, les courbes de tes hanches. Glisser de tes épaules vers tes flancs, puis tes reins. Déposer sur ta nuque des baisers légers tout en laissant mes ongles parcourir tes seins. Mordiller, légèrement, près du cou puis, du bout de mes lèvres, monter vers ton oreille. Laisser mes doigts frôler l’intérieur de tes cuisses. Rien qu’à t’imaginer lisant cette lettre, je reprends ma vigueur. Sans doute es-tu assise. Peut-être ta culotte est-elle à tes pieds ou tes genoux. En écrivant et en t’imaginant comme ça, je me suis pris en main. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Ma verge était si dure, tellement à l’étroit, que j’ai dû la sortir. J’ai pensé à tes mains qui paraissent si douces, à tes lèvres. Tes lèvres pour embrasser. Tes lèvres pour sentir mon désir. Tes lèvres… Les rêver entrouvertes. Voir le bout de ta langue tracer des cercles humides sur la pointe de mon gland, Ilona. Tes lèvres… les sentir glisser tout au long de mon sexe, les pénétrer au gré de tes mouvements. Je sais à quel point tu aimes quand ça glisse, quand une verge raide frémit sous les pressions souples ou fermes de ta langue, quand tu contrôles à la seconde près l’émission des masculines essences. Dans la bouche, c’est le meilleur, m’avais-tu écrit. Si j’étais près de toi, je te présenterais cette verge à sucer, cette tige si raide que je tiens dans ma main pour toi… »





La lettre était plus longue. Pratiquement une pleine page de ce même tonneau. Vu l’état d’llona, les mots eurent un effet dévastateur sur ce qui lui restait de pudeur. Une main tenait le billet, mais l’autre fouillait sous les poils fins et humides de son pubis. Soudain, quelque chose bougea dans son champ de vision. Elle avala brusquement sa salive et s’immobilisa, incapable de respirer.


Dans la paroi de droite, un trou s’était ouvert. Le couvercle en avait été si bien ajusté qu’Ilona avait à peine remarqué sa trace circulaire en entrant. Une marque sur la peinture, avait-elle supposé sans vraiment y penser. À présent, sortant de ce trou, le sexe d’un homme s’enfonçait lentement, interminablement, dans l’espace restreint de la petite cabine. Ilona se crut pétrifiée pendant plusieurs secondes. En fait, elle resta « pétrifiée » jusqu’à ce qu’elle se rende compte que seul son majeur était encore animé. Elle n’avait pas cessé de se caresser… L’excitation lui faisait faire n’importe quoi. Elle posa la lettre sur le sol et prit la verge dans sa main.


Elle était chaude, douce, raide et souple à la fois. Une hampe large, beige, marbrée de fines veines bleues, avec un gland rosé, propre et orné, au méat, d’un peu d’humidité luisante. Les doigts en collier d’Ilona en faisaient à peine le tour. Elle saisit la verge en bas de la hampe, près des testicules légèrement velus, puis laissa sa main remonter en desserrant doucement. Un grognement masculin se fit entendre à travers la paroi. Ilona commença à masturber lentement ce sexe, mais elle aurait aimé un peu de lubrifiant, si possible naturel. Sachant très bien comment tout cela allait se terminer, elle déposa un baiser sur le bout du gland. Il sentait bon. L’envie de goûter était trop forte. Léchant d’abord la hampe sur toute la longueur, elle la mouilla jusqu’à la base, et sa main put glisser agréablement. Elle continua alors à branler ce sexe, mais en le posant sur sa langue. Le gland frottait doucement. C’était chaud, c’était doux, c’était bon… Elle sentit croître une envie de sentir cette verge s’enfoncer, de la garder en elle, bien au chaud dans sa bouche, de la masser avec sa langue, de jouer avec en la faisant pénétrer chaque fois plus profondément.


Elle l’enfourna alors et activa ses lèvres et sa langue sur le gland, tout en branlant la hampe d’un mouvement vrillé. Tantôt suçant le bout comme pour l’aspirer, tantôt tendant sa langue vers les testicules en avalant la verge, elle sentait un plaisir croissant distendre ce sexe qu’elle contrôlait. La queue changea de goût une première fois, mais Ilona la retint en la serrant plus fort dans l’anneau formé de son pouce et son index. Elle entendit l’homme gémir. Elle s’appliqua d’autant plus. Oscillant la tête d’avant en arrière, elle massait de ses lèvres le bourrelet du gland, la verge glissant sur sa langue, sa bouche déjà pleine du goût naissant. Elle le suça longtemps sans le laisser jouir, s’enivrant des saveurs suintantes. L’homme grognait de plaisir. Le goût devint plus fort, musqué, plus enfiévrant. Quand Ilona décida du moment libérateur, elle se concentra sur le gland et ferma les yeux pour savourer les longues gorgées crémeuses qui lui remplirent la bouche.


Satisfaite et grisée, elle sentit à peine la verge mollir et sortir. L’instant d’après, le sexe de l’homme disparaissait dans le trou. Ilona n’eut que le temps de remonter sa culotte avant de s’élancer à sa poursuite. Quand elle sortit de la cabine, la porte des toilettes se refermait tout juste. Elle la poussa à la volée et se précipita vers la salle du bar. Mais ce n’était plus un bar.


Au lieu du petit troquet de Rozenn, Ilona se retrouva dans un immense hangar où des techniciens en bleu transportaient sur de petits chariots des façades de rues, des devantures, des meubles de tous styles, tentures roulées, moquettes et lattes de parquet. Devant elle, Rozenn se tenait debout avec ses clients, mais Shaïna était là aussi, ainsi que Wellington. Ilona aperçut également la blonde Sybil et son amie asiatique, dans le fond du hangar. Elles discutaient devant un buffet froid avec l’impassible gérant du sex-shop Triple X. Les quatre spectateurs du cinéma porno étaient là également. Ils riaient des blagues salaces du grand costaud en costard gris. Ilona sentit le concept de « réalité » lui échapper. La scène semblait pivoter lentement sur elle-même et l’on entendait s’amplifier dans le fond un sourd ronronnement. Au milieu de tous ces gens, le clochard chancelant refermait sa braguette, une tache embarrassante marquant son pantalon.



Folle de rage, elle chercha du regard un bâton, un parapluie ou un outil quelconque dans cet entrepôt pour frapper le pauvre homme. Rozenn s’interposa :



Le silence se fit. Le vagabond se redressa d’abord et enleva sa parka kaki qu’il posa sur une chaise. Ensuite, il ôta son vieux pull, qu’il portait par-dessus une chemise nettement plus présentable. En se frottant le front, il se débarrassa de ses faux sourcils broussailleux, puis enleva enfin sa barbe et sa perruque hirsute. Rozenn lui tendit son imper et son chapeau de feutre.



Mais Wellington les interrompit :



Les autres semblèrent acquiescer. Icare ajouta même que le ronronnement devenait insupportable et qu’il allait devoir partir. Enfin, c’est ce qu’Ilona crut qu’il disait, sans en être certaine, car sa voix se noyait dans le vacarme. Elle ferma les yeux quand les cloches électroniques annoncèrent un message. Une voix l’informa de l’arrivée en gare de Rennes. Rennes, trois minutes d’arrêt.


Quand elle rouvrit les yeux, le train ralentissait et quelques voyageurs du wagon se levaient déjà pour rassembler leurs bagages. Sur le siège à côté d’Ilona, son voisin, un gaillard en costume gris, s’excusa de la déranger pour atteindre le couloir. De l’autre côté de l’allée, une jeune Algérienne lisait un magazine en mâchant un chewing-gum et, à côté d’elle, un Asiatique imperturbable paraissait plongé dans de profondes méditations. Elle aperçut aussi un quinquagénaire excentrique portant gilet brodé et moustache coiffée. Il aidait une fausse blonde beaucoup trop maquillée à descendre sa valise, non sans oser de furtifs coups d’œil dans son décolleté béant.


Pendant que les voyageurs concernés descendaient en gare de Rennes, Ilona essaya de croiser le regard de sa jeune voisine au chewing-gum. Peine perdue, elle ne leva pas le nez de sa revue. Comble de la déception, elle se leva calmement quand tous les autres furent descendus, attrapa son petit sac qu’elle gardait sous son siège, et sortit du wagon pour disparaître dans Rennes sans un regard pour Ilona.


Quand le train redémarra lentement quelques secondes plus tard, Ilona repensa à son étrange rêve. Partout, dans le train, sur les quais, elle voyait des dizaines de gens bien réels. Mais elle les voyait comme au travers d’une vitre, sans pouvoir échanger avec eux plus qu’un regard ou, parfois, de l’argent. Pourtant, quelque part, l’esprit d’un homme la hantait, bien plus compréhensible que tous ces inconnus, mais intangible, irréel et impossible. Icare n’existait pas. Il n’était que l’idée qu’elle se faisait de lui.


En scrutant les quais, elle vit des familles se retrouver, des amants se séparer, des amis s’accompagner, et tout cela semblait beaucoup plus étranger que cet homme rêvé qu’elle avait dans la tête. Elle vit aussi un homme seul, sur le quai. Il regardait le train. Légèrement voûté, accompagné d’un chien, il portait une parka vert kaki et un pantalon taché. Ses cheveux et la masse noire de sa barbe lui mangeaient le visage. Leurs regards s’accrochèrent. En regardant Ilona s’éloigner, il lui fit signe de la main. Sur son front, un sourcil trop hirsute semblait se décoller…


Voilà pourquoi certaines femmes me rappellent parfois cette Ilona Bercovitz, qui vivait à Paris il y a quelques années et que j’ai bien connue. Pas seulement parce qu’elle était belle, blonde et très sensuelle. Plutôt parce qu’elle était coquine mais fidèle, mariée à un homme qu’elle aimait, dont elle avait deux enfants et que jamais elle n’aurait trompé. Elle ne pouvait viscéralement faire l’amour qu’avec un seul homme : son homme.



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