Notation public
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n° 13517Hidden Side10/10/09
Super-X
critères:  fh fhhh fellation sf -sf
92441 caractères
Auteur : Hidden Side

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Alexandra Berger venait de coucher sa fille Léa, après l’ultime tétée de la soirée. Debout près de la porte entrouverte, elle regardait le nourrisson endormi avec une tendresse fatiguée. Léa lui semblait si menue et fragile, dans la grande chambre tapissée d’azur… Alexandra jeta un dernier regard au berceau, avant de s’éloigner. Puis elle s’installa dans un coin de l’immense canapé d’angle, se saisit de la télécommande et zappa sur France 3. Bientôt l’heure des infos. En attendant que l’inspecteur Barnaby finisse son tour de piste, elle alluma une Vogue et en tira une longue bouffée.


Elle songeait à Jean-Louis, en train de se faire pomponner par la maquilleuse, dans la loge des invités. Un sourire étira ses lèvres pleines. Elle imaginait la tête qu’il devait faire, le pauvre, lui qui avait horreur des caméras… Le générique du journal télé anima soudain l’écran. Alexandra monta le volume, une mince ride inquiète plissant son front. Son compagnon ne passait pas sur Soir 3 pour amuser la galerie. Elle porta la fine cigarette à ses lèvres et se laissa happer par les images du reportage.


Derrière le journaliste s’adressant d’un air grave à la caméra, se déployaient les quartiers d’affaires opulents d’une mégalopole asiatique. Beijing, par une matinée maussade de juillet 2011.



Un plan serré montra une file d’hommes en costumes trois pièces, des chinois de tous âges, patientant à un feu rouge avant de franchir une large artère d’un même pas pressé. Aucun enfant sur les trottoirs, aucun marchand ambulant dans les rues. De lourds rideaux de fer barraient les devantures des boutiques désertées.



Soulignant ce commentaire, une immense salle apparut. Des lits de fer à perte de vue, occupés par des gens jeunes, la plupart portant des masques du même genre que ceux qui avaient fleuri deux ans plus tôt. Le reportage s’interrompit et la présentatrice de Soir 3, Carole Gaessler, se tourna vers son invité, un quadragénaire aux fines lunettes d’acier.



Jean-Louis Finckel se mordit les lèvres. Il n’avait pas droit à l’erreur, le Ministre de la santé avait été clair.



Ce qu’il venait de dire était loin d’être exact. Les paumes moites, Finckel tentait de faire bonne figure, comptant sur les couches de fond de teint pour dissimuler son trouble. De nouvelles analyses devaient tomber dans la nuit. Si elles se révélaient positives, l’OMS n’allait pas pouvoir étouffer l’affaire plus longtemps. En attendant, il avait accepté de ne pas en parler à l’opinion publique.


Le virus grippal lui-même n’était pas en cause. Il n’était qu’un transporteur pour une seconde souche, masquée, qui s’était intégrée à sa structure même. Un autre virus, pur produit de l’ingénierie génétique … Jean-Louis avait d’abord cru à une erreur, ce genre de vecteur étant toujours associé aux thérapies géniques. Cependant, plusieurs analyses avaient confirmé que ce virus mutant bricolait l’ADN de son hôte. Autrement dit, la "grippe" asiatique intégrait en son sein le principe actif d’un médicament-candidat !


D’autre part, cette saleté s’attaquait au chromosome sexuel X, se stockant dans les cellules jusqu’à les faire exploser. Chez la femme, qui possède une paire complète de chromosomes X par cellule, les effets induits étaient dévastateurs. De véritables tempêtes de cytokine, endommageant tous les organes et provoquant au final la mort. Chez l’homme, on notait la disparition totale des cellules sexuelles permettant d’engendrer des fœtus féminins, les gamètes X.


Finckel était sur la piste de Vaxan-Ltd, un laboratoire de Beijing travaillant sur la stérilité masculine. En réalité, Vaxan avait des vues sur un marché bien plus juteux : le choix du sexe de son enfant. Ils avaient orienté leurs recherches sur la conception à volonté de fœtus mâles, souhait fervent de tous les parents d’Asie… Jean-Louis en était sûr, Vaxan avait produit la souche du second virus, programmé pour agir sur commande.


Restait à savoir comment le virus thérapeutique breveté par Vaxan avait pu se recombiner avec celui de la grippe. Certainement à cause de la rapacité du fond de pension ayant investi dans le labo de Beijing. Appâtés par ce produit révolutionnaire, ces sales cons n’avaient respecté aucune des précautions d’usages. Finckel pensait qu’ils avaient dû recruter leurs cobayes humains là où se situait le foyer de l’épidémie, dans les quartiers pauvres. Sans aucune mesure de confinement, le médicament avait évolué en arme de mort au contact de certains cobayes, porteurs d’une grippe H1N1, avant de se faire la malle à bord de ce vecteur déjà connu. Et voilà !


La collaboration de Vaxan-Ltd était vitale pour obtenir la structure du principe actif caché dans cette "super-grippe". Des mois de gagnés pour concevoir un traitement. Mais les Chinois se faisaient tirer l’oreille, se réfugiant derrière la protection industrielle de leurs brevets. Malgré un faisceau d’indices épais comme un câble transatlantique, ils refusaient de reconnaître leur implication.


À l’idée de ce qui risquait d’arriver dans les prochains mois, Jean-Louis éprouvait des envies de meurtre. En balance avec ce butin pharmaceutique de plusieurs centaines de milliards, le plus énorme cataclysme de l’histoire de l’humanité. Un fléau potentiellement capable de remettre en cause la présence de l’homme sur terre.




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8 ans plus tard…


L’explosion de cette effrayante pandémie avait finalement eu lieu. Rebaptisée grippe F suite aux travaux de Finckel et de son équipe, elle avait étendu son cortège de terreur et de mort sur l’ensemble du globe. Vaxan-Ltd n’ayant pas cédé, le gouvernement chinois avait fini par faire exécuter ses dirigeants, jugés pour "crime contre l’humanité". Le cataclysme s’était soldé par un milliard de victimes dans le monde. Un milliard d’épouses, de filles, de sœurs disparues en à peine dix-huit mois… Exclusivement des femmes sous la barrière fatidique des cinquante ans.


Finckel et son équipe avaient fini par mettre au point un vaccin, grâce aux archives du laboratoire maudit. Trop tard pour toutes ces femmes. Trop tard pour Alexandra Berger, happée par le virus quelques mois après son apparition. La mort de sa compagne avait été un choc énorme pour Finckel. Depuis, son visage était barré en permanence d’une moue amère, la cicatrice d’une tragédie prise en pleine face. Son expression ne s’adoucissait qu’en présence de sa fille. La petite Léa, bien trop mûre pour ses huit ans, et qui ressemblait déjà tant à sa mère…


Les conséquences de la grippe F ne cessaient de s’accroître. Le virus ne s’était pas simplement acharné à éradiquer le "sexe faible" de la surface de la terre, il s’était aussi attaché à contrarier son retour en s’intégrant au capital génétique humain. L’ultime catastrophe étant que les mères ne mettaient au monde que des garçons, la plupart des pères ne possédant plus de "gamètes X". La moitié des survivantes étant devenues stériles, cela précipitait encore l’effondrement du taux de natalité partout sur la planète. En 2019, pour vingt hommes, il n’y avait plus qu’une femme pouvant donner la vie…


Le terrible choc de ce carnage et la dénatalité exponentielle avaient supplanté tous les sujets de préoccupation. La crise économique sauvage qui en avait découlé, l’effondrement du système des retraites, les guerres… Des calamités mineures, face au spectre de l’extinction de l’espèce en quelques générations à peine. Cette perte d’espoir en l’avenir était l’un des ferments du retour du totalitarisme. Peu à peu, les nations se laissaient gagner par les sirènes de l’eugénisme, l’interventionnisme d’état dans la reproduction humaine. Dépoussiéré du cortège d’horreurs liées à un nazisme révolu, l’inconscient collectif y voyait là l’ultime bouée de sauvetage de l’humanité.


Genomix-Eugenics, une entreprise créée par un généticien Français à la réputation sulfureuse, Pierre Frenel, était devenue en quelques années l’une des plus puissantes multinationales de ce monde mourant. G-E avait poussé comme un champignon nucléaire, se nourrissant de toutes les peurs, suscitant tous les espoirs, devenant la référence dans le domaine de la procréation artificielle, des tests génétiques, de la production d’embryons féminins, proposant même des expériences de réalité virtuelle pour apaiser la misère sexuelle du mâle esseulé.


À défaut de femmes, la population déboussolée avait massivement reporté ses voix vers des arrivistes sans scrupule, le pouvoir en place ayant les mains libres pour "obtenir des résultats et nous sortir de la merde", selon une phrase célèbre du nouvel hyper-président. Les changements intervenus jusqu’au plus haut niveau de l’état préoccupaient Jean-Louis Finckel. Les gouvernements successifs avaient engendré des monstruosités flagrantes, la dernière en date étant le très puissant "Ministère de la Procréation", le Min-Proc…




-- 3 --


Paris, 12 mars 2020 - quelque part dans le VIème arrondissement…


Après avoir préparé le repas comme à son habitude, Léa avait dressé la table du dîner. Les yeux empreints d’une adoration silencieuse, cette frêle gamine observait son père manger. Elle était inquiète. N’avait-il pas encore maigri ? À seulement cinquante-cinq ans, la majestueuse tignasse de Finckel avait viré du roux ardent au blanc floconneux. De profondes rides striaient ses joues creuses. Contrairement à ses habitudes, il mâchonnait dans un silence taciturne, élevant chaque fourchette à sa bouche avec une lenteur de vieillard. Se sentant observé, Finckel leva la tête de son assiette.



Finckel réprima un soupir. Comme le reste, l’éducation des jeunes filles avait été altérée au plus haut point. Trésor suprême de cette nation vieillissante, les gamines étaient entraînées dés le plus jeune âge à s’imposer dans la masse des garçons. Cours de self-défense, sports violents, chahuts en tout genre, on leur inculquait l’art de se sortir seules des situations les plus délicates. Sans le liant des mères et des épouses, la société était devenue plus dangereuse. On ne comptait plus les agressions sexuelles et des gamines à peine plus âgées que Léa se faisaient violer tous les jours. Ce n’était pas plus mal qu’elle sache se défendre, même au prix de quelques vilains bleus.


Le téléphone sonna soudain dans le grand appartement haussmannien. Ignorant le regard de reproche de sa fille, Finckel tira un portable ultrafin de sa poche et le déplia. Voyant qui essayait de le joindre, il se leva et se dirigea vers son bureau. On ne refusait pas un appel du chef de cabinet du Min-Proc, quelle que soit l’heure. Même quand on s’appelait Jean-Louis Finckel. L’écran s’anima et un visage sévère apparut. Francis Martz en personne…



Le quinquagénaire vérifia que la porte de son bureau était bien fermée. Il n’avait aucune envie que Léa intercepte un mot de sa conversation avec ce trou-du-cul.



Et Francis Martz raccrocha sur un éclat de rire sardonique.




-- 4 --


Paris – Un quart de siècle plus tard ….


Bercé par les trémolos d’une mélopée faussement africaine, je patientais déjà depuis un bon quart d’heure dans l’immensité anonyme de ce grand hall froid, attendant qu’on annonce mon numéro. Je ressortis le carré de cellophane estampillé du sigle holographique du Min-Proc et relus l’injonction une nouvelle fois, comme s’il y avait la moindre chance que le court message ait changé.


Vous voudrez bien vous présenter au centre de fécondité du Père-Lachaise, le lundi 18 septembre 2044, à huit heures précises, pour procéder à une réévaluation de votre dossier. Veillez vous munir de votre carte de procréateur prioritaire.



Pour me détendre, je vérifiai le sauf-conduit violet dans la poche de ma chemise, une ID des plus légales. À côté de mon hologramme souriant, une simple mention était gravée : "Loïc Tardivon, né le 25 novembre 2009 / Super-X". Sous la surface de polymère, un composant mémoire contenait une transcription complète de mon empreinte rétinienne ainsi qu’une dizaine d’autres signatures biométriques, le tout infalsifiable car lourdement crypté. D’une authenticité indiscutable bien qu’un peu écornée, cette carte était le sésame qui m’identifiait à l’élite de la nation, les porteurs dûment attestés du super chromosome X.


Pour les bornes de contrôle reliées au Min-Proc, mon profil génétique était parfaitement conforme. Et comme personne ne songe jamais à remettre en cause les données validés par un serveur central, il s’agissait là d’une splendide arnaque… Il n’y avait qu’un seul hic. La moindre analyse de sperme suffisait à tout foutre par terre. Une analyse dans le genre plutôt inévitable, lorsqu’on est convoqué pour une « réévaluation de son dossier ».



Une vision très précise me traversa l’esprit. Le sourire pervers et triomphant de Mathilde, une Mère de niveau 3 avec qui j’avais contracté une RDD. On se fréquentait maintenant depuis deux mois. D’une maigreur de chien, la tronche grêlée de boutons, j’avais eu la faiblesse de la trouver marrante. Et surtout, de la confirmer dès le second rendez-vous. Mais une fois les certificats cryptographiques échangés, elle n’avait pas tardé à révéler sa vraie nature…


Les notions de "mariage" et de "relation au long court" ayant été bannies par les lois de bioéthique de 2020, le seul moyen d’avoir une liaison avec une femme fécondable était d’être choisi par elle, dans le cadre strict d’une relation dite "à durée déterminée", une RDD. Le but étant de garantir aux Mères une variété distrayante de mâles et du même coup un brassage génétique correct - histoire de tenir leurs objectifs de production sur le long terme. Dans un monde presque exclusivement masculin, décrocher une RDD était un privilège, une gratification réservée aux seuls Super-X.


J’aurais pu invoquer l’incompatibilité d’humeur pour rompre le contrat, mais je n’avais pas osé, de peur d’attirer l’attention des inspecteurs généraux. Alors, depuis, j’encaissais.


Pourtant, c’était pas si mal parti avec Mathilde. Ça faisait à peine quinze jours que je m’étais inscrit pour la tombola prénuptiale quand elle m’avait contacté, me proposant d’emblée une immersion avec elle. Évidemment, au premier coup d’oeil, il n’y avait pas de quoi être super emballé. Mais j’avais déjà vu bien pire. À 25 ans, malgré les coups de scalpel de l’acné, ses traits étaient relativement harmonieux.


Bref, je lui ai proposé la réglementaire : restau et sortie cinoche. J’ai même loué une R31 électrique - hors de prix - pour lui éviter de se faire emmerder dans le métro, où l’on a vite fait de tomber sur un frustré. Arrivé devant le restaurant, je lui avais tenu la portière, la faisant roucouler d’aise. La salle était bondée - une bonne adresse ; quelques couples d’homos, des célibataires en pagaille, beaucoup de vieux. On a fait forte impression en entrant. Elle a baissé les yeux, très chaste, mais on la sentait excitée par la lourde concupiscence balayant toutes les conversations. Un début prometteur…


On a longuement discuté, Mathilde prenant la tête des échanges avec un franc parler désespérément dénué d’humour. Elle m’a questionné sur ma vie et mes habitudes, m’écoutant d’un air poli, sans réellement s’intéresser. Puis elle m’a interrogé sur mon travail.



Je m’étais bien gardé de lui parler de mon ancienne boîte de service, KenoFix-SA, où je développais à la demande des patchs sexuels illégaux pour les simulateurs du Min-Proc. Les flics avaient fini par nous tomber dessus, en remontant une filière qui écoulait sous le manteau des partenaires virtuelles aux protections déplombées. J’avais eu le choix : soit faire de la taule, soit m’enrôler au ministère. Le gars chargé des modules anti-piratage avait été viré et on m’avait offert la place…


On a embrayé par une toile, Mathilde choisissant un film américain bourré de scènes d’action et d’effets spéciaux tonitruants. Choix qui s’était révélé excellent. On a pu se peloter incognito pendant toute la séance, pendant que des tarlouzes gominées sauvaient des actrices transsexuelles aux prises avec de vilains extraterrestres pleins de tentacules.


Puis on est passé aux essayages, dans mon appart. J’ai pu constater que Mathilde était bien rousse de partout et que, malgré sa maigreur, elle ne manquait pas d’énergie, à défaut d’imagination. On a fait l’amour en règle, sans fioriture. Une fois les préliminaires expédiés, je l’ai prise en levrette sur le lit, la besognant en rythme tandis qu’elle poussait de petits gémissements. Puis j’ai allumé une cigarette, qu’on s’est passé en contemplant le plafond, côte à côte, sans rien dire. Un moment de parfaite solitude… Malgré ça, on a décidé de se revoir.




-- 5 --



Je sortis de mon rêve éveillé et me dirigeai d’un pas raide vers le comptoir adéquat. Derrière la vitre de séparation me fixait une sorte de crapaud adipeux.



Plus par réflexe que par défi, je détaillai cette créature pendant qu’elle consultait mon dossier. La chose devait avoir dans les cinquante ans, maquillée comme un babouin, attifée d’un chemisier trois tailles trop petit. Ça sentait la mal-baisée à des kilomètres. Une "infru", forcément. Quoi d’autre ?


Les infructus, stériles de naissance ou victimes du grand fléau, paraissaient toujours moins attirantes que les Mères. Était-ce une réalité, ou bien la société nous conditionnait-elle à rejeter ce qui ne porte pas de fruits ? J’avoue mon ignorance. L’état avait pris ces créatures déshéritées sous son aile, leur offrant un statut protecteur. Les infructus avaient droit aux postes à responsabilité dans les administrations. Que celle-ci se retrouve au guichet relevait donc d’une tare intellectuelle hors norme ou d’une sanction exemplaire.



Son regard changea, se fit suspicieux.



Mathilde, point farouche quand il s’agissait d’emboucher mon vit, m’avait planté un couteau dans le dos. Et la date ! Justement celle de notre dernière dispute…



Je compris soudain à quoi tout cela rimait. On m’avait convoqué pour évaluer la conformité de mes antécédents, mais on me suspectait en réalité de déviance ! La plainte de Mathilde était l’élément déclencheur, le grain de sable ayant attiré l’œil d’un fonctionnaire zélé sur mon dossier. Immanquablement, des anomalies lui étaient apparues. Mes deux RDD sans fécondation (et pour cause !). Mes "livraisons" de semence peu nombreuses et plus qu’irrégulières. Quoi d’autre ? Ils avaient peut-être fouillé mon passé, fait des rapprochements avec mon poste au Min-Proc…


Une impression de cataclysme imminent me clouait sur place. Je n’avais qu’une envie, tourner les talons et fuir à toutes jambes, tant que c’était encore possible !



Mon avenir dépendait de mon sang-froid. Je traversai halls et couloirs comme un zombie, affichant une décontraction nonchalante au prix d’un immense effort, frémissant en songeant aux caméras qui me scannaient depuis mon arrivé au centre de conception.


Devant la cabine 15 m’attendait Consuela. Je repris un tout petit peu espoir. Réprimant mon envie de la serrer contre moi, je la saluai froidement, feignant ne pas la connaître. Elle me tendit une grosse ampoule de verre et un cylindre de plastigel stérile.



Elle me présenta la porte, d’un geste emphatique.



Elle tourna les talons, repartant sans un mot. Elle avait raison, je lui faisais courir bien trop de risques. Et pour quels bénéfices ?




-- 6 --


Les cabines d’immersion avaient bien changé depuis mon tout premier test, en 2027. Je me rappelle encore la confusion de mes dix-huit ans, quand je m’étais retrouvé nu comme un ver devant l’imposante machinerie, incapable de me décider à glisser mon sexe dans cette fente obscène, en gel de silicone rose. Équipé d’un casque trop lourd et trop grand, relié à un ordinateur par d’épais câbles métalliques, j’avais réglé à tâtons les écrans 3D, ne sachant pas vraiment à quoi m’attendre. C’était l’époque glorieuse où ce dispositif expérimental s’appelait encore «simulateur de présence féminine», afin de ne pas trop intimider les puceaux.


L’image était passée du noir au vert clair, puis une chambre était apparue dans mes lunettes magiques. Sur le lit m’attendait une jeune fille, plus mûre que moi, aux formes épanouies et aux longues nattes noires. L’effet de relief était bien là, mais les textures gardaient cet aspect factice trahissant les images de synthèse à faible budget. Dans un lent glissement spongieux, le vagin artificiel s’était resserré sur ma queue encore flasque. Je crois bien que j’ai crié. Un travelling nauséeux m’avait projeté vers la couche de la naïade, qui m’avait accueilli avec un sourire commercial.



Devant moi, le mannequin s’était débarrassé de ses fringues virtuelles. Puis, dans un geste qui se voulait langoureux, elle avait passé un doigt vectoriel sur sa chatte glabre, un peu trop stylisée à mon goût. N’empêche, j’avais durci instantanément. C’est beau d’être jeune…



Cette voix rauque ne m’était pas inconnue. Depuis la récente mise hors la loi de la pornographie, je m’étais toujours demandé comment s’étaient recyclées les actrices du X. Je crois bien que j’avais un début de réponse.


La « main » de ma partenaire était sortie du cadre de vision, et avait commencé à me caresser le sexe. C’était loin d’être désagréable, finalement. Puis, sans transition, je m’étais retrouvé planté en elle, ses cuisses écartelées selon un angle impossible. J’essayais de ne pas trop penser à l’espèce de trayeuse qui me pompait en rythme. Mes coups de boutoirs s’étaient accélérés et, moins d’une minute plus tard, je giclais abondamment dans le déversoir prévu à cet effet. Ma première expérience avec une « fille »…


En fait, vu les moyens de l’époque, cette simulation était carrément bâclée. Ce qui péchait avant tout, c’était l’intelligence de cette créature artificielle, l’IA. Elle en était aussi dépourvue qu’un bigorneau. Le scénario ? Une catastrophe intégrale, un navet à peine digne d’un film de fesse coréen. Ça manquait d’imagination, d’interactivité, le personnage central en était réduit à jouer les poupées gonflables. Pourtant, avec la puissance de calcul disponible, il y avait déjà de quoi faire cent fois mieux. Les énarques en costards cravates du Min-Proc s’étaient fait refiler une belle daube par Genomix-Eugenics… À croire qu’ils n’avaient même pas testé eux-mêmes le produit qu’ils proposaient aux foules laborieuses.


Tout fado qu’il soit, ce premier essai avait été une révélation. Ayant été recalé aux tests Super X, il y avait peu de chances que je fréquente un jour une vraie femme. Au mieux, je pouvais espérer finir avec un Trans pas trop bâclé. Mais, dans le fond de mon âme, je sentais que ce n’était pas mon trip. Il n’y avait plus de filles en stock ? Eh bien, j’allais m’en créer une ! Je m’inscrivis en école d’ingénieur, poursuivi par une spécialisation en Intelligence Artificielle, passai mes nuits à bricoler sur le calculateur quantique de la fac, piraté en douce.


Avec une bande de copains, on s’était acheté un vieux simulateur sur eBay Russie. De la pure contrebande. Même déclassé, la détention de ce matériel était proscrite au citoyen lambda, sans parler de trafiquer l’IA à l’intérieur. Je me rappelle avec une émotion intacte la fois où j’ai réussi à y télécharger ma première création. Chloé, une peau d’ange, des jambes immenses, un buste à l’élasticité émouvante. J’avais particulièrement bien réussi ses cheveux et ses poils pubiens, fins et d’un blond très naturel. Chloé avait une voix bien à elle, parfaitement synchronisée avec le mouvement des lèvres.


Ce dont j’étais le plus fier, chez Chloé, c’était l’IA. Tout d’abord, elle avait de l’humour. Par rapport à une vraie femme, une fille synthétique part quand même avec un sacré désavantage : on sait que de toute façon elle va y passer. Alors pour surprendre le client, rien de tel qu’un peu d’espièglerie et d’esprit de contradiction. En second lieu, Chloé excellait dans le domaine du sexe. Je n’ai jamais compris pourquoi le Min-Proc limitait autant les positions disponibles. En dehors de deux trois classiques, ils avaient tout interdit, en particulier les fellations et la sodomie. À croire que leurs zonzons étaient paramétrés par des pères-la-pudeur. Ma blonde Chloé savait tout faire. Elle avait même ses positions préférées, ce qui m’excitait terriblement.


C’est ridicule, mais je crois que j’étais vaguement amoureux d’elle. Pourtant, ma création n’était guère versée sur les mots gentils ou les attentions délicates. Dans ce domaine, ma quatrième petite amie, Rachel, était bien plus réaliste. Rachel versait de vraies larmes, émulant les sentiments à la perfection. Sauf l’amour, peut-être. Mais cette option était-elle vraiment compatible avec le rôle premier d’une "partenaire virtuelle" ?


Fréquenter une IA est une drôle de chose. Les premiers temps, ça me faisait tout drôle de voir Chloé se faire sauter par les copains, sans broncher et avec un égal plaisir. Ce qui m’a guéri de ma sensiblerie envers les êtres artificiels, c’est quand on s’est mis à faire des parties en réseau. On avait taxé nos parents, fait un emprunt et on s’était payé trois autres simulateurs. Chloé assurait un max ; on la prenait par-devant, par derrière, pendant qu’elle branlait et suçait. L’amour en groupe, ça c’était fun !


Là où on a vraiment pris des risques, c’est quand on a commencé à brancher nos relations avec Chloé, en faisant payer. Sur ce coup-là, on piétinait carrément les plates-bandes de l’état-proxénète ! Chloé a eu un succès énorme, ce qui n’était que justice. Elle assurait dix fois mieux que n’importe quelle pétasse virtuelle du Min-Proc. Les potes de mes potes se sont aussi payé des simulateurs, dans lesquels je leur téléchargeais Chloé. Pas chien, je la leur filais gratos. Ce n’est sûrement qu’une simple coïncidence, mais ça correspond pile poil à l’époque où le ministère à commencer à diffuser lui aussi ses produits à domicile, y compris aux non Super-X.



Mon crapaud-buffle du guichet trois. Mamie n’avait pas tort, pas question de traîner ici plus que de raison. Je me déshabillai rapidement, ne gardant que ma chemise et mes chaussettes. On se pelait de froid, dans ce cagibi ! Avec les gestes sûrs d’une longue pratique, je m’équipai, avant de m’allonger sur une couchette à la propreté douteuse. Puis je collai en un temps record la douzaine d’électrodes sur mon front et mes tempes. J’étais loin d’avoir retrouvé ma confiance, mais, rassuré sur l’assistance discrète de Consuela, j’estimais avoir une petite chance de me sortir de ce guêpier.




-- 7 --


Quand je quittai la cabine, un vigile m’attendait. Dés qu’il me vit, il s’approcha, décroisant les bras comme s’il s’apprêtait à m’enlacer. Ou à me plaquer au sol. Et bien sûr, pas de Consuela. Quelque chose clochait méchamment. D’un coup d’œil, j’évaluais mes chances de m’enfuir. Absolument nulles.



Il se contenta de me fixer calmement, jugeant sans doute qu’il n’aurait aucune difficulté à me maîtriser en cas de rébellion. Et il n’avait pas tort.



Je le suivis en silence, essayant de ne pas penser aux six mètres carrés de béton où je risquais de passer mes dix prochaines années. Je frissonnais, songeant à ce que j’avais entendu sur le sort réservé aux imposteurs. Déjà que la plupart de mes contemporains avaient une sexualité de délinquants…


Le vigile toqua doucement à une porte de verre dépoli, et nous entrâmes. Je reçus alors un direct à l’estomac auquel je ne m’attendais pas.



La femme s’adressant à moi était censée être une infructus, mais tout mes sens me hurlaient le contraire. Sous l’ovale parfait de son visage, je ne voyais que ce corps aux formes extraordinairement féminines. Finement attachés à un buste élancé, des seins fermes et généreux narguaient mon regard. Son petit haut moulant, léger comme un voile, semblait à la peine pour contenir cette magnifique poitrine. Une Mère. Ce ne pouvait être qu’une mère ! Pourtant, à ce poste, c’était impossible !



Je crois qu’il serait bien resté pour profiter du spectacle. Je le comprenais.



Je ne comprenais plus rien à rien. L’onctuosité de son ton, son attitude ouverte et plaisante, rien de tout ça ne collait ! J’aurais dû me retrouver menotté à un siège, pressé de questions par trois flics de l’inspection générale. Mais c’était tout le contraire. Loin de me sentir rassuré, j’étais plus que jamais sur la défensive.



Elle tendit sa main manucurée au-dessus de la table. J’hésitai, puis la pris, échangeant avec cette parfaite inconnue une poignée de main franche et ferme. Ce contact physique me dégela aussitôt. Cette femme ne savait rien du tout sur moi. Elle ne me soupçonnait même pas, c’était évident ! Ou alors, il s’agissait de la plus formidable actrice jamais vue. Je me rassis, profondément soulagé. Encore une fois, Consuela avait assuré.



Sans attendre ma réponse, implicitement positive, elle enclencha un interrupteur et un holo-écran s’éleva devant mes yeux. Léa se leva et vint se placer juste derrière moi. Elle se pencha un peu pour appuyer sur une touche du clavier laser, et je sentis ses seins frôler ma nuque. J’étais soudain tendu à craquer. J’espérai qu’elle ne le remarquerait pas.



L’enquête se déroula comme dans un rêve. Elle n’aurait eu qu’à m’effleurer de la main pour que je vienne dans mon pantalon.




-- 8 --


J’étais rentré chez moi à pied, sifflotant presque. Oubliée, la longue appréhension de l’attente, la sourde crainte inspirée par cette convocation. J’étais le meilleur, encore une fois, je m’en étais sorti comme un prince ! Loïc Tardivon, "King-of-the-World" ! Il ne me vint pas une seule fois à l’esprit que je m’étais fait manipuler. Quelque part, si on y réfléchit bien, on est tous assez cons… Ce doit être inhérent à la fatuité du mâle, ce talon d’Achille naturel qui permet aux femmes de nous téléguider là où elles le veulent.


J’arrivai enfin à mon appartement, rue des Couronnes, pas très loin du parc de Belleville. La vie me paraissait plus riante qu’elle ne l’avait jamais été. Je crois que je flashais sérieusement sur Léa. Quel paradoxe ! En pleine RDD, je tombais enfin amoureux, mais d’une autre ! Alors que j’avais justement monté cette arnaque à la carte Super-X pour rencontrer des Mères, à priori capables de sentiments, j’avais le béguin pour une infructus, que la loi m’interdisait de fréquenter.


Je n’ai que peu de souvenirs de ma propre mère, emportée par la grippe F dès mes trois ans. Je ne sais s’il s’agit de réminiscences ou d’une bribe de Telenovela, mais je me rappelle d’une douceur infinie m’enveloppant en son sein, me chuchotant des chatteries à l’oreille tout en me caressant les cheveux. Un paradis perdu, pour lequel je donnerais mon âme. Quant à mon père, je ne l’ai jamais connu. C’est un grand-oncle qui m’a éduqué. Un homme d’une immense bonté, qui m’a apporté la seule tendresse dont je me souvienne réellement. Il me parlait souvent de sa femme, me montrant de vieux albums photos, écrasant une larme discrète quand il pensait que je ne le voyais pas. C’est à cette époque, vers mes neuf ans, que j’ai pris l’engagement solennel de connaître moi aussi le grand amour…



Installée sur le canapé du salon avec une brassée de vieux "Marie Claire", entourée de pages jaunies arrachées rageusement, mon antidote personnel à l’amour me fixait d’un air furibond.



Notez qu’elle n’avait pas dit "inviter mes enfants". Ses sept enfants… Chez Mathilde, l’amour maternel avait dû être annihilé génétiquement. C’était le sujet de notre première grande dispute. Alors qu’on prenait un calva à la terrasse d’un café, on avait vu passer une troupe de bambins, poursuivant une grande femme à l’allure d’échassier. J’avais alors demandé à Mathilde si ses propres enfants ne lui manquaient pas. Elle avait eu deux couples de jumeaux et des triplés - le rendement, toujours ! - placés dans des institutions d’état, comme la norme l’exigeait. Me regardant avec une surprise choquée, elle s’était mise à dégobiller une logorrhée informe. D’une, elle était une femme méritante. De deux, elle était payée par l’état pour faire des gosses, pas pour monter une garderie !



J’eus envie de lui balancer : "Et alors, qu’est-ce que t’attends pour te casser, grognasse ?", mais je me retins. On n’insulte pas une Mère, même si elle le mérite. D’une part c’est vulgaire - il en reste trop peu pour ça ! - d’autre part, dans le cas de Mathilde, c’était inutile. Je savais exactement pourquoi elle supportait cette situation exécrable. Pour le pognon. Son salaire d’état étant indexé sur le nombre de filles mises au monde, elle n’allait pas lâcher l’affaire avant que je lui aie collé un couple de jumelles dans le tiroir. Je ricanai en douce ; avec moi, elle risquait d’être plutôt déçue !



Et, dans un claquement de porte magistral, Mathilde me débarrassa de sa présence pour quelques heures, m’épargnant même l’effort d’avoir à prononcer une seule parole.



Je commençai à ranger le foutoir qu’était devenu mon « loft » quand un sursaut de fierté alluma en moi l’esprit de rébellion. Léa ne m’aurait jamais traité ainsi ! J’imaginai son visage sensuel penché sur moi, irradiant l’amour. Je nous voyais dans une cabane, très loin, enlacés devant un feu de cheminée, partageant dans un silence tendre une intimité largement au-dessus des mots.



En soulevant l’un des magazines féminins de Mathilde, je tombai sur mon simulateur, un modèle tout récent, débranché depuis que l’autre folle m’était tombée dessus en pleine séance. Hors de question de gâcher ta précieuse semence, m’avait-elle dit avec une froideur cachant très mal son malaise. Par la suite j’avais découvert que Mathilde était tout simplement jalouse de ma partenaire virtuelle Min-Proc ! Ça m’avait assis ! Comment peut-on éprouver de la jalousie quand on n’aime pas quelqu’un ?


Il ne s’agissait pourtant que d’un sage modèle Alice 3000. Avant que Mathilde n’emménage chez moi, j’avais bien sûr effacé les patchs récupérés sur le Net, remis en place les protections logicielles. Précaution inutile, ma harpie domestique ne s’intéressait pas plus à la technique qu’un bouledogue à un réveil matin. Mais bon, on n’est jamais assez prudent, quand on est imposteur patenté.


Je caressai la coque de plastique microporeux de cette bonne vieille Alice, rêvant au temps de ma splendeur chez KenoFix, lorsque je concevais les modèles les plus customisés de la planète pour des fous furieux qui n’en avaient jamais assez. À l’époque, aucune protection ne me résistait, même les plus ardues. Le "David Guetta" du silicone, le "Terminator" des ceintures de chasteté… Ces surnoms ridicules m’avaient bien fait rire, même si je n’y comprenais que pouic.


En dehors de la charte minimale qu’on s’était fixée, tout était possible chez KenoFix. Les créations les plus folles étaient sorties de mes fantasmes délirants. Des géantes de quinze mètres de haut qui vous faisaient explorer leur caverne, des créatures mi-femmes mi-léopard à la peau tachetée. Des pépées spécialisées dans le sexe en réseau, possédant une multitudes de vagins répartis dans les endroits les plus variés - sous les seins, sur les flancs, dans les joues. Et même une "chose" comportant quatre jambes, deux paires de fesses et deux chattes (pas de têtes ni de bras, l’IA d’une nymphomane). Ah ! Des égarements grandioses…


N’y tenant plus, je rebranchai rapidement le simulateur. Derrière une cloison de plâtre, je récupérai mes outils de briseur de coffres. Les fameux patchs interdits, que je ne m’étais jamais résolu à détruire. J’avais une idée bien précise en tête…




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Je venais de passer une bonne heure à restituer des formes, plaquer des textures, sélectionner des qualités d’âme. Côté IA, j’avais choisi une évolution du synthétus Rachel, incluant les options les plus gourmandes. Avec les progrès technologiques, mon simple simulateur affichait toutes les nuances de sa personnalité avec la fraîcheur d’une brise. J’apportais enfin la touche finale à ma création. J’y étais parvenu ! Léa était là, devant moi, dans toute la splendeur de sa nudité parfaite… Elle reposait sereinement sur un tapis précieux, non loin de l’âtre où crépitait une bonne flambée.


J’avais composé dans un état second, brûlant de fièvre, animé d’une flamme que je ne me connaissais pas. Ceci était mon chef d’œuvre absolu, d’un réalisme à vous faire oublier les RDD pour toujours. Je n’étais plus dans l’appart, j’étais dans cet endroit minutieusement reconstitué qui n’existait que dans ma tête, avec celle que je ne pourrai jamais aimer. Ce n’était plus une simulation, mais une seconde réalité. Plus de casque pour transmettre sons et images. Connexion neuronale directe, avec tous les sens activés. Je pouvais réellement caresser ses cheveux, éprouver la chaude fermeté de ses seins, sentir l’odeur de sa peau, goûter le miel de ses lèvres. De toutes ses lèvres…



Je me retournai d’un bloc, une explosion de terreur me ravageant les tripes. Face à moi, les bras croisés, son sourire inimitable au coin des lèvres, Léa Finckel-Berger me faisait face, plus vraie que la vraie… Pourtant, je ne me trouvais plus dans mon appartement, nous étions toujours dans la cabane au fond des bois ! L’illusion s’était refermée sur elle-même. Est-ce que j’étais en train de perdre les pédales ? Je tournai la tête, le cœur au bord des lèvres : l’autre Léa était toujours là, tranquillement endormie, attendant que je me décide à la réveiller.



Elle se pencha, palpa les seins de son double. Elle en flatta les grosses pointes, qui aussitôt s’érigèrent.



J’étais incapable de réagir, trop choqué pour parler. Bon dieu, ce n’était pas une illusion ! La directrice que j’avais rencontrée le matin même était réellement là, à deux pas. C’était impossible ! Personne ne pouvait se projeter dans un simulateur privé sans connexion directe ! Léa se retourna vers moi, avec un large sourire.



Et en plus, elle pouvait lire dans mes pensées !



Au lieu de me répondre, Léa jeta sur moi un regard intéressé, me détaillant très précisément. Je l’avais presque oublié, mais j’étais toujours en tenue d’Adam, sans même la feuille de vigne. Et plutôt en forme.



Pas gênée le moins du monde, elle attrapa ma queue. Ses yeux dans les miens, nos bouches à un souffle l’une de l’autre, elle commença tout doucement à me branler.



Elle descendit sa main plus bas, refermant ses doigts agiles sur mes bijoux de famille. La légère douleur me ramena les pieds sur terre. Puis Léa commença à me donner des détails, sans toutefois me lâcher. Avait-elle peur que je tente quelque chose ?



Jean-Louis Finckel, mais oui ! Tout collait, effectivement… Je n’avais que onze ans à l’époque, mais je me rappelle encore des manifs, des émeutes. De tous ces CRS chargeant la foule en colère.



Le regard brillant de larmes, Léa serra le poing, comme si elle me tenait pour responsable. Heureusement, elle relâcha son étreinte avant que je n’aie même le temps de crier.



Elle pouffait de façon diablement sexy.



D’autres questions me perturbaient. Par exemple, pourquoi pouvait-elle lire dans mes pensées, sans que l’inverse ne soit vrai ? Et comment avait-elle piraté mon simulateur ?



Elle s’assombrit à nouveau.



Tout ça me donnait le tournis. Je rencontrais une créature de rêve, agent infiltré d’un groupuscule d’activistes, des collègues que je croisais tous les jours étaient parfaitement au courant de mon arnaque, et surtout, je risquais à tout instant de finir en taule…



Elle avait l’air mortellement sérieuse et j’avais idée qu’elle n’hésiterait pas à exécuter sa menace. Désolée ou pas, une fois que cette bimbo m’aurait siphonné le cerveau, les flics n’auraient plus aucun mal à me cueillir.



Pour toute réponse, Léa tendit sa main vers mon front. Un truc incroyable se produisit alors. Des instructions détaillées, des noms, des visages, des schémas de bâtiments se mirent à défiler à toute vitesse sous mon crâne. Heureusement, cela ne dura qu’un instant. Plus, et mon cerveau aurait coulé par mes oreilles. Mes yeux papillonnaient, tandis que je me frottais les tempes.



Léa s’était agenouillée devant moi et avait recommencé à me branler.



Je cessai de parler. D’un geste lent et sûr, elle avait décalotté mon gland, puis, sans hésiter, avait englouti mon membre jusqu’à la garde. Elle suçait divinement, utilisant à la perfection sa bouche et ses doigts pour me titiller. Quelques allers et retours entre ses lèvres suffirent à me faire jouir. Je me vidai au fond de sa gorge, avec un long râle. Elle se releva finalement, essuyant quelques gouttes translucides sur son menton.



Léa jeta un regard trouble à ma création, toujours endormie.



Et aussi sec, elle disparut, me laissant en plan, la queue entre les jambes.




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J’eus l’impression de me réveiller d’un rêve étrange, à la fois menaçant et terriblement érotique. J’étais à poil, allongé sur le canapé, avec un liquide gluant et chaud étalé sur le ventre.



En fermant les yeux, je sentais encore la douce pression de sa bouche sur mon sexe… Je n’eus pas vraiment le temps d’apprécier cet instant de félicité post-orgasmique. Une ombre se profila au-dessus de moi et je sentis une présence électrique, prête à me tomber dessus. Je me redressai vivement. Les poings vissés sur les hanches, une expression outragée lui tordant le visage, Mathilde me fixait d’un regard haineux.



Ah ! Que j’aurais aimé lui balancer cette phrase à la tronche ! Je l’aurais fait, si le plan n’exigeait pas de ma part une absolue discrétion. Avec ce que je venais d’apprendre, tout était possible. Bien que cela paraisse peu probable, Mathilde pouvait éventuellement m’espionner pour le compte du Min-Proc.



Et sans lui laisser le temps de réagir, j’arrachai les électrodes de mes tempes, me levai d’un bond et filai à la douche. Un coup d’œil à ma montre me confirma qu’il était déjà presque quatorze heures. J’avais pris un après-midi de congé, mais Mathilde n’était pas censée le savoir. Elle tambourina à la porte, essaya d’entrer, vit que c’était verrouillé. De rage, elle décocha un grand coup de pied dans le panneau en simili-bois.



Je n’avais pas de temps à perdre à larbiner auprès de Mademoiselle. Des choses bien plus importantes m’attendaient. Cruciales, même.


En sortant de la douche, je jetai un regard à mon reflet. Le miroir me renvoya une image que je ne reconnus pas. Le danger m’électrisait, mes yeux paraissaient lancer des éclairs, un sourire conquérant barrait mon visage. J’avais enfin retrouvé ma fierté, le courage de me battre en pleine lumière. Quand j’ouvris la porte de la salle de bain, Mathilde recula en me dévisageant. Pour la première fois depuis deux mois, elle affichait une expression de malaise, pratiquement de peur. Étais-je en train d’échapper à son emprise ?



Sans un regard en arrière, je quittai l’appartement. Et cette fois, c’est moi qui claquai la porte.




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L’idée de Léa était de frapper cet après-midi même, afin de profiter à fond de l’effet de surprise. C’était notre seule arme. Littéralement parlant. De toute façon, je n’avais guère le choix, les flics pouvant me tomber dessus à tout moment. Si, en me levant ce matin, on m’avait dit que je ferais sauter le gouvernement de mon pays avant la fin de la journée, j’aurais bien ri ! En attendant, j’essayais d’oublier qu’il s’agissait là d’une sorte de mission-suicide…


Quittant la rame automatique, je remontai en surface. Je commençais à me sentir fébrile. Tout ça manquait de préparation, ça semblait trop précipité, presque amateur. En arrivant devant le ministère, une boule d’angoisse me tordit le ventre. Je vis Léa en tournant au coin de la rue. Installée à la terrasse d’un café, elle sirotait une boisson. Je me forçai à ne pas aller vers elle. Elle ne détourna même pas la tête. Ses Gucchi opaques ne me permettaient pas de voir ses yeux.



Comme dans un rêve nébuleux, je passai les détecteurs de métal, les portillons biométriques, saluai les vigiles. À part quelques hochements de têtes, personne ne me prêta attention. Au bout d’un couloir gris béton, je poussai finalement la porte de mon service. Camille, le secrétaire du big boss, haussa un sourcil épilé.



Ne se préoccupant plus de moi, Camille replongea le nez dans son travail, effleurant rapidement les touches de son clavier laser. Je ne pus m’empêcher de me demander si lui aussi était au courant. Parmi tous ces gens, combien savaient que j’étais un faussaire, un imposteur ? Tous, peut-être ? On se croisait, on se saluait, on bouffait la même merde à la cafétéria du ministère. Et, pendant ce temps, ils m’épiaient en douce, surveillant le moindre de mes faits et gestes avec un sourire faux collé sur leurs faces de fouines… J’en avais la nausée.



Je me coulai dans mon bureau, où je m’enfermai en soupirant. Le plus dur était encore à faire… Une enveloppe anonyme m’attendait sur mon plan de travail. Je l’ouvris, y trouvai une puce mémoire et une feuille de vrai papier, barrée de deux lignes :


Fais attention à toi, Loïc.

Et quoi qu’il arrive, n’oublie pas que je suis de ton côté…


Le message ne portait pas de signature. Je n’en avais pas besoin. Une vague immense me submergea. L’amour d’une femme… Une biochimie encore mystérieuse, faute de rencontres en valant la peine. Souriant, regonflé à bloc par ces quelques mots, je me connectai à mon poste de travail virtuel.



J’insérai la puce contenant les documents de Finckel, puis lançai mes doigts à la conquête du clavier, activant tous les piraticiels de ce brave Hector, le seul ici à me juger à ma vraie valeur. Aujourd’hui, je ne me contentais plus d’accéder à mon dossier pour rajouter des lots fictifs de semence, je m’attaquais à la citadelle tout entière ! J’avais deux heures pour réussir. Ensuite, je devais quitter le ministère, rejoindre Léa dans une voiture banalisée et changer de vie.




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J’avais mobilisé toute ma science pour cette bataille, déjouant les barrières avec précaution pour ne déclencher aucune sonde, ne laisser aucune trace. L’une après l’autre, je franchissais les backdoors patiemment aménagées dans les firewalls du ministère. Au bout d’une heure d’efforts, je me retrouvai dans une zone inconnue, jamais explorée.


Un agent cryptographique particulièrement retors m’attendait, gardant ce que je pensais être le dernier rempart entre le cœur du système et moi. J’employai toute ma ruse pour le contourner ou le faire tomber, sans résultat.



J’avais épuisé mes dernières ficelles, sans même avoir cerné la nature exacte de ce cerbère polymorphe. Puis un éclair de compréhension me frappa soudain.



Une seule possibilité pour le vaincre : l’affronter sur son propre terrain, en connexion neuronale directe. Une option particulièrement dangereuse, impliquant que j’abandonne mon corps physique sans surveillance. Si quelque chose tournait mal…


Au mépris de toute prudence, je décidai de jouer mon va-tout et branchai sur mes tempes et mon front les douze électrodes du simulateur. Je me retrouvai brutalement en plein ciel, flottant à trois mille mètres au-dessus d’une ville futuriste. Une silhouette s’avançait vers moi, marchant tranquillement dans le vide. Je compris aussitôt que je venais de faire une terrible erreur. Je tentai de m’arracher à ce monde virtuel. Trop tard, je ne contrôlais déjà plus rien !



Tout autour de moi, un mur d’images avait remplacé le ciel, exposant une mosaïque bigarrée et mouvante. Les souvenirs de toute une vie, le kaléidoscope dément de ma mémoire, scannée par cette monstruosité !



L’homme qui venait de parler avait un visage jeune et lisse. Et, bien qu’il n’eut rien à voir avec celui du vieil homme ayant dirigé Genomix-Eugenics jusqu’à sa mort, on ne pouvait s’y tromper. Il s’agissait effectivement de Pierre Frenel, le magnat de la génétique, décédé il y a deux ans.


Un rire assourdissant déchira la voûte céleste, le rire courroucé d’une divinité cruelle.



Encore un milliardaire mégalo ! Cette IA commençait à me gonfler sérieusement !



Avec un sourire de vampire, Frenel leva sa main vers mon front. Mon cerveau fut aussitôt assailli par une sarabande d’images et de sons, retraçant les horreurs dont ce type s’était rendu coupable durant toutes ces années… C’était absolument ignoble !



Une découpe apparue dans le ciel, montrant une pièce filmée par une caméra de surveillance. On me voyait d’en haut, tétanisé devant l’écran, une expression d’incrédulité horrifiée sur mon visage cireux. La porte de mon bureau explosa carrément et plusieurs hommes lourdement armés se jetèrent sur moi. Tandis que Frenel me tenait occupé dans son univers, cet enfoiré avait prévenu la sécurité !


Une douleur énorme emplit soudain mon crâne. Tout devint noir. On m’avait finalement déconnecté…




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J’ouvris un oeil - l’autre n’était qu’une boursouflure suturée de croûtes. J’étais à poil, menotté par les poignets et les chevilles à une chaise, avec l’impression d’être passé sous un train. L’environnement m’apparaissait flou, comme à travers une vitre dépolie. Ces salauds n’y avaient pas été de main morte !


Devant moi, irréel, flottait un visage.



Les murs de la pièce se précisaient. Deux silhouettes me faisaient face, de l’autre côté d’un bureau métallique. Je ne connaissais pas les lieux, mais je sus de suite où j’étais. Dans les locaux de la section spéciale, quelque part sous le Min-Proc. On m’avait collé dans une salle d’interrogatoire, bien sûr. Un seau racla le sol, puis une gifle liquide cingla mon visage. Je m’ébrouai.


Léa, assise à moins de deux mètres de moi, me détaillait avec une curiosité neutre. Elle était vêtue d’une combinaison noire - un genre de latex, qui moulait sa poitrine avec une précision quasi obscène. Son regard me fit plus mal qu’un coup de poing. Cette femme froide et distante n’avait rien à voir avec la bimbo de ce matin. Un militaire en uniforme était assis à sa gauche et me regardait avec une hostilité teintée de dégoût. L’unique porte s’ouvrit et un homme entra. Je reconnus immédiatement Donnadieu, le directeur de la sécurité.



Un holo-écran se matérialisa entre eux et moi. Des images emplirent le vide : une bonne flambée, dans une cabane que je reconnus à l’instant. Endormie sur un tapis, ma création exhibait innocemment sa voluptueuse nudité. Une seconde Léa fit irruption à l’écran et notre conversation de conspirateurs se déroula à nouveau, point par point, extraite directement de mes souvenirs. Ma mémoire, la meilleure preuve de ces enfoirés… La scène finale de ce petit chef d’œuvre montrait Léa à genou, en train de me sucer. L’expression des deux types en face changea. Dans leurs yeux flambait à présent une lueur lubrique. De l’autre côté de l’écran translucide, Léa, penchée vers moi, me regardait un sourire au coin des lèvres.


Je retins un haut-le-coeur. Elle m’avait piégé ! Elle m’avait même baisé dans les grandes largeurs ! J’agis sans réfléchir, laissant parler mon dégoût : je basculai ma chaise en avant, le plus loin possible, et lui crachai au visage. La fureur fit vaciller ses traits. Alors que ses yeux lançaient des éclairs, elle essuya ma salive et porta ses doigts à sa bouche, les léchant lascivement. Un garde que je n’avais pas vu leva son arme pour m’asséner un coup de crosse.



À côté d’elle, Donnadieu desserra sa cravate. La température venait de monter d’un seul coup. Le directeur prit enfin la parole, s’adressant à Léa sans me quitter des yeux.



Le garde, une brute au front bas et au nez tordu, s’adressa au directeur :



De violents picotements explosèrent dans tout mon corps. Pour protéger leurs magouilles, ces salopards allaient me supprimer, invoquant la raison d’état !



Un sourire de prédateur sur le visage, le garde pointa son pistolet vers mon front.



Léa se leva et fit le tour du bureau. Me tenant par le menton, elle me fixait droit dans les yeux, avec une intensité minérale. Soudain, elle défit le zip de sa combinaison jusqu’au pubis, libérant d’un seul coup sa fabuleuse poitrine. Ses globes de chair focalisèrent aussitôt l’attention de l’assemblée. Sous son justaucorps de latex, elle était nue.



Joignant le geste à la parole, elle glissa lentement deux doigts dans sa chatte, qui ressortirent gluants de sécrétions. Les sbires du Min-Proc regardaient la scène avec des yeux exorbités, ne perdant pas une miette du show…



Elle agita ses doigts devant mon visage.



J’entrouvrais les lèvres pour protester. Léa en profita pour forcer ma bouche, l’emplissant de sa fragrance odorante. J’aurais pu lui sectionner une phalange, mais je me rendis compte avec horreur que je ne pouvais m’empêcher de l’aimer, malgré ce torrent de haine. Je fermai les yeux, ravalant mon humiliation.


Elle retira ses doigts, les léchant à son tour. Puis elle fit lentement glisser sa combinaison et se retrouva bientôt nue au milieu de la pièce. Cette impudeur supplémentaire semblait lui procurer un plaisir divin. La bouche grande ouverte, le directeur et les deux militaires contemplaient ses formes parfaites, oubliant presque de respirer.



Un voile de luxure passa dans le regard de Léa quand elle se tourna vers Donnadieu.



Elle n’eut rien besoin d’ajouter. Aussi belle que provocante, cette femelle en rut foulait du pied toutes les conventions sociales liées à son rang de Mère… Elle n’allait pas être déçue ! Le directeur empoigna son talkie-walkie pour couiner une série d’ordres brefs.



Léa s’adossa à la table, face au big boss, attendant que les caméras s’éteignent. Elle s’assit alors sur le plateau de métal et se laissa glisser en arrière, s’appuyant sur les coudes. Puis elle remonta les genoux sur sa poitrine et, ouvrant les cuisses, elle exposa à tous sa chatte visiblement trempée. À la voir se comporter ainsi, je fus saisi malgré moi d’une excitation aussi paradoxale que morbide.



Donnadieu fit un signe. On fit entrer le vigile, posté devant la salle d’interrogatoire. Étendue sur la table, ses doigts écartant sa vulve, Léa se caressait en fermant les yeux. En voyant ce tableau, le garde crut certainement rêver. Après un bref conciliabule, les quatre hommes ôtèrent leur pantalon et s’avancèrent vers elle.



Les trois autres reculèrent pour profiter du spectacle, alors que Donnadieu s’avançait, le sexe tendu, le visage rouge et ruisselant. Léa se redressa pour mieux l’accueillir entre ses cuisses. D’une main, elle agrippa sa nuque, de l’autre elle le guida fermement en elle. Ce salaud me regardait droit dans les yeux tandis qu’il la prenait à grand coup de reins, une grimace de plaisir tordant son visage massif.


Tout se passa extrêmement vite. Croisant les jambes dans le dos de Donnadieu, Léa empoigna soudain le flingue que celui-ci avait conservé dans son hostler d’épaule. Puis, avec une rapidité qui transforma l’arme en éclair flou, elle enchaîna trois tirs. Il y eut une série de « plop » et les gardes s’effondrèrent. Elle appliqua ensuite le silencieux sur la tempe du directeur, toujours prisonnier de ses cuisses musclées.



Il se dégagea avec un cri sourd. Il n’avait même pas eu le temps de débander… Pointant son arme sur lui, elle le repoussa vers le mur.



Dés qu’il eut obéi, elle l’assomma d’un violent coup de crosse. Après avoir fouillé les corps un par un, Léa me rejoignit avec un trousseau de clés, s’agenouillant derrière moi pour me débarrasser des menottes. Nous étions tous les deux nus, la pièce était remplie de cadavre, la situation avait basculé à une telle vitesse que je ne réalisais pas encore que j’avais échappé à la mort !



Je me mis debout sans un mot, frottant mes poignets endoloris. Léa m’enlaça, les yeux embués de larmes. Avant que je ne puisse l’en empêcher, elle m’embrassa à pleine bouche. Malgré moi, je répondis à cette langue impertinente, qui se mêlait sauvagement à la mienne. Ce fut elle qui rompit cette trop brève étreinte.


Qui était vraiment Léa Finckel-Berger ? Une intrigante capable de tuer de sang froid, une Mata-Hari insensible, une manipulatrice hors pair ? Ou bien, simplement une femme, utilisant tous ses atouts pour combattre une bande d’enfoirés qui exploitaient sans vergogne les dernières génitrices de ce monde en déliquescence…




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Une caisse de contreplaqué était posée dans un coin de la pièce, sous une bâche que Léa fit glisser d’un coup sec. Je frissonnai en songeant à l’usage prévisible de cette longue boîte. Si Léa avait foiré si peu que ce soit, celle-ci aurait certainement abrité mon corps sans vie !


La caisse contenait un grand sac de sport, empli de tout un bric-à-brac : des fringues, des cordelettes de nylon, un rouleau d’adhésif surpuissant… J’observais Léa, fasciné, tandis qu’elle ligotait et bâillonnait Donnadieu. Ses gestes avaient la classe et l’efficacité de ceux d’un grand chef ficelant un rôti. Rôti que nous réussîmes, après quelques efforts, à caser dans sa boîte.


Une fois le couvercle scellé, Léa apposa plusieurs stickers commerciaux sur la caisse. Elle me tendit ensuite une tenue de livreur, que je passai rapidement. Elle-même avait revêtu une paire de jeans noirs et un sobre chemisier blanc. Envolée, la Catwoman de pacotille.



Réprimant un haut-le-coeur, j’appliquais la chose sur mon visage. Léa fit quelques réglages, adaptant le camouflage biomorphique à ma physionomie.



Après avoir vérifié que personne ne nous attendait en embuscade, je suivis bravement Léa dans les couloirs de ce sous-sol déserté, manœuvrant le chariot sur lequel reposait la caisse. Je m’attendais à tout instant à ce que les alarmes se mettent à hurler.


Après un bon quart d’heure de déambulations, nous arrivâmes finalement devant une lourde porte blindée, gardée par deux jeunots. Dés qu’ils virent Léa, les bleues-bites effectuèrent un salut impeccable. Ils refermèrent le sas derrière nous sans même s’enquérir de la nature de la marchandise. Nous suivîmes ensuite un tunnel, qui se terminait par un imposant panneau d’acier monté sur vérins.



Le directeur de la sécurité était encore dans les vapes. Je le maintins à peu près droit, tandis que Léa, écartant sa paupière gauche, appliquait son visage sur le lecteur d’empreintes rétiniennes. Une manœuvre aussi triviale pouvait-elle vraiment fonctionner ? Contre toute attente, il s’avéra que oui.


Le panneau s’ouvrit lentement, nous laissant accéder au saint des saints. Une immense salle où s’alignaient des serveurs quantiques, dans un vrombissement de ruche.



Elle sortit de sa poche un minuscule tube de graphite, qu’elle enficha dans le simulateur le plus proche.



Je crois que j’étais toujours victime de préjugés moraux dépassés. Selon le code de la procréation, une vraie Mère se devait de respecter un ensemble d’interdits. En tête des pratiques réjouissantes, mais fermement réprouvées, les rapports anaux et l’homosexualité féminine - la pire de toutes les infractions !



Je n’eus pas le temps d’émettre des doutes sur cette stratégie originale, Léa filait déjà ventre à terre vers le fond de la salle. Les alarmes restèrent silencieuses ; un bon point pour ma James-Bond Girl. Je la rejoignis. Une petite porte discrète nous attendait, surplombée d’un sigle mystérieux : H.E.A.V.E.N.


En fait de Paradis, il s’agissait d’une crypte. Celle-ci comportait une vingtaine de cercueils, reliés par une myriade de câbles à une étrange machine d’allure organique. Nous nous trouvions devant le grand projet de Frenel : la création d’une nouvelle "espèce", l’homo-virtualis, jouissant d’une quasi-immortalité dédiée à des plaisirs sans fins…


Ces sarcophages étaient manifestement destinés à une poignée de milliardaires, censés diriger le monde depuis cette nécropole fétide. Nous nous approchâmes du seul caisson qui semblait occupé. À travers le verre épais de cet aquarium à formol, on devinait une forme humanoïde, bardée de canules et de perfusions. Une inscription en lettres d’or indiquait "Pierre Frenel".


Un holo-écran flottait au-dessus du cercueil. Fort éloignée de l’ambiance recueillie des lieux, la scène que celui-ci affichait était presque cocasse. Une Chloé déchaînée, dotée d’un chibre aux dimensions plus que respectables, était en train de sodomiser sauvagement Frenel, visiblement très coopératif. Je comprenais mieux certaines choses.



J’arrachai d’un geste sec le câble reliant cet ineffable caisson de jouissance éternelle au réseau du Min-Proc. L’écran vacilla, s’éteignit. Il y eut un remous boueux et un museau aveugle vint coller ses ouïes à la vitre. Le généticien n’avait plus rien d’humain… Léa leva son revolver, visant la tête du monstre.



Elle secoua la tête, incapable de finir sa phrase.


Son plan reposait entièrement sur ma rencontre virtuelle avec Frenel. Cette championne du bluff n’avait absolument rien pour prouver ce qu’elle avançait. Bidons, les soi-disant documents du paternel. Venant d’une telle kamikaze, ça ne m’étonnait guère. Je pris Léa dans mes bras, et la berçai doucement. Puis, quand je jugeai m’être suffisamment délecté de sa contrition, je cessai mon manège hypocrite.





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Il faisait nuit. Léa roulait pied au plancher depuis presque deux heures, nous conduisant vers un village perdu des Alpes où nous devions tranquillement attendre que les choses se tassent. Les prochains jours promettaient d’être riches en bouleversements. L’onde de choc ne s’arrêterait pas à la France. Le témoignage de Frenel allait impacter le monde entier.


Après avoir déconnecté le cercueil de ce monstre, j’avais fait sauter sans aucun mal les dernières sécurités. Poussant à fond la puissance des émetteurs secrets du Min-Proc, j’avais transmis tous azimuts la compilation choc de ces dernières heures. Le temps fort, c’était bien sûr la confession-évènement de notre pote l’amphibien, tirée directement de ma mémoire. Il y avait aussi quelques séquences trash, mettant en scène Léa au mieux de sa forme - que voulez-vous, le sexe fait vendre. Et puis, j’avais gagné moi aussi le droit de me défouler un peu…


J’avais finalement pardonné à Léa sa mise en scène, qui avait abouti à mon arrestation et mon interrogatoire. Sans son intervention occulte, la section spéciale aurait été mise au courant de mon imposture bien plus tôt. Je lui devais donc la liberté, peut-être même la vie. L’organisation « Amour Libre » n’avait jamais existé, à part dans les rêves de Léa. Nous avons décidé que son action officielle débutait dès aujourd’hui, même si le mouvement ne comptait pour l’instant que deux membres !


Nous avions beaucoup parlé depuis que nous avions quitté Paris, nous racontant l’un à l’autre pour effacer le goût amer de ce mauvais départ. Son père mort, Léa avait dû choisir entre une école militaire et une sorte de bordel d’état pour futures procréatrices. Quelques années plus tard, à ses dix-sept ans, elle avait enduré un entraînement spécial pour intégrer les sections d’élite du Min-Proc. Depuis ce temps, elle observait l’ennemi de l’intérieur, rongeant son frein en attendant l’occasion de détruire ceux qui avaient tué Jean-Louis…


Vers trois heures du matin, nous arrivâmes devant un chalet isolé, perdu sur une route de montagne. La fameuse planque de ma chère Léa. Dès que nous entrâmes dans le refuge, elle se précipita sur son simulateur, me chargeant de faire du feu. J’étais resté muet comme une tombe en ce qui concernait la confession de Frenel, préférant qu’elle découvre par elle-même l’étendue des méfaits de ce salopard.


Elle ne voulut pas attendre plus longtemps pour savoir…




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Branchés sur le simulateur de Léa, nous observions le passé. Une spirale de souvenirs directement issus de la psyché de Frenel, que nous vivions de l’intérieur, comme si nous étions dans la peau de ce monstre. Oubliant presque qu’il ne s’agissait que d’une retransmission, nous partagions l’horreur de ses pensées les plus noires.


Été 2011 : Un Pierre Frenel encore jeune injecte le contenu d’une seringue à une Chinoise. La jeune femme quitte la tente en saluant bien bas ce docteur qui lui a promis un fils pour honorer son mari. Sitôt qu’elle a rejoint la rue jonchée de détritus, Frenel esquisse un sourire carnassier. Travaillant chez Vaxan sous une fausse identité, il vient de contaminer sa trentième victime avec une souche détournée de virus, sur laquelle il fonde de très grands espoirs pour l’avenir. Son avenir ! Frenel est un sociopathe avide de pouvoir, haïssant les femmes. Son seul regret est de ne pouvoir s’attribuer publiquement le génocide qu’il prépare en secret depuis deux ans.


Hiver 2012 : Frenel a quitté Vaxan, emportant avec lui toutes ses notes. Plus de trois cents millions de victimes à son actif. Ces chiffres, sans cesse croissants, cessent peu à peu de flatter son sentiment de toute-puissance. Ce n’est plus qu’une jouissance froide, le sillage d’un forfait déjà accompli. Autre chose l’attend, une source inépuisable de gloire et de pouvoir. Frenel s’apprête à capitaliser sur son premier coup d’éclat en fondant Genomix-Eugenics. Il bénéficie pour cela d’un avantage concurrentiel certain : un antidote jamais divulgué, qui neutralise les effets du fléau de Beijing…


Printemps 2015 : Le 18 mai, G-E annonce officiellement qu’il a découvert le « super chromosome X ». La plus grande intox médicale du millénaire. Mais surtout une affaire en or pour Frenel, qui lui permet d’écouler en douce son traitement miracle contre la stérilité sélective induite par le virus. G-E tient jalousement secret le protocole médical permettant de transformer en « Super-X » tout mâle en âge de se reproduire ; les tests génétiques désignant les procréateurs d’élite sont bien sûr « made in G-E ».


Décembre 2019 : Depuis quatre ans, Frenel négocie le « traitement exclusif G-E » avec les gouvernements les plus influents de la planète. Il fonde de grands espoirs sur le président de la toute nouvelle sixième république, particulièrement réceptif à ses idées. Sur son instigation, les services du Min-Proc ont élaboré un ensemble de lois réduisant presque à néant la vie sexuelle des Français, tout en assurant à l’état la toute puissance absolue dans le domaine de la procréation. Les gouvernants font main basse sur les Mères et leurs utérus, le nouvel « or noir » de ce monde décadent.


Parmi les clauses du contrat, une exclusivité G-E : le « simulateur de présence féminine », soupape de sécurité pour évacuer à la fois tensions sexuelles et sociales du mâle Gaulois. Frenel s’engage à fournir via ses filiales une quantité illimitée de ce drôle d’équipement, appelé à devenir dix ans plus tard le nouvel opium du peuple, détrônant télévision et Internet.


14 Octobre 2023 : Assassinat de Jean-Louis Finckel, sur ordre de Frenel. Cet enfoiré a tenu à assister en personne au meurtre de l’illustre chercheur, exécuté à l’arme blanche. Il fait nuit, le tueur est un agent expérimenté des services spéciaux. Finckel n’a pas la moindre chance… On le voit lever son attaché-case pour éviter le coup mortel, sans succès. Des jets de sang maculent son pardessus, tandis qu’il agonise sur le pavé de la cour d’honneur du Min-Proc.


C’en était trop pour Léa, elle se déconnecta du simulateur…




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Je la retrouvai assise sur un rocher, non loin de la voiture. Faiblement éclairées par la lueur des étoiles, les montagnes nous écrasaient de toute leur masse. Léa regardait dans le vide, ses larmes roulant sur ses joues dans le froid de la nuit. Je m’assis à ses côtés, sans rien dire. Au bout d’un moment, elle s’appuya contre moi ; j’entourai son épaule de mon bras, essayant de lui apporter tout le réconfort et la chaleur humaine dont j’étais capable. Je posai avec douceur mon menton sur sa tête, lui chuchotant des mots sans importance tout en caressant ses cheveux.


Juste avant l’aube, je la persuadai de rejoindre le chalet. Elle me suivit avec une indifférence silencieuse. Après nous être déshabillés rapidement, nous nous sommes glissés entre des draps glacés au point d’en être humides. Léa s’est serrée dans mes bras en frissonnant, attendant que l’épais édredon répande sa douce chaleur dans le vieux lit en chêne. Puis, tendrement, sans nous presser, nous avons fait l’amour. Je tenais dans mes bras la première femme comptant vraiment pour moi. À l’écoute du moindre de ses soupirs, je parcourais inlassablement son corps de mes mains, tandis qu’elle s’empalait sur mon sexe, remuant à peine les hanches pour prolonger plus longtemps notre plaisir. Peu à peu, nos souffles mêlés, nos bouches soudées, nous avons accéléré le rythme jusqu’à atteindre un galop impétueux. J’ai joui en elle, longuement, éprouvant une sensation de plénitude jamais atteinte.


Tandis que je regardais Léa s’endormir, une joie tranquille me gonflait le cœur. Nous avions un monde à reconstruire, une société à réinventer, des enfants à élever. Mais tout ça était pour plus tard. D’abord, il y avait nous…




-- FIN --



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