Notation public
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n° 13273Harold B03/05/09
Amnesia
critères:  nonéro fantastiqu
15937 caractères
Auteur : Harold B

Un flash. Une vive douleur.


J’ouvre les yeux.


Je suis dans une chambre mansardée, sombre, petite et lourdement meublée de bois mal vieilli. La seule lumière provient d’un œil-de-bœuf misérable, à demi brisé. J’ai froid.


Je me lève, péniblement ; la tête me tourne encore un peu, mais je me reprends petit à petit. Un courant d’air frais me fait tressaillir. Je m’approche de l’ouverture vers le jour grisaillant d’où provient plus d’air que de lumière.


Un brouillard épais ne me laisse apercevoir que les cimes de quelques grands arbres. La vue, la pièce où je suis… Je dois apparemment me trouver dans un grenier.


Cet endroit ne me rappelle rien.


D’ailleurs…


Une vive angoisse me saisit soudain lorsque j’essaye d’évoquer le souvenir d’un quelconque endroit où je me suis trouvé auparavant.


Aucun souvenir.


Une amnésie. Je suis devenu amnésique. Moi qui suis pourtant…


Pourtant quoi ?


Le ventre noué, le cœur battant, j’essaye de me souvenir…


Qui suis-je ?

Quel est mon nom ?


Non… Pas même mon nom…


Je respire calmement, lentement et profondément à plusieurs reprises. Les bouffées d’angoisse disparaissent tandis que ma raison reprend peu à peu le dessus.


Je suis parfaitement amnésique…


J’observe mon corps ; je suis entier, j’ai l’air assez grand, je ne suis pas gros. Je porte un pantalon de toile épaisse, sale et troué par endroits, et une chemise blanchâtre, rapiécée.


Je tâte ma tête et mon visage ; j’ai un nez anguleux, les pommettes saillantes, le menton fort ; j’ai les cheveux un peu trop longs à mon goût, parfaitement ébouriffés, semble-t-il, et une barbe de quelques jours.


Je parcours la pièce du regard, à la recherche d’un miroir puis, n’en trouvant pas, fouille en hâte chaque meuble. Mais ils ne contiennent que de vieilles couvertures malodorantes et quelques vêtements masculins et féminins.


Qu’est-ce que je fais là ? Comment suis-je arrivé là ?


Dehors, tout est calme. J’ai une petite vue plongeante sur un vaste jardin, parfaitement entretenu. Il n’y a pas un brin d’air et une sorte de brume limite mon horizon à quelques dizaines de mètres. Après avoir poussé la vitre de l’œil-de-bœuf, j’écoute attentivement, guettant le moindre son provenant du dehors. Mais rien… pas un bruit… juste celui de la mer, assez distant.


Je dois sortir ; trouver où je suis, et ce que je fais là. Et qui je suis, même. J’ouvre la porte de la pièce mansardée et débouche dans un couloir très sombre, seulement éclairé par la lumière grisâtre provenant de la pièce où je me suis éveillé. J’écoute, une fois de plus, attentivement. Mais toujours rien.


Je fais quelques pas dans le couloir. Plusieurs portes le jalonnent ; je m’arrête devant chacune d’elles, toujours cherchant un son, un bruit, qui puisse m’être familier.


La demeure doit être immense ; un château ou un manoir ? J’arrive enfin au bout de ce couloir presque inquiétant et débouche sur le hall supérieur d’un gigantesque escalier en pierre.


Enfin, j’entends un son : le cri presque imperceptible d’une voix aiguë, probablement celle d’une petite fille en train de jouer.


Mais où suis-je donc ? C’est horrible ! Cet endroit ne m’évoque rien…


Je descends quelques marches, doucement. L’escalier tournoie sur plusieurs niveaux pour arriver enfin dans un immense salon, faiblement éclairé de cette même lumière blafarde provenant du dehors et ornementé de dizaines de meubles sombres, au style lourd, décoré de vastes tapis presque étouffants, sur le sol et sur les murs.


Et au moment précis où je pose le pied sur la dernière marche retentit enfin un son fort, agréable, évocateur, même : celui d’un piano. Deux mains jouent sur un piano. Le son est rond, puissant, précis. Je connais cet air. Je sais que j’aime le son du piano. Je ferme les yeux.


Je suis un homme riche, estimé, j’ai de l’or au bout des doigts. Je suis vêtu d’un costume noir, impeccablement taillé. Je marche sur la scène d’un petit théâtre, sortant des coulisses et avançant jusqu’à un grand piano à queue, également noir. De tout autour de moi émanent de vifs applaudissements. Je m’avance jusqu’à mi-chemin de l’instrument et m’arrête pour saluer le public d’une maladroite révérence.


Un nouveau flash. Je rouvre les yeux. Qu’était cette vision ? Était-ce moi ? Avant ?


Avant quoi ?


Le son du piano s’éteint doucement. Je m’avance dans le vaste salon, à la recherche de l’interprète. J’aperçois enfin l’instrument, magnifique, plus beau encore que dans ma vision. Mais personne n’y est assis. Je parcours une nouvelle fois du regard la grande pièce, cherchant qui a bien pu jouer cet air si doux et si fort.



Pour toute réponse, le silence. Puis un crépitement sur ma gauche ; je me tourne pour découvrir une immense cheminée où quelques flammes agonisantes dévorent avec peine une solide bûche.


Un cliquetis de verre ; une odeur d’alcool ; des voix entremêlées. Une quinzaine de personnes sont là, devant moi, debout au beau milieu du salon. Toutes ont un verre à la main et trinquent d’un air satisfait. L’une d’elles s’approche de moi ; c’est une femme, richement vêtue. Son sourire inquisiteur en dit long sur ses intentions. Je la prends quand même dans mes bras.


Encore un flash. J’ai les jambes tremblantes et la bouche sèche. J’attends, quelques minutes, cherchant toujours à me rappeler, à savoir qui je suis et ce que je fais là.


Mais rien ne revient. Et toujours personne ici pour m’aider. Celui ou celle qui vient de jouer du piano s’est volatilisé.


Je finis par aviser, à l’autre bout du salon, la lourde porte principale de la pièce, menant probablement à l’extérieur, dans le jardin que je dominais précédemment depuis la chambre où je me suis éveillé. Je m’avance, toujours aux aguets, puis ouvre cette porte.


Tout est gris dehors ; une sorte de brume semble étouffer la campagne environnante. J’entends quand même quelques oiseaux. Je fais quelques pas sur le perron, descends trois marches menant jusqu’au jardin. L’air est frais ; il n’y a pas un souffle d’air. Je me retourne : la maison est encore plus grande que ce que j’avais imaginé, toute en vieilles pierres ; écrasante, inquiétante. Le cri d’un corbeau fend le silence feutré qui jusque-là paraissait ceindre la demeure.


Le cri d’un oiseau. Des battements d’ailes. Il fait nuit, ce doit être une chouette ou un hibou. Je suis exténué, vidé de toute énergie, mais également apaisé. Je m’avance à travers l’obscurité ; je tiens la main d’une femme. Elle est jeune, elle est belle. Elle est…


Je l’ai déjà vue… tout à l’heure, il y a quelques minutes, c’était déjà elle. Qui est cette femme ? Mes jambes se dérobent, j’ai perdu la tête et maintenant je suis en train de perdre la raison.


Et cette brume, ce silence, m’oppressent. J’ai presque peur. Je rentre, rapidement, et rejoins le salon. Il y fait bon en comparaison. Il doit bien y avoir quelqu’un. J’ai entendu la voix d’une fillette, et puis aussi celui ou celle qui jouait du piano…

Je crie une nouvelle fois, appelant. Toujours aucune réponse. Je respire doucement, tentant de recouvrer mon calme. Je vais continuer l’exploration. Peut-être finirai-je par trouver quelqu’un… ou bien d’autres réminiscences…


À l’autre bout du salon, une grande ouverture mène vers une autre vaste pièce où trône une immense table, déjà dressée comme pour un repas prestigieux. Des candélabres portent des bougies à demi consumées.


Des gens vont et viennent, jeunes hommes et femmes en tenues de serveurs ; ils portent les assiettes et les plats pour une quinzaine de personnes attablées. Je suis l’une d’elles. Je suis mal à l’aise. Je surveille particulièrement le travail des domestiques, mais il y a autre chose. À ma gauche il y a une femme et à ma droite une autre femme. Je ne sais vers laquelle me tourner. Je sais que je dois choisir mais je ne peux m’y résoudre.


J’ai la gorge serrée ; je me sens frêle et vulnérable. Chaque nouvelle vision m’affaiblit encore. Je m’assois sur une chaise, en bout de la table ; mais le mal-être ne disparaît pas. J’appelle une nouvelle fois, d’une voix piteuse ; toujours aucune réponse, ni aucun bruit.


Je me relève et m’éloigne vers la pièce sur laquelle donne une autre grande porte à doubles battants. Me voici dans une grande cuisine, rustique, odorante. Au beau milieu trône un âtre, spécialement destiné à la cuisson, semble-t-il. De nombreuses marmites, casseroles et poêles sont pendues aux murs. Je regarde tout autour de moi, m’attendant à une nouvelle vision, appréhendant, le ventre noué.


Mais rien ne vient. J’ouvre placards et tiroirs, sans bien savoir pourquoi. Mais il n’y a rien hormis des couverts et des ustensiles. Je m’éloigne. Mais au moment de franchir à nouveau le seuil de la pièce, une voix retentit derrière moi, me faisant sursauter :



Je ne parviens pas à me retourner ; je suis comme paralysé.



Et quand je parviens enfin à me retourner, c’est pour voir sortir une femme aux yeux fous cramoisis de rage et portant à la main un long coutelas de boucherie.


Mais qui est-elle ? Ses yeux me font peur… Je tombe à genoux, d’épuisement, et d’angoisse. Je lève un bras vers elle, pour l’arrêter, pour lui parler. Mais elle disparaît vers la salle à manger sans me prêter la moindre attention. Je cours après elle, mais elle semble s’être volatilisée. Et quand je parviens de nouveau au beau milieu de la grande salle de repas, le son du piano s’élève encore, sombre et mélancolique, puissant et sublime.


Je m’avance en hâte jusqu’au salon, pour constater avec affolement que le son semble venir de ma propre tête ; personne n’est assis au piano. Mais la mélodie continue, douce, romantique.


Un hurlement soudain. Un long cri d’effroi qui retentit ; cela provient apparemment du haut de l’escalier, de l’étage. Je me bouche les oreilles, mais la plainte résonne de plus en plus fort, brassée avec tumulte à la sonorité à présent disharmonieuse du piano qui paraît s’affoler. Je souffre ; j’ai l’impression de manquer d’air. Je ne veux pas lever les yeux, je ne veux pas monter vers ce cri angoissant.


Mais cela s’arrête soudainement. Je me rends compte que je suis à quatre pattes sur le sol, haletant, les yeux larmoyants fixant le sol. Je respire fort et rapidement. J’ai peur. Je me relève péniblement et jette un regard hésitant vers le haut de l’escalier. Je suis déjà allé là-haut, c’est là que je me suis éveillé ; il n’y a rien à voir là-haut… je tente de me rassurer.


Mais je sais que c’est plus fort que moi ; et je sais que je vais finir par aller chercher d’où provenait ce hurlement. Quelques marches. Les poings serrés. Les poings crispés.


La musique et les voix résonnent derrière moi. Devant moi, dans l’escalier, il y a deux femmes, somptueusement vêtues. Très belles, toutes les deux, dans des styles différents. Je les connais, je les ai déjà vues. Elles semblent discuter mais je n’entends pas ce qu’elles se disent. Elles montent les marches, tranquillement. L’une semble guider l’autre. Je tente de leur faire signe, de les héler, mais elles ne me voient pas.


Encore un flash. Je suis écroulé, pantelant, époumoné sur le perron du premier étage. Il n’y a plus aucun bruit, plus personne autour de moi. Je n’en peux plus de ces cauchemars que je vis pourtant éveillé. Je sais que je connais ces scènes, ces personnes ; mais pourtant elles ne m’évoquent rien.


Je dois trouver un regain d’énergie. Je dois savoir ce que je suis, et qui sont ces femmes. Et pourquoi elles ne sont plus là. Pourquoi je suis seul.


J’arrive dans un couloir identique à celui où j’ai déjà marché juste après mon réveil, mais un étage en dessous. De chaque côté, plusieurs portes. Laquelle dois-je ouvrir ? Sous l’une d’entre elles, on devine un rai de lumière tremblotante, probable diffusion d’un quelconque chandelier. Je frappe doucement. Aucune réponse. Je pousse la porte.


J’écarquille les yeux de surprise. Les deux femmes sont là, debout au milieu de cette chambre austère, enlacées et s’embrassant ; elles ne cillent pas à mon approche, mais continuent de s’étreindre avec ce qui semble de la passion. Je m’avance et toussote pour attirer leur attention ; je les appelle ; et quand je vais pour finalement les toucher, elles disparaissent comme une nappe de brume, s’évanouissant au désespoir du peu de raison qu’il me reste encore.


Je manque défaillir. J’étouffe d’angoisse. Je m’accroche à des visions, je cours après des fantômes.


Je finis par recouvrer un peu d’entendement. Je dois fuir. Je dois m’éloigner de cette maison aux mains des esprits. Je n’ai jamais cru aux spectres, mais force m’est de constater que je suis aux prises avec des apparitions.


Fuir. Quitter cette maison. Je n’ai plus que ça en tête. Je ressors en hâte de cette chambre effrayante de sobriété. Puis cours dans le couloir avant de descendre quatre à quatre les marches en pierre.


Le salon est à nouveau empli de nombreuses personnes. Je ne veux pas les regarder ; je fonce sans leur accorder le moindre coup d’œil. Une longue lamentation se fait entendre, couvrant les autres voix, douce et triste. Je ferme les yeux et hurle en avançant toujours à toute allure vers la porte d’entrée.


Je bute dans une chaise, puis dans un autre meuble. Ouvrant les yeux juste avant de tomber, je parviens à me rattraper de justesse et évite un homme, grand, impressionnant, austère, tout de noir vêtu. Ses yeux me font peur et me font mal à la fois. Je lui glisse un dernier regard puis cours de nouveau vers la porte menant au dehors, sans plus prêter la moindre attention aux dizaines de personnes autour de moi.


Enfin, la porte claque derrière moi. L’air frais. Je respire calmement, profondément. Il y a toujours cette brume lancinante, mais je la trouve presque apaisante après cette étrange sensation d’horreur latente. Je me reprends doucement en avançant lentement dans la grande allée longeant les jardins effacés par le brouillard indécis.


Un nouveau cri d’oiseau me fait tourner la tête ; sans doute est-ce encore un corbeau. Et quand je dirige à nouveau mon regard devant moi, c’est pour découvrir avec effroi une longue colonne d’une trentaine de personnes toutes de noir vêtues et marchant à pas lourds derrière une carriole tirée par un cheval.


Je hoquette d’effroi ; c’est une procession funéraire. Je crie à nouveau et appelle, mais mes hurlements restent sans effet. Je cours au milieu des gens, les bouscule. Je me pends à leurs bras, les suppliant des yeux, les implorant d’une voix probablement démente. Aucune réaction, tout juste quelques regards accablés.


Je ferme à nouveau les yeux et tente une fois encore de respirer profondément, de me calmer. Je sais que cette vision va passer, comme les autres.


Mais je ne parviens pas à m’apaiser ; je veux une réponse. Je veux comprendre. Pleinement repris par l’angoisse et la panique, je cours encore jusqu’au corbillard ; je tente de l’arrêter ; je le contourne, pour alpaguer son conducteur, pour tirer sur les brides du cheval. Mais rien ne se passe ; c’est comme si tous ces êtres ne me voyaient pas, ne m’entendaient pas.


C’est lorsque, parfaitement dépité, je m’apprête à m’écarter pour les laisser continuer leur chemin que je m’aperçois avec effarement que le cercueil à l’arrière de la charrette n’est pas fermé. Je me précipite jusqu’à pouvoir grimper dans la carriole ; je baisse les yeux vers le corps enfermé dans le cercueil. C’est un homme, dans la force de l’âge ; ses mains blanches sont repliées sur son ventre ; il a un nez anguleux, un menton fort, et des pommettes saillantes… Je détourne les yeux, j’ai un haut-le-cœur ; je ne parviens plus à respirer, je crois que je vais vomir. Surmontant ma répulsion, je regarde de nouveau dans le cercueil ; l’homme ouvre les yeux sur moi et me sourit. Je sursaute et tombe en arrière en hurlant.



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