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n° 13599Harold B09/12/09
Pour elle
critères:  fh inconnu amour pénétratio sf -aventure -amourdram
96676 caractères
Auteur : Harold B

Un cri. Lointain. Nimbé. Un appel. Comme dans un rêve.


Et une lumière. Douce, nacrée. Ni tout à fait bleue ni tout à fait blanche.


C’était une voix de femme, j’en étais presque sûr. C’était moi qu’elle appelait.


Je m’avançai un peu dans la clarté. Et je la vis. Une silhouette, d’abord, enchanteresse, et qui déchirait l’évanescence de la lueur.


Je l’appelai, moi aussi, lui fis un grand geste. Elle se tourna nettement vers moi, m’adressa aussi un signe. Je m’approchai encore. Son visage était joli, pur ; ses traits fins et harmonieux ; ses yeux brillaient comme deux émeraudes et ses cheveux semblaient se consumer doucement sous les échos blafards de la lumière encombrante.


_ Je t’attendais, chuchota-t-elle d’une voix mélodieuse.

_ Et moi j’ai passé ma vie à te chercher…


Elle prit mes mains, m’attira vers elle. Je me sentais bien. Je savais que je serais heureux avec elle. On se regarda, sans rien dire, un bon moment. J’avais l’impression que tout tournoyait, que le monde entier virevoltait autour de nous.


Mais il y eut soudain un bruit strident ; comme celui d’une sirène affreuse. Et la lumière si douce éclata d’intensité. Je clignai des yeux plusieurs fois, en serrant contre moi le corps de la jeune femme.


Mais elle n’était plus là ! Elle avait fui ! Je me forçai à rouvrir les yeux, à la chercher du regard. Où était-elle passée ? Et cette sirène qui n’en finissait pas de hurler…




Je m’éveillai enfin. Ce putain de buzzer et cette connerie de lumière automatique avaient mis fin à mon plus beau rêve depuis une éternité. Je relâchai la couverture dans laquelle je m’étais débattu et appuyai sur l’écran de l’ordi pour arrêter la sonnerie. Je cliquai sur la commande de la cafetière et sur celle du self-pressing.


Avant de me lever, je m’étirai longuement, repensant un instant à ce rêve. Je me sentais bien, toujours… aussi bien que quelques secondes auparavant, quand j’étais avec… avec elle ? Qui était cette fille dont j’avais rêvé ? Pourtant, c’était comme si je la connaissais depuis toujours…


Incroyable comme je me sentais bien. C’était fou ce qu’un simple songe pouvait faire sur le moral…



Je me levai et filai dans le coin douche de mon conapt ; et en me lavant, j’essayai de repenser à chaque détail de ma vision. J’avais le cœur gonflé d’excitation, comme si j’étais tombé amoureux. Jamais je n’avais ressenti ça. Je ne voulais pas l’oublier, je ne voulais pas que ça s’en aille. Je ne me souvenais jamais bien longtemps de mes rêves, mais pour celui-là, ce serait différent, j’en étais sûr.


Je pris mon petit-déjeuner sans prendre la peine d’allumer les chaînes d’internews, toujours absorbé par ma chimère.




***




J’étais rentré tard, la veille, complètement épuisé, partiellement ivre, sans doute. Pour une fois qu’on avait pu faire la fête…


Trois jours plus tôt, Janor avait eu les résultats de son concours : il était recruté comme Investigateur au Département des Renseignements. Il était sur un petit nuage depuis qu’il l’avait appris. C’était le rêve de toute sa vie ; un boulot sûr, bien payé, qui le mettrait en sécurité, lui et sa famille, quand il se marierait. Moi ça me faisait chier qu’il entre là-dedans ; j’avais toujours détesté ce genre de boulots. Peut-être aussi parce que j’avais toujours été bien trop con pour pouvoir atteindre le niveau exigé pour me présenter au concours.


C’était d’ailleurs notre seul point de désaccord, Janor et moi. On s’était toujours bien entendus sur tout, proches, complices, depuis tout jeunes. Mais on n’avait pas les mêmes points de vue sur la société. En grandissant, ça se sentait de plus en plus ; presque toutes nos discussions finissaient par déboucher sur de la pseudo-politique. Mais comme Janor était bien plus intelligent et cultivé que moi, je finissais toujours par me la mouler.


Enfin, n’importe ! Il avait été pris, il serait fonctionnaire, dans un des plus grands départements. Et puis, c’est toujours bien d’avoir un ami qui bosse aux Renseignements…



Janor avait voulu fêter dignement son succès ; il avait réservé un bar entier, pour une trentaine de personnes, des amis, des collègues, de la famille. Moi j’avais surtout goûté le champagne ; c’était vraiment rare du champagne… Je crois même que c’était la première fois que j’en goûtais, du champagne. Je fis un peu plus que le goûter, d’ailleurs. D’un autre côté, j’avais que ça à faire ; Janor flambait avec ses copains de la haute ; moi j’avais bien essayé de discuter un peu avec ces types du Département, mais on n’était vraiment pas du même monde.


Y en avait deux qu’étaient mariés ; à de belles filles, en plus. Ça en jetait, c’est vrai ; en voyant ça, n’importe qui aurait eu envie d’entrer aux Renseignements. Mais c’étaient les seules femmes ; personne d’autre. Et comme y avait pas de filles seules et que les types qu’étaient là étaient pas drôles, je passai ma soirée à goûter le champagne et à papoter avec le barman, un grand type costaud et souriant, qui se faisait un plaisir de me servir du champagne.


Et finalement, j’étais rentré tard, complètement épuisé, et partiellement ivre. Pour une fois qu’on avait pu faire la fête… mais c’était nul comme fête ! À part le champagne, qu’était pas mal…




***




Est-ce que c’était le champagne qui m’avait fait rêver de la sorte ?



Je pensais toujours à mon rêve en sortant du conapt-bloc pour rejoindre le flot triste et sombre des centaines de personnes qui marchaient comme des robots sous les néons grisâtres qui transperçaient la fin de nuit. Comment ne m’étais-je jamais aperçu de l’horreur qui se dégageait d’une telle impersonnalité ? D’habitude, je prenais ma place dans la foule sans guère d’entrain, mais là, ça me dégoûtait presque. Ça tranchait trop avec la beauté de ma vision… Et j’avais envie de crier à tous ces gens leur abjection, leur absence, leur néant…


Marcher me fit du bien. L’air était toujours lourd, chargé ; les énormes nuages gris toujours bas ; les gens autour de moi toujours distants ; mais j’avais encore l’esprit léger, enorgueilli de ce qu’il était capable de concevoir.


J’arrivai finalement au bureau et m’y installai machinalement. Presque pile à l’heure. Nolos arriva quasiment en même temps que moi. Il était mon voisin au bureau.


_ Salut, Lysak. Bien dormi ?

_ Impec ! Et toi ?

_ T’as entendu les infos ? me demanda-t-il à voix basse en s’installant.

_ Non. Qu’y a-t-il ?

_ Hum hum ! fit une voix forte derrière nous.


C’était Landus, le chef d’équipe :


_ Monsieur Braun, Monsieur Malech, je vous prierais de vous mettre au travail sans plus tarder.


On obtempéra, sans discuter. On pourrait sans doute parler un peu durant l’une ou l’autre des pauses de la journée. En cherchant dans les dossiers de ma console le fichier que j’avais laissé la veille, je repensai encore à mon rêve, à la vision délicieuse de cette fille merveilleuse…




***




_ Alors ? Tu n’as pas écouté les news ?

_ Non, pas ce matin. Parce que ? Qu’y a-t-il ?

_ La Confédération Centrafricaine a déclaré la guerre à son tour.


Je soupirai en accusant le coup. Moi qui croyais que ça ne pouvait pas empirer… Depuis que j’étais en âge de comprendre les choses, le monde avait toujours été en guerre. J’avais presque cinq ans en 2006, lorsque le gouvernement de mon pays, élu quatre ans plus tôt sur des promesses nationalistes, avait lancé des offensives armées sur de nombreux pays du Proche et Moyen-Orient, pour des raisons officiellement antiterroristes. Dans le même temps, plusieurs autres nations tentaient de s’approprier un contrôle plus fort sur les réserves faiblissantes de pétrole. En quelques mois, malgré les efforts des Nations Unies, c’était devenu un vrai conflit. En 2011, plusieurs pays autour du Golfe Persique n’existaient quasiment plus.


La réaction avait rapidement été mondiale ; l’ONU, impuissante, fut dissoute en 2015, et remplacée par une Coalition des États pour la Paix, une sorte de force qui mènerait la guerre en vue d’obtenir la paix. L’Europe, scindée en deux, se referma sur elle-même, tandis que les pays émergents d’Afrique tiraient parti de la guerre qui relevait évidemment l’économie mondiale.


Dans le même temps, les progrès scientifiques avaient été fulgurants ; la question de l’énergie était au centre des recherches de tous les pays. En 2013, un nouveau type de capteur solaire fut imaginé par des chercheurs sud-africains, tandis qu’en Chine on mettait au point des exobatteries, devant permettre de stocker l’électricité, en la faisant circuler presque sans fin, et en récupérant les pertes énergétiques. En 2016, on commença les installations de capteurs de foudre.


Bien que le conflit eût plus ou moins trouvé son origine dans le contrôle du pétrole, ces nouveaux modes d’acquisition d’énergie n’y mirent pas fin, bien au contraire. Tout au plus les terrains de rivalité se déplacèrent-ils quelque peu ; il n’était plus question de contrôler les poches de pétrole, mais plutôt d’une part les endroits les plus ensoleillés de la planète, et d’autre part ceux les plus frappés par la foudre.


Vers 2025, la situation mondiale avait atteint une sorte d’équilibre ; autour du Sahara et de la Péninsule arabique, ainsi qu’au nord du Mexique, s’affrontaient en permanence cinq blocs : la C.É.P., la Ligue Asiatique, la Force Nord-Atlantique (sorte de résurgence de ce qui avait été l’O.T.A.N.), la Libre Europe (une vaste confédération comportant plusieurs pays sans lien particulier, de l’Espagne jusqu’à la majeure partie de l’ex-Russie) et la S.H.U.F.S. (l’Union des États Libres de l’Hémisphère Sud ; quelques nations fortes ni occidentales ni asiatiques qui s’étaient groupées, au départ économiquement).



Et depuis ce matin, la Confédération Centrafricaine…


Mais cela ne changerait pas notre quotidien ; tout était fait depuis quelques années pour que certaines zones soient strictement épargnées des combats, des sortes de mégapoles surpeuplées dans lesquelles la population civile était à l’abri. Ces bulles de sécurité étaient défendues par d’innombrables unités militaires qui formaient une sorte de rempart permanent autour de la cité, au sol et dans les airs. Des boucliers atomiques de troisième génération protégeaient les cités d’éventuelles attaques nucléaires. Mais plus qu’à l’aspect moral de la non-atteinte militaire des personnes civiles, tout cela reposait surtout sur une sorte de compromis, ou d’arrangement ; personne ne déclencherait d’hostilités sur un de ces pôles de population, de peur que ses ennemis ne fassent de même.


Et peu à peu ces mégapoles étaient devenues des villes-états. La notion de pays n’avait guère de sens pour les gens comme moi. Mes concitoyens se préoccupaient essentiellement de respecter les lois qu’imposait une sorte de gouvernement local, un super-maire épaulé par une troupe de financiers et d’industriels.



_ Bah, une guerre de plus ou de moins ! finit par observer Nolos.

_ Oui…

_ Tu as l’air soucieux.

_ Non, pas vraiment soucieux ; c’est plutôt que… ce matin, j’ai fait un drôle de rêve. C’est la première fois qu’un songe me fait un tel effet.

_ Et t’as rêvé de quoi ?

_ D’une fille…

_ La fille de tes rêves ?

_ Oui, voilà… et en me réveillant, c’était comme si… comme si tout mon être était plus léger, enchanté…

_ T’es tombé amoureux d’une vision ? Bah… tu l’auras oubliée d’ici ce soir…




***




Mais le soir, je n’avais rien oublié. Et ce n’était pas la monotonie sinistre de mon boulot ou de la vie morne et ritualisée de cette immense cité qui allait m’aider à oublier Tylia. J’avais baptisé Tylia ma vision, à laquelle je n’avais cessé de penser toute la journée, dès que j’avais eu un moment pour penser. Et toute la soirée, je restai assis bêtement sur mon lit, sans rien faire, à rêvasser… Si bien que je m’endormis.


Je fus réveillé en sursaut en plein milieu de la nuit. J’avais laissé les lumières allumées ; mais c’était autre chose qui avait perturbé mon sommeil. Un bruit ? Ou une présence ?


_ Tu as bien dormi, mon amour ?


Je sursautai une fois encore. Je tournai la tête, apeuré.


_ Qui est là ?


C’était elle.


_ Tu ne me reconnais pas ?

_ Tylia…

_ Oui.

_ Mais… qu’est-ce que tu fais là ? Comment es-tu arrivée ici ?

_ Chhhut ! fit-elle doucement en posant son doigt sur ses lèvres.


Elle s’approcha de moi, s’assit sur le lit, tout contre moi. Je respirai son parfum doux et enivrant tandis qu’elle prenait ma main et me caressait le bras. Nous nous embrassâmes, une première fois, presque hésitants, puis une seconde fois, longuement, passionnément. Elle me fit m’allonger, se lova contre moi ; son sein lourd pressait mes côtes ; elle plaqua sa main sur mon entrejambe.


_ Lysak… susurra-t-elle.

_ Oh, Tilya…

_ Lysak !


Sa voix était devenue rude.


_ Eh, Lysak !


Pourquoi criait-elle ?


_ Eh ! T’arrêtes de te branler ?

_ Mais… que…

_ Ton rêve avait l’air bien…


Merde ! J’avais encore rêvé… et encore d’elle…


_ Putain, merde, Janor ! Qu’est-ce que tu fous là ?

_ Comment ça, t’as oublié ? On est samedi, il est dix heures du matin…

_ Pffff… Mais comment t’es rentré ?

_ Je travaille aux Renseignements, désormais, ça aussi t’as oublié ? Je peux rentrer où je veux quand je veux.

_ À ma connaissance, il te faut des autorisations, quand même…

_ Oui, bien sûr. Mais je pensais que chez un ami d’enfance…

_ Oui, excuse-moi.


Le samedi matin, Janor et moi avions pris l’habitude d’aller faire un peu de sport ensemble. Courir ou nager ; parfois seulement marcher. Dans une salle, bien sûr. Ç’aurait été parfaitement impensable de faire ça dehors ; la ville était tellement enfumée et polluée que ça nous aurait parfaitement asphyxiés. À l’intérieur, c’était sans doute guère mieux, mais au moins l’air était traité.




***




_ Alors ? de qui rêvais-tu quand je suis arrivé ?


On courait l’un à côté de l’autre sur des tapis qui roulaient sous nos pieds.


_ Tu ne la connais pas…

_ Dis-moi son nom. Je me documenterai un peu… rigola-t-il.

_ Je ne sais pas son nom. Je ne sais rien d’elle. Je ne sais même pas si elle existe ou si je l’ai juste rêvée. Mais c’est la seconde fois que je la vois dans mes songes. Et ça me donne tellement l’impression d’être vrai…

_ Tu peux aller chez Dreamcatch ; ils devraient pouvoir retrouver ta vision et ils te la foutront sur une carte micro, comme ça tu pourras la voir quand tu…

_ Non, je ne veux rien de tout ça ! Je veux du réel !

_ Parce que tu crois que tes rêves c’est du réel ?

_ Je crois qu’elle s’appelle Tilya…

_ Tilya ? Tu veux que je fasse une recherche aux Renseignements ?


Je levai vers lui un œil soupçonneux.


_ Non, t’inquiète pas, ça craint rien… Mais il faut m’en dire un peu plus, parce que des Tilya, dans la cité, il doit y en avoir un bon paquet.




***




Le samedi soir je n’avais plus qu’une seule envie : dormir et rêver encore. Retrouver Tilya. Je me couchai tôt, pris deux pilules de sommeil. Mais rien, aucun rêve, pas le moindre songe… Il faisait déjà bien jour lorsque je m’éveillai, le dimanche matin. J’avais juste un nom qui me trottait dans la tête : Almarena.


Pourquoi avais-je ce nom en tête ? Almarena était un quartier de notre grande cité, un des quartiers chauds. C’était comme les jours précédents, lorsque je m’éveillai avec la sensation d’avoir réellement rencontré Tilya… Je devais me rendre à Almarena. J’étais sûr que j’y trouverais Tilya…



Avant dix heures, j’étais dans le funiculaire, les yeux vaguement fouillant d’en haut la ville effrayante. Almarena était de l’autre côté de l’immense cité ; à pied, j’en aurais eu pour des heures. Le cœur-cité, le centre de la mégapole, était creusé dans la terre, d’une cinquantaine de mètres environ sous la surface du sol. Et tout autour de ce centre quelque peu enfoui, des dizaines et des dizaines de buildings et des lignes enchevêtrées de transporteurs divers formaient comme des nœuds autour des gratte-ciel.


Ç’avait été un des grands projets d’urbanisme des années 20 : agrandir la cité d’une façon résolument nouvelle ; permettre de construire de plus grands immeubles qui ne dépasseraient pas davantage ; économiser sur le chauffage en tirant parti de la chaleur du sol. La ville était devenue une sorte de cuvette dont le centre se trouvait tout au fond, sous le niveau de la mer. Encore n’était-ce qu’un fond relatif ; plusieurs niveaux étaient encore creusés tout en dessous en guise d’égouts. Et sur le tour de la cuvette, on trouvait les grands conapt-blocs, quelques industries, manufactures, entreprises, puis les bases et repaires militaires, et enfin ce qu’on appelait les murailles.


Le funiculaire était le nom qu’on donnait à une sorte de métro aérien électrique qui fonctionnait à toute heure du jour et de la nuit, permettant de traverser la cité de part en part selon quatre directions. De mon wagon, je dominais la plupart des immeubles, n’apercevant qu’infiniment plus bas quelques piétons qui finissaient sans doute leur nuit trop arrosée. « Almarena, ville haute », clama une voix électronique. C’était là que je descendrais. La partie basse d’Almarena n’était pas accessible depuis le funiculaire ; elle était trop proche du cœur-cité, presque 100 mètres plus bas que le passage de la ligne. Je terminerais à pied.


Pour sortir de la station, il me fallait encore passer les barrières de détecteurs ; pas question de se déplacer anonymement dans la ville : identification par badge électrochimique infalsifiable, à l’entrée et à la sortie d’à peu près n’importe quel édifice, bâtiment, magasin, conapt…



Un kilomètre à marcher, tout au plus, pour arriver aux portes du cœur-cité. Mais je m’arrêterais avant ; dans le centre de la chaude Almarena. Mais où, précisément ? Où chercher ? J’étais venu là sur un coup de tête… Mais maintenant ?


Je courais presque en descendant le long des buildings de plus en plus hauts, m’enfonçant toujours plus dans cette espèce de nappe de brume qui ne quittait jamais le fond de la cité. La lumière du soleil ne parvenait déjà pas souvent en haut, mais alors ici… Et aux pieds des immeubles, ce n’étaient plus que bars, boîtes et clubs plus sombres et miteux les uns que les autres ; la plupart étaient fermés, quelques-uns en train de virer leurs derniers clients. Partout où je regardais, je voyais des types vautrés par terre qui cuvaient le trop-plein de leur nuit trop mouillée.


Je continuai à descendre le long de cette artère, courant toujours. Un bruit sourd de basses résonnantes se fit entendre très lointain ; sans doute une soirée qui n’était pas finie. Je dévalai encore ; je m’en rapprochai apparemment. À cette heure du week-end, c’était le dernier lieu de vie d’Almarena. C’était là que j’irais chercher Tilya…



_ Non, laisse tomber, me hurla un mec à l’entrée d’un chantier qui était devenu une sorte de boîte de nuit improvisée en plein air. Sa voix peinait à couvrir le son assourdissant des basses écrasantes. Il reprit en criant : pas besoin de payer, à cette heure-ci.


Je lui fis un signe de tête et me faufilai comme je pus au milieu des centaines de corps des ravers en transe. Par endroits, ça puait l’alcool, la gerbe ou la pisse. À d’autres endroits, il y avait des types écroulés par terre, tandis qu’autour d’eux la foule dansait par à-coups aux sons lourds de la musique électro-dark.


Et après ? Même si elle était là, comment la trouver ? Y avait sans doute plusieurs milliers de personnes rassemblées ici. Je jouais des coudes pour arriver jusqu’au centre de la piste, dévisageant sans doute excessivement toutes les filles que j’apercevais.


_ Tilya ! Tilya !


Je hurlai à tout moment, mais la musique était si forte que seules deux ou trois personnes m’entendaient. La plupart me regardaient de travers, quelques-unes me souriaient. Une nana m’offrit un joint ; une autre me hurla à l’oreille de laisser tomber Tilya et de finir plutôt la soirée avec elle.


Je m’avançai encore jusqu’au mur d’enceintes dressé sur un bord de la piste improvisée. Au-dessus, il y avait deux types qui mixaient des bandes et des disques sur une table platine. Et ils avaient des micros ; en échange d’un ou deux billets, ils pourraient peut-être appeler Tilya…


Près des baffles, le bruit devenait parfaitement insupportable ; je m’approchai encore, les mains collées sur mes oreilles. Il fallait que je monte sur les enceintes pour aller parler à ces types. J’escaladai la première avec peine, essayant tant bien que mal de continuer à me protéger les oreilles. Mais je fus immédiatement saisi par les hanches et tiré en arrière. Une montagne de muscles me faisait face, sans doute un videur ; il me criait quelque chose, mais je ne comprenais rien. Je lui hurlai en retour que je cherchai Tilya. Il haussa les épaules, puis me fit signe de me barrer de là et de ne plus m’approcher des enceintes ou des DJ.


Je le laissai râler puis mis cinq mètres entre lui et moi et tentai de remonter à l’assaut du mur d’enceintes. Mais ce fut un autre gars qui m’attrapa et me balança de toutes ses forces dans la foule. Je déséquilibrai une nana, fis tomber un type et finis ma course en m’éclatant le menton par terre ; ça continuait de sauter et de danser en tous sens autour de moi tandis que j’essuyais un filet de sang qui coulait sous mon visage. Je me relevai péniblement.


Et elle était là. Soudain. C’était elle. Juste en face de moi. Elle me regardait en souriant. Je la pris dans mes bras, la serrai contre moi ; elle m’embrassa, longuement. Elle était encore plus belle que dans mes rêves ; et elle pressait son corps somptueux contre le mien… C’était comme si je la connaissais depuis toujours, et visiblement, de son côté aussi. J’approchai ma bouche de ses oreilles pour lui parler ; j’avais tant de choses à lui dire, et tant d’autres à lui demander. Mais elle me tira finalement à travers la foule en direction de la sortie ; nous serions plus au calme pour parler.


_ Tilya… Je t’ai cherchée partout ! commençai-je enfin.


Elle me sourit, mais posa son index sur ses lèvres pour que je me taise, et continua de me guider, me tirant par la main.


_ Où allons-nous ?

_ Viens… répondit-elle simplement. Je connais un endroit où nous serons tranquilles.


Et en marchant je parcourais son corps des yeux ; elle ne portait pourtant pas des vêtements qui l’avantageaient, mais on devinait des formes superbes, excitantes. Elle s’arrêta finalement devant la porte abîmée d’un bar de nuit fermé, au pied d’un immense building, et y tapa trois fois avec son poing, puis deux autres fois. Le loquet s’ouvrit de l’intérieur et un grand type crasseux adressa un vague sourire à ma compagne, me dévisagea ensuite un moment, puis s’effaça pour nous laisser entrer.


Le bar était fermé mais il y avait encore cinq ou six mecs accoudés au comptoir et on devinait d’autres personnes vers le fond sombre de la pièce, plus ou moins avachis sur des banquettes.


_ Tilya… bredouilla en guise de salut le type qui nous avait ouvert. V’voulez un truc à boire ?

_ On veut surtout un petit coin peinard, lui répondit-elle avec un sourire. Mais s’il te reste de la bière…


Elle m’entraîna jusqu’à un renfoncement encore plus obscur de la grande salle. Je l’arrêtai et l’attirai contre moi pour lui prendre encore un baiser. Elle rit puis me poussa presque sur la banquette de cuir déchiré, et enleva d’un geste son tee-shirt avant de grimper sur mes genoux. Je caressai un instant son corps chaud en dévorant ses seins lourds. Elle glissa une main jusqu’entre mes cuisses. J’étais furieusement excité, à la fois par le bonheur de l’avoir trouvée et par le côté violent et animal de notre étreinte.


Tilya baissa son jean, ouvrit le mien, et guida mon sexe jusqu’au sien où je m’enfonçai en arrachant un long gémissement à ma compagne. Elle se mit à se déhancher furieusement, à toute allure, geignant à chaque va-et-vient, et pressant à deux mains ma tête contre sa poitrine que je léchais et mordillais, tout en accompagnant de larges mouvements de bassin les balancements de la jeune femme.


À un tel rythme, ça ne pouvait durer bien longtemps. Tilya avait passé une main entre nos deux corps et se caressait en gémissant toujours plus fort ; elle ne tarda pas à hurler par saccades en se crispant dans ses derniers va-et-vient ; et dans un râle spasmodique, j’éjaculai au fond de son corps en la serrant fort contre moi.


Ce moment d’extase me parut durer une éternité ; un instant suspendu de pur bonheur. Un feu d’artifice dans la grisaille de mes journées moroses. Un piment de vie au milieu de la loi figée. Un grain de sable dans une horloge…




***




_ Hhhhaaaaahh !


J’avais poussé un hurlement d’horreur. J’étais chez moi, dans mon lit, en sous-vêtements. Je serrai contre moi la couette.


_ Haaaaa ! C’est pas possible ! C’était vrai ! Je n’ai pas rêvé ! C’est impossible !


Je me levai en tremblant. Du sperme coulait sur mon bas-ventre. Je me frottai les yeux. L’ordinateur indiquait onze heures cinquante-deux. Une pendule aussi.


Je n’arrivais pas à croire que je puisse avoir rêvé encore. C’était trop précis, trop détaillé, trop exact. Je me souvenais de mes propres décisions, de mes choix, des gens que j’avais croisés. Il n’y avait aucun blanc, aucun trou. Ça ne pouvait pas être un rêve…


Mais si c’était pas un rêve, ça voulait dire quoi ? Comment me retrouvais-je chez moi, alors que juste avant j’étais avec la merveilleuse Tilya dans ce bistro pourri ?


Je fonçai vers le coin douche pour me débarbouiller ; et poussai un nouveau cri en posant mon regard sur la petite glace : j’avais une estafilade sur le menton.


J’étais en train de devenir dingue. J’avais de plus en plus de mal à respirer calmement ; je me sentais angoissé, le ventre noué. Comment était-ce possible ? L’une comme l’autre des solutions ne me convenait pas. Qu’est-ce qui m’arrivait ?


La sonnerie du visiophone me fit sursauter. C’était Janor ; je pressai l’écran pour accepter la communication.


_ Salut Lysak ! J’te dérange ? Dis, t’en fais une tête… Pas bien dormi ? Mais… me dis pas que je te réveille, quand même ?


Je me laissai tomber sur mon lit et tournai vers moi l’écran de l’appareil.


_ Salut Janor. J’sais pas, je me sens pas super…

_ Qu’est-ce qui ne va pas ?

_ J’sais pas, c’est bizarre… Je crois que j’ai encore fait un drôle de cauchemar…

_ Tiens, c’est à propos de ça que je t’appelle ; j’ai peut-être une réponse pour toi. Je peux passer ?

_ Ben… ouais, si tu veux… mais tu peux pas me la dire là ?

_ Non, c’est mieux que je passe… À tout de suite.


Il coupa la communication sans me laisser le temps de lui dire quoi que ce soit. Sans doute qu’il préférait ne pas me dire au visiophone une info qu’il avait puisée aux Renseignements.


Et puis dans tous les cas, ça me ferait du bien, de le voir. Plutôt que de rester à essayer de comprendre ce qui m’était arrivé…


Je filai prendre une douche en l’attendant.




***




_ Écoute, je sais pas… Peut-être que tu devrais en parler à un médecin… un psychiatre…


J’avais juste dit à Janor que j’avais encore fait un drôle de cauchemar qui m’avait laissé une impression de réalité absolue à tel point que j’avais vraiment l’impression de l’avoir vécu. J’avais tu les détails de ma course dans Almarena et de mon aventure avec Tilya ; nous n’avions même pas encore parlé d’elle…


_ Merci, Janor. Tu me remontes bien le moral…

_ Mais je suis sérieux, tu sais. Si tes rêves te créent de telles angoisses, consulte, et vite !

_ Mais c’était pas un rêve !

_ Eh ben t’expliqueras tout ça au psy, et tu verras bien…

_ Et ça ? beuglai-je en lui désignant ma coupure au menton. Comment t’expliques ça ? Dans mon rêve, je suis tombé sur le menton, et regarde !

_ Mais j’en sais rien, moi… peut-être que tu t’es blessé avec… euh… avec je sais pas quoi qui traînait autour de ton pieu.


Je soupirai.


_ Écoute, reprit-il, tout ce que je sais, c’est que si ça m’arrivait, j’irais consulter un psychiatre.


Je repensai à ce qu’il m’avait dit la veille.


_ Ou alors, y a ce que tu disais hier…

_ De quoi ?

_ Dreamcatch…

_ Je sais pas si c’est une bonne idée, franchement. Au mieux ils vont te ressortir ton rêve en XVD et tu pourras te le repasser en boucle, mais toi, j’ai l’impression que c’est l’inverse que tu cherches à faire… ce rêve t’a trop marqué, tu veux t’en détacher, c’est ça ?

_ J’sais pas trop…


J’allai chercher les deux tasses de café que j’avais commandées à l’ordi central du conapt quand Janor était arrivé.


_ Bon, j’ai regardé, pour ta nana, là.

_ Tilya ?

_ Oui. Je préférais pas t’en parler en visio. Je suis repassé au Département hier soir, et j’ai fait des recherches. Des Tilya, y en a des centaines, mais avec la description que tu m’as donnée, il m’en est resté qu’une.


Je déposai les tasses puis levai vers lui des yeux intéressés. Il poursuivit :


_ Mais j’te dis tout de suite : oublie-la !

_ Comment ça, oublie-la ?

_ Cette nana est classée R4.

_ Stop, je travaille pas aux Renseignements, moi, je ne sais pas ce que ça veut dire, tous vos codes…

_ Tu sais très bien ce que ça veut dire… R pour recherchée, et ensuite, c’est le niveau. 1 pour les terroristes internationaux et 10 pour les voleurs à la tire… Ta Tilya est classée R4…

_ C’est impossible ! Il doit y avoir une erreur…

_ Y a jamais d’erreur aux Renseignements.

_ Et qu’est-ce qu’elle a fait ?

_ Apparemment, elle a été compromise dans plusieurs manifestations antigouvernementales ; elle est soupçonnée d’appartenir à un groupuscule anarchiste qui pourrait être responsable de plusieurs attentats récents.

_ Plusieurs attentats récents… répétai-je, hébété. Y a eu des attentats, récemment ?

_ Y en a toutes les semaines, mais ça ne se sait pas, et crois-moi, c’est pas plus mal. Mais je ne t’ai rien dit, bien sûr.


Je le regardai comme si c’était soudain devenu quelqu’un d’autre. Je savais que Janor et moi n’avions pas les mêmes façons de voir les choses, mais quand même…


_ Et donc, R4… repris-je.

_ Ça veut dire qu’elle est très nettement recherchée. Et crois-moi, c’est une question de jours avant qu’elle ne soit prise. Tu la connais d’où ?

_ Aucune idée. J’ai dû la croiser quelque part…

_ Hein ? Mais comment tu savais qu’elle s’appelait Tilya ?

_ J’en sais rien, Janor… j’en sais rien du tout, et c’est ça aussi qui m’inquiète…


Il y eut un silence. On but un peu de café. Mon ami reprit :


_ On sait qu’elle vit dans Almarena. Cachée sans doute par ses amis terroristes.


Je soupirai.


_ Si tu as d’autres informations à son sujet, tu dois me les donner !

_ Je ne sais rien, sur elle. J’ai juste rêvé d’elle…

_ Écoute-moi, Lysak, tout ce que je sais, c’est qu’il vaut mieux oublier cette fille, ce n’est pas quelqu’un de bien.




***




Il pleuvait, cet après-midi-là. Pas beaucoup, certes, mais il pleuvait. C’était suffisamment rare pour attirer mon attention. Depuis 2012 et les premiers bombardements nucléaires, le climat avait très nettement changé. Le pays autrefois tempéré était maintenant en zone presque aride. L’eau nécessaire à la vie était apportée jusqu’au plus profond du cœur-cité depuis très loin dans le nord par des hydroducs solidement armés et défendus tout le long de leur trajet. Et quand il arrivait que des nuages noirs passent au-dessus de nous, c’était presque toujours pour de violentes averses orageuses. L’eau s’écoulait alors à toute allure jusqu’au cœur-cité où elle était rapidement captée, traitée et prête à être réutilisée. Parfois vendue, même ; exportée. Il y avait un marché de l’eau.


Mais aujourd’hui, il bruinait, simplement. Je ne me souvenais pas d’avoir vu cela depuis au moins deux ou trois ans. Une fois où il avait neigé, peut-être. Et cette bruine, ça m’avait donné envie de sortir ; ça me changerait sans doute les idées, de marcher simplement. J’oublierais Janor et ses préceptes insupportables.


J’hésitais ; d’un côté, j’avais envie de retourner sur les traces de mon rêve du matin. Descendre à nouveau à Almarena. Ça finirait bien par n’être plus un rêve… Et puis d’un autre côté, je crois que j’en avais peur. Peur aussi de ce dont Janor m’avait parlé, peut-être.



Je marchais au hasard, sous la bruine rafraîchissante, descendant doucement vers le cœur-cité. Almarena était encore bien loin, de toute façon. Je croisais quelques personnes qui, comme moi, déambulaient tête nue pour profiter de cette douce pluie en longeant d’un air rêveur les boutiques, presque toutes ouvertes, quand bien même on était dimanche. Je repensais encore à Tilya, à mon rêve de ce matin, plus réel que jamais, et à notre discussion avec Janor, lorsque mes yeux se posèrent par hasard sur une enseigne clignotante Dreamcatch. Sur un coup de tête, je me décidai à y aller. J’insérai mon badge dans le lecteur et entrai dans l’agence. Une charmante hôtesse m’accueillit avec un grand sourire commercial.


_ Bonjour monsieur Malech ! En quoi puis-je vous aider ?

_ Bonjour. Je… je voudrais… comment dites-vous… je voudrais retrouver un rêve…

_ Bien sûr, monsieur ; venez, installez-vous, nous allons dresser une fiche client. Car c’est la première fois que vous venez consulter Dreamcatch, n’est-ce pas ?

_ Oui.

_ Eh bien, pour cette première visite, nous vous offrons la gravure XVD.

_ Ah ? … Euh… ben… merci.

_ Je lis les informations portées sur votre badge, vous m’arrêtez en cas d’erreur ?


Elle se mit à égrener toute ma vie en quelques phrases, de ma naissance à mon dernier vaccin en date. Je ne l’arrêtai pas, malgré quelques faits imprécis. Elle compléta mon portrait en me dressant mon bilan médical et en me félicitant de n’être allergique à rien de connu, car à sa connaissance c’était devenu chose bien rare.


_ Je vais maintenant vous poser quelques questions à propos de l’opération que vous visez.

_ L’opération ?

_ La récupération de votre rêve.

_ Ah…

_ Soyez le plus précis possible dans vos réponses. Le bilan n’en sera que meilleur et l’opération plus rapide. Quand avez-vous fait ce rêve ?

_ Ce matin, vers 10 heures.


Elle tapota sur l’écran de son ordinateur.


_ Étiez-vous sous l’emprise d’une quelconque drogue ou d’alcool ?

_ J’avais pris des somnifères la veille au soir.

_ Dans quel but souhaitez-vous cette opération ?

_ Euh… Divertissement, ça va ?

_ Soyez plus précis.

_ Ok. J’ai rêvé que je faisais l’amour avec une fille géniale ; je voudrais garder une trace de ça.


Elle leva les yeux vers moi et me darda un sourire mutin.


_ Bon, c’était la question suivante ; décrivez-moi votre rêve.

_ Eh bien voilà, je suis allé me promener en ville, il y avait une fête, j’ai rencontré une fille géniale, nous avons fait l’amour, et je me suis réveillé, avec beaucoup de regrets…


Elle sourit encore.


_ Souhaitez-vous une retouche particulière à votre rêve ? Embellissement, dédramatisation, proximisation, modification de la tr…

_ Non.


Un couple entra dans l’agence à cet instant. L’hôtesse leur lança son immense sourire.


_ Bonjour madame Warner. Bonjour monsieur Warner. Je vous en prie, installez-vous en salle d’attente, je serai à vous dans quelques minutes.


Et elle reprit à mon intention :


_ Il me reste à vous faire attester ce questionnaire et votre demande d’opération.


Elle me tendit un lecteur d’empreinte optique que je portai à mes yeux.


_ Je vous remercie, monsieur Malech. Vous pouvez patienter quelques minutes en salle d’attente, le docteur Solomon va vous recevoir.



Et le docteur Solomon me reçut en effet quelques minutes après. Encore une charmante jeune femme. Dreamcatch choisissait bien ses collaborateurs… Elle me fit un dépistage hormono-sanguin et m’expliqua ensuite en quoi consistait l’opération. J’allais être endormi quelques minutes tandis qu’un neuro-tomodensitomètre analyserait et fouillerait en quelque sorte ma mémoire, traduisant chaque signal microélectrique synoptique par une information dimensionnelle, qui permettrait, peu à peu, de recréer mon rêve. J’acquiesçai gravement, même si je ne comprenais rien. Et puis, quelque peu inquiet, je demandai quand même :


_ Est-ce que c’est douloureux ?

_ Absolument pas. Vous ne ressentirez rien du tout à aucun moment.

_ Et quels sont les risques ?

_ Strictement aucun d’un point de vue physiologique, métabolique, neurologique ou somatique. Il y a en revanche un risque non nul d’échec de l’opération.

_ Ce qui veut dire ?

_ Que nous ne pourrons peut-être pas récupérer votre rêve ; ou seulement partiellement. Et dans ce cas, vous ne nous devrez bien entendu strictement rien et la société Dreamcatch s’engage à vous offrir deux rêves de votre choix.

_ Ah bon ? C’est possible, ça ?

_ Bien sûr. Vous êtes prêts ?

_ Allons-y.


Je me laissai guider jusqu’à un siège bardé de capteurs ; le docteur Solomon m’affubla d’un étrange casque qui venait jusque devant mes yeux.


_ Regardez attentivement les deux petites lumières rouges.


J’obtempérai. Et perdis connaissance.




***




Je me sentais tout bizarre en m’éveillant et j’avais mal à la tête. Je poussai un hurlement en ouvrant les yeux. J’étais allongé sur mon lit dans mon conapt. J’eus un nouveau spasme d’angoisse ; mon ventre se noua. Je recommençai à douter de tout. Qu’est-ce que je faisais ici ? Est-ce que j’avais encore rêvé une nouvelle fois ?


Je tournai les yeux vers l’écran à côté de moi : 15 h 32. Mais qu’est-ce qui m’arrivait ? Je tentai de me calmer quelque peu et de réfléchir. Je vérifiai que toutes mes affaires étaient là ; mon badge, mon argent. J’allai me passer la tête sous l’eau. C’était impossible que j’eusse encore rêvé…


Je cherchai rapidement sur mon ordinateur les coordonnées de l’agence Dreamcatch où j’étais allé et demandai la communication. L’hôtesse me répondit, celle qui m’avait accueilli.


_ Bonjour, monsieur Malech.

_ Bonjour, euh… dites, je suis passé à votre agence tout à l’heure et je crois que j’ai oublié mon portefeuille chez vous.

_ Euh… oui… attendez… Un instant, s’il vous plaît.


Je l’entrevis tapoter sur son écran.


_ Je vous demande pardon, monsieur Malech, mais je n’ai aucune trace de votre visite. Vous dites que vous êtes passé aujourd’hui même ?


Je me sentis blêmir. Je bafouillai un mot d’excuse et coupai la communication. C’était impossible ! Impossible ! Tout cela ne pouvait pas n’être qu’un rêve ! Avec un soupçon, j’allai chercher la notice des somnifères que j’avais pris la veille. Peut-être que j’étais simplement victime d’un délire d’hallucination… Mais rien de particulier n’était signalé. Je revins près de mon lit et appelai Janor. Pour au moins qu’il me confirme qu’il était bien passé me voir.


_ Salut Lysak.

_ Janor, je suis en train de péter les plombs ! Je crois que je continue de faire des cauchemars dans tous les sens. Tu es bien passé me voir, tout à l’heure, je ne l’ai pas rêvé, ça ?

_ Bah bien sûr que je suis passé, tu ne t’en souviens plus ?

_ Si, si, je m’en souviens ! Mais je me souviens aussi d’autres trucs que j’ai faits ensuite, et visiblement, je ne les ai pas faits !

_ Qu’est-ce que tu racontes ?

_ Je suis allé…


Je m’arrêtai.


_ Tu es allé ?


J’étais muet. Je refusais d’admettre que j’étais fou. Je ne savais plus à quoi me fier.


_ Écoute, Lysak, je crois sincèrement que tu devrais consulter un psychiatre. Si tu veux, j’en connais un tr…


Je rompis la communication. Non ! je n’étais pas fou ! Cette fois, je retournerais en ville, je retournerais à Almarena, et je retournerais chez Dreamcatch, et j’emporterai de quoi filmer. Ou mieux encore, il fallait que j’y aille avec quelqu’un. Mais pas Janor ! Lui, il me croyait fou, c’était sûr. Alors peut-être Nolos, mon collègue de travail…



_ Salut, Nolos.

_ Ah, Lysak, salut ! Alors, qu’est-ce que tu fais de beau en ce dimanche pluvieux ?

_ Dis, je suis désolé de t’embêter mais j’ai besoin que tu me rendes un service. Est-ce que tu peux m’accompagner en ville ?

_ Tout de suite ?

_ Oui, s’il te plaît.

_ Euh, ben, ça m’arrange qu’à moitié, mais…

_ Je suis désolé, mais il m’arrive des trucs bizarres, je te raconterai.

_ Ok, bon… retrouve-moi chez moi dans une demi-heure.

_ Merci.



J’expliquai en détail à mon collègue mes histoires de rêves à répétition, mes délires et mes hallucinations. Il commença par rigoler, mais mon inquiétude dut finalement l’émouvoir.


_ Et alors ? Qu’est-ce que tu veux faire ?

_ Je veux retourner à Almarena, dans ce bar où je suis sûr d’avoir mis les pieds avec Tilya. Mais je ne veux pas y aller seul, j’ai trop peur de me retrouver encore dans mon lit dans deux heures. Et ensuite, je repasserai chez Dreamcatch.


Le funiculaire nous emmena en quelques minutes jusqu’aux hauteurs d’Almarena ; et nous descendîmes ensuite vers le cœur-cité, nous enfonçant peu à peu dans cette espèce de brume oppressante. Je reconnaissais trop bien les lieux pour les avoir simplement rêvés. J’en étais sûr. Nous parvînmes rapidement jusqu’au pied de l’immense Enora Building où Tilya m’avait conduit. Je reconnus celui des nombreux accès du rez-de-chaussée qui menait dans le pub où j’étais entré avec elle. Tout semblait fermé. Les volets étaient rabattus.


_ Attends, il y avait un code…

_ Ben dis donc, il était précis, ton rêve ! observa Nolos.


Trois coups, puis deux ; je me souvenais de Tilya l’ayant fait sous mes yeux. Je tambourinai dans la porte, mais celle-ci s’ouvrit dès mon premier coup ; elle n’était pas fermée. Je la poussai complètement puis nous entrâmes. Une odeur de brûlé nous assaillit. Il faisait parfaitement sombre.


_ Hé ! Y a quelqu’un ? Tilya ?


Nolos appuya sur un interrupteur. Une lumière blafarde éclaira vaguement la pièce. Mon ami hurla d’horreur en même temps que moi : plusieurs corps noircis gisaient effondrés sur le plancher de la salle de bar.


_ Je me tire ! beugla Nolos. Je veux pas être mêlé à tes histoires !


Il sortit. Je le suivis en tirant la porte après moi. Il était déjà en train de marcher à toute allure, remontant sans doute vers la station de funiculaire.


_ Attends, Nolos !

_ Amène-toi ! cria-t-il sans se retourner.

_ Mais…


Je fus soudain saisi par les bras ; une main se plaqua sur ma bouche. Deux types portant foulards et chapeaux m’entraînaient sans un mot à l’écart de l’artère principale. Je me débattis, mais ils étaient plus forts que moi. Ils me portèrent quasiment jusqu’à un passage étroit complètement sombre, entre deux tours serrées, où l’on ne devinait la lumière du jour que sur un petit coin de ciel, tout en haut, à travers la brume. L’un d’entre eux me plaqua contre un mur ; l’autre sortit une arme blanche et s’approcha d’un air menaçant.


_ Tu es Lysak Malech ?

_ Qu… qu’est-ce que vous me voulez ?

_ Fais ta prière ! Je vais te faire la peau !

_ Mais pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

_ Tu nous as balancés !

_ Hein ? Mais je ne sais même pas de quoi vous parlez ! Je… je suis venu pour trouver Tilya !


Il s’approcha encore et leva son poignard vers ma gorge.


_ Au secours ! hurlai-je. À l’aide !


De sa main non armée, il m’asséna un grand coup de poing en pleine tête.




***




Je repris connaissance dans un lit doux et soyeux, dans une pièce sans ouverture, vaguement éclairée ; j’avais un peu mal à la tête. Et juste à côté de moi, dans le lit, se trouvait Tilya, nue, appuyée sur un coude, et qui me caressait doucement le visage.


_ Qu’est-ce que… où sommes-nous ?

_ Chhhut ! Tout va bien, nous sommes en sécurité, me chuchota la magnifique jeune femme.


Je regardais autour de nous. C’était une toute petite pièce sombre qui paraissait avoir été creusée dans la roche. Il faisait moite. Nous devions être quelque part sous terre. Une lumière blafarde éclairait vaguement le lit et une petite armoire, seuls meubles de ce qui ressemblait finalement à une chambre. Et la soufflerie d’un antique système de ventilation achevait de donner à l’ensemble une ambiance oppressante.


_ Mais comment…

_ Tu auras bientôt toutes tes réponses, m’interrompit-elle. Mais pour l’instant…


Elle m’enjamba pour venir s’allonger sur moi, ses seins fermes et lourds s’appuyant sur mon corps ; elle m’embrassa à pleine bouche.


_ Fais-moi l’amour, Lysak. Sauvagement…


Mon instinct bestial reprit le dessus pour quelques minutes. On fit de nouveau l’amour. Non, on baisa, plutôt. Fort et vite. Et lorsqu’elle fut satisfaite et se laissa choir à mes côtés en soupirant profondément, lorsque moi je fus vidé et partiellement libéré de mes pulsions animales, toutes mes questions me taraudèrent à nouveau. Je ne savais même pas par où commencer. Je lui caressai doucement les seins en me décidant à demander les choses comme elles me venaient.


_ Où sommes-nous ?

_ Dans ma chambre, dans l’un des sous-sols de l’Enora Building.

_ Comment suis-je arrivé ici ?

_ Ce sont mes frères qui t’ont amené là, pour te protéger.

_ Tes frères ?

_ Mes compagnons. J’appartiens à une petite association qui vise à défendre les intérêts de l’humanité contre ceux de l’économie, de la politique et de la guerre.

_ Vous êtes des terroristes ?


Elle sourit.


_ Non, nous ne voulons pas la terreur ni la haine ou la violence ; nous voulons un monde plus juste, plus équitable, plus humain, plus libre…

_ Et qu’est-ce que ça a à voir avec moi ?

_ Rien.

_ Alors qu’est-ce que je fais là ?

_ Tu me cherchais, non ? Eh bien tu m’as trouvée… et nous avons fait l’amour… que veux-tu de plus ?

_ Mais… je comprends rien… Je ne sais même pas d’où je te connais ! Je t’ai vue en rêve, c’est tout…

_ Oui, et je t’y ai vu aussi.

_ Mais c’est impossible !

_ C’est étrange, la puissance de nos rêves…


Je tentai de réfléchir.


_ Mais quand je t’ai retrouvée, ce matin, dans cette… cette soirée… je ne rêvais pas ! Tu m’as bien emmené, dans un pub, nous avons bien…


Tilya resta un instant silencieuse, mais j’eus l’impression que ses yeux se mouillaient. Elle finit par détourner le regard.


_ Dis-moi seulement si je suis devenu fou…


Elle prit une profonde inspiration et sembla un instant chercher ses mots.


_ Non, tout est de ma faute !


Elle éclata en larmes. Je la pris dans mes bras, la serrai contre moi.


_ Quand je t’ai vu sur cette piste de danse, ce matin, j’ai cru, moi, devenir folle. Je t’avais vu en rêve, la veille, et je te voyais là arriver devant moi. J’ai eu envie de concrétiser mon rêve. Toi aussi, visiblement. Je t’ai emmené au Libertad, où je savais qu’on serait tranquilles. Mais je n’aurais pas dû.


Elle réprima un nouveau sanglot.


_ Mes frères… enfin, mes compagnons se sont montrés soupçonneux à ton égard. Cet endroit est notre repaire et… plusieurs d’entre nous sont recherchés par la Garde Gouvernementale. Normalement, pour tous ceux qui franchissent le seuil du Libertad, c’est la lutte avec nous ou la mort.

_ Hein ? Mais enfin, c’est un troquet ! Vous flinguez quand même pas tous les clients.

_ Y a pas de clients, c’est tout le temps fermé, c’est rien qu’une devanture… Et moi, je ne voulais pas ta mort, et je ne voulais pas non plus t’embrigader avec nous ; on ne se connaissait même pas, j’avais juste rêvé de toi… Je ne sais même pas comment c’est possible, puisqu’on ne s’est sans doute jamais vus avant, mais c’est comme ça… Je ne savais rien de toi, je savais juste que j’avais aimé te voir en rêve ! Et… j’avais aimé aussi te voir en vrai !


Elle renifla doucement et s’essuya les yeux.


_ Je ne pouvais pas t’obliger à rester ; je ne voulais pas non plus ta mort. J’ai réussi à convaincre mes compagnons ; nous t’avons endormi et ramené chez toi, allongé dans ton lit. Nous avons espéré que tu te dises simplement que c’était encore un rêve.

_ Eh ben ça a failli marcher…


Elle éclata de nouveau en larmes et sanglota :


_ Mais on n’aurait jamais dû faire ça ! Je n’aurais jamais dû t’emmener au pub ! À cause de moi, et par ta faute involontaire, il y a eu une descente de flics au repaire. Je ne sais pas comment ils ont fait, mais ils connaissaient le code pour entrer. Et la seule personne qui m’ait vu le faire, c’est toi… Voilà pourquoi les autres voulaient te tuer.

_ Mais j’ai rien dit, moi, j’te l’jure !

_ Non, toi tu n’as rien dit ! Mais c’est tes rêves, qui ont parlé. Deux des nôtres étaient chargés de te surveiller ; ils t’ont suivi jusque dans l’agence Dreamcatch…


Je repensais au couple que j’avais vu entrer juste après moi dans l’agence… Monsieur et madame Warner…


_ Mais ils n’ont pas imaginé que ça pourrait aller aussi loin, et ils n’ont pas su intervenir à temps…

_ Comment ça ? Qu’est-ce qui s’est passé à l’agence ?

_ Je ne sais pas exactement. Mais Minio et Laurina ont vu soudain débarquer des dizaines de sbires de la GG, comme par enchantement. Et moins d’une heure plus tard, le Libertad était attaqué. Ils ont tiré sans sommation, ils ont abattu sept des nôtres qui ne se défendaient même pas ! Et puis ils ont emmené tous ceux qu’étaient pas morts. Personne n’a pu fuir, juste Alphaïs qui était sur le point d’entrer au pub quand il a vu les flics débarquer. Il a assisté de loin à toute la scène mais n’a rien pu faire…


Elle pleura de nouveau. J’étais moi-même pas très fier. Je comprenais pourquoi les deux gars qui m’avaient attrapé voulaient me buter. Et c’était sans doute encore à Tilya que je devais la vie.


_ Et c’est encore toi qui m’as sauvé la vie ?

_ Oui… bafouilla-t-elle entre deux sanglots.

_ Mais pourquoi, Tilya ? Pourquoi ?

_ Je… je ne sais pas… il y a ce rêve… si fort… et… je ne crois pas au hasard ! Et puis j’ai vraiment aimé notre contact, être près de toi, ce matin, je me sentais bien, heureuse un court instant…


Elle éprouvait pour moi les mêmes sentiments étranges et indescriptibles que je ressentais pour elle. J’avais le ventre noué ; j’avais presque la nausée, même. À cause de moi, et à cause d’elle, à cause d’un rêve, plusieurs personnes étaient mortes, plusieurs autres prisonnières. Mais comment était-ce possible ? Que s’était-il passé à l’agence Dreamcatch ? Ils avaient réussi à récupérer mon rêve, sans doute… oui, et alors… alors ils avaient constaté que c’était pas un rêve, surtout ! Mais que j’avais effectivement rencontré des personnes bel et bien réelles. Oui et bien sûr ! Comme tous les réseaux étaient reliés aux serveurs gouvernementaux, ils auraient réalisé facilement qu’il s’agissait de personnes recherchées, de présumés terroristes… Ils n’avaient plus eu qu’à suivre la piste de ma mémoire et m’abandonner encore dans mon conapt à croire une énième fois avoir cauchemardé…


_ Je… je suis désolé, Tilya… je ne pouvais pas savoir.


Elle se serra encore contre moi.


_ Je ne t’en veux pas ! C’est à moi et à moi seule que j’en veux.


J’eus soudain une pensée horrible…


_ Janor ! m’écriai-je.

_ Hein ?

_ Un ami d’enfance… qui travaille maintenant aux Renseignements. J’espère que c’est pas lui qui est derrière tout ça… Je ne pourrais jamais lui pardonner !


Il savait dès le départ, pour Tilya. Il savait que je la cherchais, il savait qu’elle faisait partie d’une organisation terroriste, il était sur la piste…


_ Avez-vous vu les flics qui ont fait la descente ?

_ Non, ils étaient vêtus comme pour la guerre ! Ils sont venus pour tuer !

_ Mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’on vous reproche qui mérite ça ?

_ Je… c’est un peu long à expliquer, sans doute, mais disons rapidement que nous nous sommes rendus coupables d’attentats visant le gouvernement.

_ D’attentats ? répétai-je.

_ Oui, mais jamais nous n’avons tué ! Attentats contre des bâtiments, contre des systèmes de données, contre des banques gouvernementales, mais il n’y a jamais eu la moindre victime…


Je respirai encore profondément. Je ne savais que faire. Tilya me faisait peine à voir ; j’avais malgré tout plusieurs morts sur la conscience. Je détestais par-dessus tout les méthodes des services du Renseignement, et d’avoir été leur jouet me faisait presque vomir.


_ Mais maintenant il va y en avoir ! reprit soudain Tilya d’un ton véhément, en essuyant une nouvelle fois ses larmes. Ses traits s’étaient durcis.

_ De quoi ?

_ Des victimes ! Leur crime ne restera pas impuni. C’est la guerre, qu’ils ont déclenchée !


Elle se leva du lit. Je dévorai du regard son corps sublime tandis qu’elle s’habillait en hâte.


_ Où vas-tu ?

_ À notre QG. Nous devons préparer une riposte.

_ Et moi ? Je fais quoi ?

_ Comme tu veux. Tu peux t’en aller et disparaître, ou venir avec moi. Si tu t’en vas, je peux te fournir de faux papiers ; le mieux que tu aies à faire est sans doute de changer d’identité.

_ Non, je veux rester avec toi !


Elle me fixa du regard. Intensément. Je me levai à mon tour et l’embrassai en la serrant contre moi.


_ Et je veux prendre part à votre vengeance ! Je ne supporte pas d’avoir été utilisé comme ça !


Elle me repoussa doucement par les épaules et darda encore ses yeux dans les miens.


_ Tu es vraiment sûr ?

_ Oui. Je ne te quitte plus. Je t’ai cherchée toute ma vie, j’en suis sûr…

_ Oh tu peux pas savoir comme ça me fait chaud au cœur de t’avoir près de moi !


On s’étreignit encore. Puis je m’habillai en hâte et la suivis à travers un dédale de couloirs creusés à même le roc et la terre, très faiblement éclairés et où suintait partout l’humidité. Il y avait de nombreuses portes comme celle d’où nous étions sortis. Je devais être au fin fond du repaire de leur groupuscule, qu’ils avaient dû creuser au fur et à mesure sous les fondations du building.


_ Comment s’appelle votre groupe ?

_ Pumpja.

_ Et ça veut dire quoi ?

_ Pour un monde plus juste aujourd’hui. Ça fait un peu utopiste, sans doute…

_ Vous êtes nombreux ?

_ Jamais assez… Mais de plus en plus de gens sont excédés par les méthodes abusives du Renseignement, qui profite de l’état de guerre pour violer nos libertés.

_ C’était il y a vingt ans qu’il aurait fallu lutter…

_ Oui, mais j’étais trop petite. Mes parents ont été tués lors des premiers bombardements ; nous habitions en Province, dans un village. Ces zones-là n’étaient pas épargnées. Il n’y avait que les villes d’épargnées…


Je m’étais arrêté de marcher en entendant ses paroles. Elle se retourna finalement.


_ Qu’y a-t-il ?

_ Moi aussi, mes parents ont été tués au début de la guerre… moi aussi je vivais en Province dans une zone qui n’a pas été épargnée… C’est… c’est incroyable…


Elle revint vers moi et nous nous embrassâmes encore. J’étais en symbiose parfaite avec cette fille. Et nous avions jusqu’au même passé. J’étais plus déterminé que jamais. Je suivrais Tilya jusqu’au bout du monde, même s’il me fallait devenir un terroriste et lutter contre le pouvoir en place. Je ne m’étais jamais imaginé devoir le faire, mais maintenant que j’étais au pied du mur, cela m’excitait presque. On se remit en marche dans le dédale de couloirs.


_ Quel âge tu as ?

_ 29. Et toi ?

_ Incroyable ! Encore une chose que nous avons en commun… décidément…

_ Nous sommes arrivés, déclara-t-elle en s’immobilisant devant une grande porte. Écoute, le mieux c’est que tu ne dises rien, ne réagis pas aux provocations des autres, je m’occupe de tout. Je vais te présenter à mes chefs et leur expliquer que tu nous soutiendras et nous suivras.


Elle composa un code sur la serrure électronique et poussa la lourde porte métallique. J’entrai après elle. C’était une grande salle également creusée dans la roche, remplie de nombreux terminaux de réseaux. Plusieurs personnes étaient attablées au centre de la pièce et paraissaient être en train de discuter, mais s’arrêtèrent immédiatement en nous voyant. D’autres, occupées sur les ordinateurs, ne firent pas attention à nous.


_ Salut, lança Tilya d’un ton nonchalant en s’avançant dans la pièce. Je vous ai amené Lysak.


Je la suivis comme son ombre. Tout le monde me dévisageait atrocement. Un grand type baraqué se leva et s’approcha de moi. J’avais l’impression de l’avoir déjà vu, peut-être à la rave dans Almarena où j’avais rencontré Tilya… mais il n’avait pas alors ce regard qu’il posait à l’instant sur moi, plein de haine et de mépris. Je soutins son regard un instant. Il fit mine de me décocher un coup de poing mais Tilya retint son bras.


_ Il n’y est pour rien, Bron ! Tout est ma faute. Tu le sais très bien. Et vous tous aussi, vous le savez !


Un autre type à la table acquiesça vaguement. Les autres ne bronchaient pas.


_ Et alors ? beugla le géant qui me faisait face.

_ Alors je veux m’engager avec vous ! fis-je abruptement. Votre combat est le mien ! J’ai été le jouet des Renseignements, je veux prendre part à votre vengeance.


J’aperçus Tilya qui me parut se mordre les lèvres. Qu’est-ce qu’elle était belle quand elle doutait ! Une fille à la peau noire se leva et s’approcha de moi à son tour.


_ Et qu’est-ce que tu sais faire, Lysak ? Et pourquoi on te ferait confiance ? Et qu’est-ce que tu nous apporteras ? Et quelles raisons tu as de nous rejoindre ?

_ Ma première raison, je vous l’ai donnée ; et ma seconde, elle est à côté de moi, dis-je en désignant Tilya. Pour le reste, quoi que je dise, vous ne serez pas convaincus.

_ On ne risque rien à essayer, reprit Tilya.

_ Si ! objecta Bron, le grand costaud. Une nouvelle trahison…

_ Je ne vous ai pas trahis ! Du moins pas volontairement.


Ils restèrent tous silencieux un moment.


_ Tilya, trancha finalement l’autre fille, tu devras répondre de lui…




***




Au moins, leur plan ne manquait pas d’ambition. Il était simple, finalement : faire sauter les canalisations d’évacuation et de traitement des eaux du cœur-cité, ainsi que les vannes régulant celles qui apportaient l’eau. Selon leurs évaluations, en moins d’une journée, tout le centre de la mégapole serait recouvert d’eau. Il ne restait plus qu’à le mettre en œuvre, et ça, c’était moins simple. Il fallait du monde partout ; plusieurs équipes pour les explosions, d’autres pour couvrir les précédentes et neutraliser d’éventuelles réactions de la Garde Gouvernementale. Et d’autres encore pour prendre simultanément le contrôle de la chaîne de télévision de la Cité et annoncer la catastrophe imminente, ceci afin de sauver le maximum de vies humaines. Leur but n’était pas de faire périr, mais bien de ruiner la cité. Certaines équipes seraient plus mises à mal que les autres ; et certaines avaient un objectif bien plus capital pour la réussite de leur plan. Ils étaient en train de se répartir les rôles, de vérifier toutes leurs tâches.


_ Il reste un problème, expliqua un type qui se faisait appeler Bal et qui paraissait être plus ou moins le cerveau du groupe. Nous devons réussir à bloquer, au moins un très court instant, le Service Central des Données de Sécurité du Département des Renseignements. Sans cela, nous ne pourrons jamais approcher tous ces points névralgiques sur lesquels nous devons agir.

_ Et alors ? Comment on va faire ça ? demanda une femme.

_ C’est le point précis qu’il nous reste à déterminer. L’une de nos équipes devra s’introduire dans le Département, accéder aux deux serveurs centraux de surveillance, celui qui commande les caméras et celui qui commande les grilles d’accès…

_ Et les faire sauter ! cria Bron, le géant.


Bal respira longuement.


_ C’est une possibilité, mais je crois que ça nous laissera vraiment peu de répit, reprit Bal. Le Département a déjà paré à cette éventualité. Si on en désactive un, il y a immédiatement une autre machine qui prend le relais.

_ Qu’est-ce qu’on a d’autre comme possibilité ?

_ Les paralyser ; les faire tourner en boucle sur des problèmes insolvables, les assaillir de requêtes, ce genre de trucs. Mais comme c’est sans doute les systèmes les plus sécurisés du pays, c’est pas gagné.

_ Alors il reste à connaître le délai de ce « immédiatement ». Au bout de combien de temps la seconde machine prendra le relais…

_ Oui et il reste aussi à parvenir à s’introduire aux Renseignements. Y entrer, déjà, ensuite atteindre le local des serveurs… au moins, déjà, ils sont au même endroit, si j’en crois le plan qu’on est parvenu à établir… et enfin, trouver un moyen de les désactiver. Tout ça en un temps bien précis pour que la panne se produise exactement au bon moment.


Plusieurs soupirèrent profondément. Tilya se tourna vers moi et me demanda à voix basse :


_ Tu ne m’as pas dit que tu avais un ami qui travaillait aux Renseignements ?

_ Si, c’est vrai.

_ Et tu ne crois pas que…


Je tentai de réfléchir rapidement. Ça m’ennuyait de devoir utiliser Janor et notre amitié. Mais d’un autre côté, lui ne s’était pas gêné avec moi… et si ce n’était pas lui, c’était tout comme…


_ Oui, hasardai-je, j’ai peut-être un début de solution.




***




Rien n’était joué. Le déclenchement précis des opérations était prévu pour 13 heures le surlendemain. À cet instant, toutes les équipes se mettraient en place. Et moi, je devais m’introduire au Service des Renseignements. Ça emmerdait un peu tout le monde que je sois seul sur cette tâche, mais d’une part, presque tous parmi eux étaient recherchés, et d’autre part Janor ne me laisserait jamais entrer avec quelqu’un qu’il ne connaissait pas. Déjà seul, c’était pas gagné…


Ensuite, je disposais d’une heure pour parvenir à atteindre les serveurs et à trouver un moyen de les désactiver. Et à 14 heures précises, je devais les déconnecter. Bal m’avait donné toutes les indications dont il avait connaissance, m’avait longuement montré les plans du bâtiment, et il estimait à plus ou moins une minute le temps nécessaire à une seconde machine pour prendre le relais après la désactivation de l’un ou l’autre des serveurs. Ça laissait aux équipes de destruction une trentaine de secondes pour agir, maîtriser les gardes s’il y en avait, mettre en place les détonateurs, s’éloigner. Et dans le même temps, une autre équipe interviendrait à la chaîne de télévision.


Chacun devait maintenant bien maîtriser sa propre partie. Je m’étais fait fort de pouvoir entrer au Service des Renseignements, et cette partie-là ne serait sans doute effectivement pas un problème. Mais après… Il me faudrait me débarrasser de la présence de Janor, trouver le local des serveurs, y entrer sans me faire repérer, les déconnecter. Et impossible de communiquer avec l’extérieur, même en ondes courtes, ce serait immédiatement découvert. Ensuite, si jamais j’y arrivais, il me faudrait encore sortir… Et c’était inenvisageable de rentrer avec une arme. Ou alors quelque chose de très discret…




Je me rendis au travail le lendemain, pour ne pas éveiller de soupçons quant à mon absence. Nolos me pressa de questions ; je lui racontai que les types qui m’avaient assailli voulaient juste me dérober mon argent mais ne m’avaient fait aucun mal. Je fis mon travail normalement mais sortis dès que possible pour filer chez moi demander à Janor si je pouvais lui rendre visite demain sur le temps de midi à son nouveau boulot. Il ne parut pas se méfier. Je fonçai ensuite à Almarena rejoindre le repaire en sous-sol où m’attendait Tilya. J’avais passé la nuit avec elle, une nuit de pur bonheur, comme ça ne m’était jamais arrivé, et nos retrouvailles furent encore autant de plaisir.


Les autres, par contre, n’avaient pas du tout confiance en moi. À part Bal et Tilya, et un ou deux autres, tous étaient horrifiés à l’idée que tout leur plan ne repose que sur moi. Je tentai de les rassurer, de les garantir de mon soutien sans condition, de mon adhésion totale à leur cause, mais ils restaient perplexes. Mais Bal sut les calmer d’une autre manière.


_ Et qu’est-ce qu’il se passera s’il échoue, hein ? s’énervait Bron.

_ Eh bien il se passera rien, voilà tout. Tout le monde rentrera à la maison, nous aurons tous échoué, mais il n’y aura aucune conséquence… excepté pour toi, ajouta-t-il en me regardant, avant de reprendre : les équipes en place devront dans tous les cas attendre la désactivation des serveurs pour intervenir.

_ Et comment on saura qu’il est temps d’agir ?

_ Moi je le saurai. Je ne bougerai pas d’ici et je pourrai voir si les serveurs de surveillance sont désactivés ou non. À cet instant, je vous beepe.




***




Tilya s’inquiétait pour moi ; elle avait peur que je ne réussisse pas, ou encore que je ne parvienne pas à sortir ensuite. Je tentai de la rassurer ; elle me fit promettre de la retrouver là ensuite. Qu’on pourrait continuer à être ensemble, à s’aimer, à faire l’amour.


Elle, elle serait avec trois autres dans l’équipe qui devrait intervenir à la chaîne de télé. Son job n’était guère plus facile que le mien, mais ils étaient quatre, et d’eux ne dépendait pas la réussite des opérations.


La soirée et la nuit qui suivirent furent encore pur plaisir. Je me sentais bien avec elle ; et c’était au-delà du sexe, j’avais l’impression qu’on s’entendait à merveille. Elle était ma plus grande motivation, bien devant la vengeance ou la cause que j’étais censé avoir embrassée.




***




Le lendemain était le grand jour, celui où tout devait se jouer. Tilya et moi nous séparâmes dès le lever du jour, nous promettant de nous retrouver quelques heures plus tard, après la réussite du projet. D’un côté, j’étais effrayé, et d’un autre, j’étais excité, presque heureux. Mais surtout, il y avait Tilya.


À 8 h 50, de chez moi, je contactai mon employeur en lui racontant que j’étais souffrant et que je filais consulter un médecin. Puis je retournai au repaire me préparer comme il se devait. J’étais censé aller déjeuner avec Janor, aussi tentai-je à tout hasard d’emporter un couteau, que je mettrais dans mon sac avec une baguette de pain et un pot de rillettes ; on verrait bien. Bal m’avait fait préparer divers autres trucs.


Une bouteille d’eau en organoplastique accompagnée d’une petite capsule sphérique transparente de 2 ou 3 cm de diamètre qu’il me demanda de manipuler avec beaucoup de précautions ; il plongea la boule dans la bouteille et la referma. Il m’expliqua que la boule contenait de l’iodure d’hydrogène, qui, une fois mélangé à l’eau, donnerait de l’acide iodhydrique, extrêmement puissant et corrosif. Si j’en avais besoin, je n’aurais plus qu’à faire imploser la boule en augmentant fortement la pression autour de la capsule : en comprimant assez fort la bouteille, la membrane extrêmement fine de la boule cèderait, le gaz se mélangerait à l’eau et j’obtiendrais de l’acide.


Une autre petite bouteille, qui paraissait vide, mais contenait du sévoflurane, un gaz parfaitement incolore mais puissamment anesthésiant.


Une troisième qui contenait du jus de fruits bourré de somnifères.



_ Avec tout ça, dit-il, tu devrais pouvoir t’en sortir. Tu pourras endormir qui tu voudras, soit avec les somnifères, soit avec le gaz. Et si c’est comme je crois, l’acide peut peut-être te servir à désactiver le serveur. Ou bien encore à forcer une serrure trop gênante.




***




Juste avant midi, j’arrivai devant le bâtiment du Service des Renseignements. Pour commencer, deux gardes gouvernementaux barraient l’entrée. Je m’approchai d’eux.


_ Bonjour.

_ Bonjour, citoyen. Que désirez-vous ?

_ Je dois retrouver un employé à son bureau, j’ai rendez-vous avec lui. Il s’agit de Janor Fulton.

_ Avez-vous une convocation ?

_ Euh… non, mais…

_ Alors vous ne pouvez pas entrer, je suis désolé, citoyen.

_ Mais… nous devions nous r…

_ N’insistez pas, c’est inutile.

_ Contactez-le, me conseilla l’autre garde, et demandez-lui de vous fournir une convocation.


J’en étais à me dire que ça commençait bien lorsque Janor sortit du bâtiment et me fit un grand signe. Il vint jusqu’à nous et expliqua au garde que j’étais son ami et qu’il se portait garant de moi. Un soupçon de repentir me traversa le cœur par avance. Le garde ne voulut toutefois rien savoir tant qu’il n’avait pas son document. Janor ronchonna mais fut bien forcé de retourner le faire faire. Pendant ce temps, les gardes souhaitèrent vérifier le contenu de mon sac et celui de mes poches. L’un d’entre eux me fit passer sous un portail électrochimique pendant que l’autre procédait à l’examen de mes affaires.


_ Vous ne pouvez pas rentrer avec ceci, me dit-il en exhibant mon gros couteau.

_ Hein ? Mais c’est juste pour mon repas, je dois déjeuner avec mon ami… regardez, y a rien, dans mon sac, y a que de la bouffe et des boissons.


Les deux gardes se dévisagèrent un instant. Janor revint sur ces entrefaites, avec un bon électronique de convocation établi à mon nom.


_ Voilà ! maugréa-t-il. C’est fait. Excuse-moi, Lysak.

_ T’en fais pas, c’est normal…

_ Monsieur, intervint un garde en désignant mon couteau, votre ami citoyen n’est pas autorisé à rentrer avec ceci.

_ Qu’est-ce tu fais avec ça ? me demanda Janor.

_ Ben, c’est pour mon sandwich…

_ Ah oui, quand même… Mais je peux aussi t’inviter à manger, tu sais… Dans tous les cas, laissez, messieurs, je vous assure que je me porte garant de monsieur Malech.


Les gardes se dévisagèrent un instant ; je baissai les yeux en essayant de ne pas penser à ce que j’allais faire. Janor m’accueillait à bras ouverts, j’allais le trahir… Mais je me repris en pensant à Tilya, et à ce que les Gouvernementaux avaient fait au Libertad, et m’avaient fait à moi.


_ Allez-y, citoyen. Vous pouvez entrer.




***




À 12 h 20, nous étions dans son bureau, une belle petite pièce meublée d’armoires et de plusieurs fauteuils en plus d’une grande table de travail, avec un petit coin douche-lavabo-wc attenant. On devait s’y sentir bien, pour bosser. C’était autre chose que mon misérable coin de table à mon boulot à moi.


Je tentais de discuter le plus naturellement du monde avec Janor ; de m’intéresser à ce qu’il faisait, à ses nouvelles fonctions, à comment il allait… J’espérais que ça ne durerait pas trop longtemps ; je me sentais résolument mal à l’aise. J’avais le ventre noué ; et je regardais toujours ma montre, à la dérobée. Il était 12 h 45 quand il me proposa :


_ Je t’invite à déjeuner au restau du Service ?

_ Euh… non, je ne crois pas. Tu sais, je ne vais pas pouvoir rester longtemps, je reprends le travail bientôt. Je voulais juste bavarder avec toi un petit peu.


En farfouillant dans mon sac pour en sortir la nourriture, je poursuivis :


_ Si ça ne te gêne pas, je vais manger mon sandwich devant toi ; et tu pourras aller au restau après, dès que je serai parti…

_ Comme tu veux. Mais c’est un peu dommage…

_ Tiens, avant, on va trinquer ensemble, à ton nouveau boulot.

_ Non, je vais pas boire d’alcool, tu sais.

_ Moi non plus, mais regarde, j’ai apporté du jus de fruits.

_ Ah bah si c’est sans alcool, volontiers. Attends, je dois avoir des verres…


Il sortit deux verres d’un petit placard. Je les remplis de mon orangeade bourrée de somnifères. On leva nos verres.


_ À ton nouveau job !


Je fis semblant de boire. J’avais mal au ventre de le trahir de la sorte. Il vida presque son verre tandis que le mien restait plein. Mais je me donnais une contenance en mangeant mon bout de pain en même temps. Il continuait à parler ; de son boulot, de son spécial-conapt… Je ne l’écoutais plus. Je regardais ma montre en mastiquant et en pensant à Tilya.


_ Oh, je me sens tout bizarre… grommela-t-il enfin, après d’interminables minutes.

_ Quelque chose ne va pas ? demandai-je en feignant la détresse.

_ J’sais pas trop… sans doute juste un coup de mou.


Il dodelinait déjà de la tête.


_ Je vais me passer un peu d’eau sur le visage, ça va me faire du bien.


Il se leva, mais retomba presque instantanément en arrière.


_ Hé mais c’est quand même pas ton jus de fruits, là…


Il se frotta le visage et les yeux.


_ Je… Lysak…


Et pouf ! il tomba en arrière pour de bon. Je soupirai de soulagement. Une première étape de franchie. Et maintenant, il allait falloir compter sur ma discrétion et ma chance. Je remis le reste d’orangeade dans la bouteille, refermai mon sac. Puis je fouillai Janor pour trouver ses deux badges, le sien propre et celui du Département des Renseignements. J’allais même tout compte fait lui emprunter son costume. Nous étions à peu près de la même taille, ça irait sans doute. Je le dévêtis rapidement, ôtai mes habits et enfilai les siens devant la glace de son coin lavabo. Je respirai un grand coup, me passai de l’eau sur le visage, en bus une rasade. Allez !




***




À 13 h 10 je sortis du bureau de Janor, vêtu de ses habits et portant une paire de lunettes noires et une casquette que j’avais trouvées dans un placard de son coin-douche. J’avais pris son badge et caché le mien au fond de mon sac. J’essayais de ne pas trembler en refermant la porte derrière moi. Il y avait probablement des caméras partout ; je devais donner l’impression de savoir précisément où j’allais. Je fis des efforts pour me rappeler tout ce que j’avais vu avec Bal du plan du bâtiment.


Le bureau de Janor se trouvait au troisième étage et je devais me rendre aux niveaux inférieurs, dans l’aile est de l’immeuble. En essayant d’affecter un air sûr de moi et détendu, je pris le chemin inverse de celui que j’avais emprunté en suivant mon ami lorsque j’étais arrivé. Jusqu’aux ascenseurs. Avec un nœud au ventre, je saluai d’un vague signe de tête une femme que je croisai.


_ Tu vas manger ? me demanda-t-elle.


J’acquiesçai d’un vague :


_ Hm hm…

_ Eh bien bon ap !

_ Merci, bredouillai-je en essayant d’imiter au mieux la voix de Janor.


Elle s’éloigna. Je soupirai doucement. J’utilisai mon badge d’emprunt pour appeler l’ascenseur. Il me parut mettre un temps interminable pour arriver ; j’y entrai en tentant de me tranquilliser.


Merde ! Celui-là n’allait pas aux niveaux inférieurs ! Je recommençai à paniquer. Comment allait-on à ces putains d’étages inférieurs ? J’appuyai sur le bouton menant au premier étage. Et j’essayai de me calmer en réfléchissant. Je repensai encore aux plans que j’avais étudiés avec Bal. Je me rappelai soudain qu’il m’avait dit : il y a un escalier de secours tout au bout du bâtiment. Sur le plan, c’était à droite. J’essayai de me situer dans l’immeuble. Et en sortant de l’ascenseur, je pris un couloir sur ma gauche, le plus loin possible. Et tout au bout, il y avait un écriteau : sortie de secours. Mais c’était une porte électronique. C’était presque sûr que dès que je la déclencherais, ce serait signalé. Remerde !


Et reremerde ! Un type sortit d’un bureau derrière moi. Je me tournai vers lui en tentant de prendre un air détaché et jouai à quitte ou double :


_ Ah là là ! tentai-je. J’arrête pas de me perdre dans tous ces couloirs. Ça fait que trois jours que je bosse ici et je suis toujours paumé…

_ Ah, fit-il, tu dois être le nouveau du troisième. Joran, c’est ça ?


Yes !


_ Euh, Janor, oui, c’est moi. Janor Fulton. Enchanté, fis-je en lui tendant la main.

_ Tonias Malloy, fit-il pour se présenter. Où est-ce que tu veux aller ?


Il avait la voix très grave et parlait lentement ; ça n’aidait pas à dissiper mon mal-être ou renforcer mon assurance.


_ Euh… au niveau moins deux.

_ Au niveau moins deux ? Qu’est-ce que tu vas faire par là ?

_ Ben, j’sais pas trop, je suis attendu pour assister à un test et un échantillonnage des résultats de relevés d’un serveur.


J’avais dit ça plus ou moins au pif. L’autre grimaça.


_ Ah… ça m’étonne, je suis pas au courant. Qui est-ce qui t’a convoqué ?

_ Ben, mon chef.

_ Lesner ?

_ Oui.

_ Bon… encore une info qu’est pas arrivée jusqu’à mon bureau…


Ça avait l’air de lui convenir.


_ Normalement, d’ici, il faut redescendre au rez-de-chaussée, puis dans le hall, prendre la porte du fond, à côté de celle des locaux d’entretien, et puis les ascenseurs qui mènent aux sous-sols.

_ Ah okay… merci.

_ Mais attends, le plus simple, c’est que tu passes par là, ajouta-t-il en désignant la porte de secours.

_ Oui mais ça va tout mettre en alerte dès que je vais l’ouvrir, non ?

_ Non, pas avec cette clé-là… me fit-il avec un sourire très fier en sortant d’une de ses poches un bout de métal ciselé accroché à un petit trousseau.


Et il glissa cette clé dans une minuscule serrure juste en dessous de la poignée numérique. Puis m’ouvrit la porte en grand.


_ Hmmm… pratique, cette clé, observai-je.

_ Oui, mais tout le monde ne la possède pas. Mais comme je vais souvent au moins 1 et au moins 2, ils me l’ont filée.

_ Donc je descends jusqu’au moins 2 et après, je vais trouver facilement ?

_ Non, après tu vas être bloqué, si tu n’as pas cette clé. Ou alors, tu vas mettre tout l’immeuble en alerte, oui. Mais je t’accompagne.


Et encore merde ! Je m’engouffrai vers le petit palier, il referma la porte derrière nous. Je le suivis pendant trois étages en engageant directement la conversation sur la pluie de l’avant-veille et les matchs des équipes de volata locales, pour être sûr qu’il ne me parle pas de trucs auxquels je saurais rien répondre. Arrivé au niveau moins deux, il utilisa de nouveau sa clé magique pour ouvrir la porte de sécurité sans déclencher l’alarme.


_ Tiens, tu ne peux pas te tromper, tu suis ce petit couloir et tu tombes dans l’allée des serveurs.


Je tournai vers lui des yeux ravis et incrédules ; je m’étais persuadé qu’il allait m’accompagner jusqu’au bout. Ouf…


_ Merci ! lui fis-je gaiement. Tu vas manger ?

_ Oui.

_ Bon ap, alors !

_ Merci. À plus tard.


Et il referma la porte derrière moi. Je soupirai de soulagement. Je me rendis compte aussi que je transpirais. Avant de m’engager plus avant dans le couloir, je m’épongeai le front et la nuque et regardai ma montre : 13 h 25. J’essayai encore de me remémorer encore une fois le plan du bâtiment.


Je m’avançai dans le couloir d’une allure toujours aussi tranquille que possible. Il y avait une caméra pour tout le couloir. Je ne m’en occupai pas et comptai les portes sur ma droite. Je m’arrêtai devant la troisième ; il était écrit Surveillance sur une petite pancarte fixée sur la porte. Je présentai au lecteur électrochimique le badge de Janor. Une lumière rouge s’alluma sur l’écran avec un message : accès non autorisé.


Meeeerde ! Je me mis à paniquer soudain sérieusement. J’étais coincé devant le dernier obstacle. Je refis une tentative. Même réponse. Je sentis des gouttes de sueur couler le long de mes tempes. Troisième essai. Nouvel échec.


Je ne devais pas rester là bêtement, j’allais me faire repérer tôt ou tard. Je continuai d’avancer dans le couloir en observant chaque porte : Réseau interne, Fichiers, Données d’état, Archives… Je m’arrêtai devant cette dernière ; j’entendais des voix à l’intérieur. Je ne devais pas hésiter, j’allais tenter un autre coup de bluff. Et si ça ne marchait pas, il me resterait l’acide…


Je présentai mon badge d’emprunt devant le lecteur de la salle des Archives. Une lumière verte clignota et la porte s’ouvrit. J’entrai. C’était une grande pièce remplie d’étagères sur lesquelles étaient empilées d’un côté des centaines et des centaines de cartes et de disques numériques, et de l’autre côté d’autres centaines de dossiers papier. Au centre, sur une table il y avait deux ordinateurs. Deux femmes étaient là, l’une à pianoter sur une des machines, l’autre occupée visiblement à chercher une quelconque carte numérique. Elles me saluèrent vaguement mais ne parurent pas faire particulièrement attention à moi.


_ Dis, tu sais si ça a été numérisé, les rapports financiers de 2016 ?

_ Oh ben non, ma pauvre, comment veux-tu que je sache ça…

_ Ben on sait jamais…


Je les interrompis :


_ Excusez-moi, je ne sais pas si vous pouvez m’aider : Lesner m’a envoyé pour faire un échantillonnage des relevés du serveur de surveillance, mais comme je suis là que depuis quelques jours, mon accès a pas encore été activé pour cette zone. Vous pourriez m’ouvrir, vous croyez ?


Elles se regardèrent curieusement.


_ Moi j’ai pas l’accès, fit l’une des deux en haussant les épaules.


L’autre prit un air sévère pour me répondre :


_ Je ne crois pas que ce soit une très bonne idée. Parce qu’après, on va me demander des comptes…

_ Je suis Janor Fulton, je ne suis là que depuis quelques jours, je peux vous signer un truc si vous voulez. C’est Malloy qui m’a dit de vous demander. Il a dit que ça irait plus vite que d’obtenir l’activation.

_ Ah bah ça c’est sûr ! commenta la première. Surtout à l’heure du repas…


Mais la seconde n’avait pas l’air convaincue. Bon… si elle n’acceptait pas, il me restait la solution de la force physique… Les neutraliser toutes les deux me paraissait jouable, mais il fallait pas que je rate mon coup… J’avais bien ma petite bouteille de gaz, mais c’était un coup à ce que j’y passe aussi.


_ Mais pourquoi Monsieur Malloy ne vous a-t-il pas ouvert ?

_ Il allait manger.


Elle ronchonna doucement, mais finit par accepter :


_ Bon, d’accord, mais marquez-moi votre nom, là, j’irai vérifier.

_ Vous avez parfaitement raison, la félicitai-je.


J’avais presque envie de l’embrasser. Fallait juste pas qu’elle aille vérifier trop vite…


_ Venez, suivez-moi, m’ordonna-t-elle, après que je lui eus signé ma reconnaissance de pouvoir.


Je l’accompagnai jusque devant la porte Surveillance. Elle présenta son badge ; la lumière verte clignota ; je lui souris en la remerciant chaleureusement et m’apprêtai à entrer.


_ Attendez ! grommela-t-elle encore.


Je m’arrêtai, à nouveau inquiet.


_ On voit bien que vous êtes nouveau, vous, hein ! me fit-elle avec un sourire.


Je la regardai en haussant les sourcils. Elle désigna l’intérieur de la pièce et poursuivit :


_ Il y a une deuxième porte. Sécurité maximum !


Je me marrai intérieurement. Tu parles d’une sécurité !


_ Tenez, je vais vous l’ouvrir aussi.

_ Mais… et pour sortir ?

_ Non, de l’intérieur, elles s’ouvrent normalement. Encore heureux ! Imaginez qu’y ait une panne électrique et qu’on reste bloqué là-dedans ! Tenez, voilà…

_ Merci beaucoup. Et vous pouvez vérifier auprès de Monsieur Malloy.

_ Je n’y manquerai pas, m’assura-t-elle en s’éloignant.


La porte extérieure se referma derrière elle ; je soupirai encore une fois. J’avais eu de la chance, et tant mieux… Mais décidément, tant que c’était pour des humains, ça servait vraiment à rien de mettre un fric fou dans des serrures aussi élaborées… Un coup d’œil à ma montre : 13 h 47. Fallait pas traîner…


La seconde porte se referma derrière moi. J’étais enfin parvenu à mon objectif… à l’intérieur du local des serveurs de surveillance.


J’allumai la lumière ; la pièce était de la même taille que l’autre, mais simplement meublée de deux bureaux où trônaient, à gauche comme à droite, plusieurs unités d’ordinateur, toutes reliées entre elles. Et à un des murs, un ordi plus petit qui devait servir de visiophone. Mais je n’eus pas le temps de regarder davantage ; une caméra circulaire venait de se déclencher, sans doute sensible à la lumière, ou au mouvement. Aïe ! Inutile d’espérer ne pas être repéré…


Par acquit de conscience, j’ôtai ma casquette et vins la placer juste sur le capteur de la petite caméra. Ça ne changerait rien, mais ça me rassurait. Quand ils verraient qu’il y avait un problème avec cette caméra, ils rappliqueraient à toute allure… La question que je me posais était : est-ce qu’ils mettront plus de 13 minutes à intervenir ?


Non, 12 minutes. Merde, fallait vraiment pas que je traîne !


Mais les deux portes de sécurité me donnèrent soudain une idée. Elles étaient certainement parfaitement étanches ; j’allais gazer le sas de sévoflurane, comme ça, ceux qui entreraient pour m’attraper, pfffioup ! dans les vapes ! Il faudrait juste que je fasse attention en sortant, moi, et aussi en le mettant. Mais ça valait sans doute le coup…


Je sortis ma petite bouteille visiblement vide et m’approchai de la porte. Je pris une profonde inspiration, ouvris à peine la lourde porte blindée, y passai la bouteille et en retirai le bouchon, puis refermai rapidement la porte. Avant de respirer à nouveau.


9 minutes, fallait vraiment que je me prépare.


J’observai attentivement les machines, j’avais moins de dix minutes pour trouver comment les désactiver. Elles étaient alimentées par un câble gros comme mon pouce qui entrait directement dans le mur, sans prise ; pas sûr que je puisse les arracher les deux au même instant… Et l’accès via l’écran était protégé par mot de passe, bien sûr. Qu’est-ce que j’avais dans mon sac ? Mon couteau… J’essayai d’entailler le câble d’alimentation. Mais il paraissait blindé… Il me restait ma bouteille d’acide. Peut-être que l’acide pourrait attaquer le blindage du câble ; je n’aurais plus qu’à le finir au couteau…


7 minutes… Je sortis la bouteille d’eau qui contenait la petite boule transparente quasiment invisible ; je la pressai fort des deux mains, comprimant l’organoplastique. La boule à l’intérieur se déforma et finit par imploser, libérant le gaz. Il y eut de grosses bulles qui montèrent vers le haut de la bouteille, puis une sorte de mousse se forma. Je retournai la bouteille deux fois, pour tout mélanger ; l’eau parut soudain pétiller, la bouteille se gonfla quelque peu ; j’en ôtai le bouchon, une drôle d’odeur se répandit, mais Bal m’avait dit que seul le contact était dangereux.


5 minutes… Je m’installai entre les deux câbles des serveurs, et préparai à côté de moi mon couteau et ma bouteille d’acide. Et j’attendis, le cœur battant, regardant s’égrener les minutes.


3 minutes… Un bruit vers la porte. Mon ventre se noua une fois encore. Quelqu’un s’approchait. J’espérais que le sévoflurane serait suffisamment rapide à agir. J’entendis la première porte s’ouvrir. Si la deuxième s’ouvrait aussi, je devrais m’arrêter de respirer…


2 minutes… Un autre bruit, sourd. Un corps qui s’était effondré ? La porte tenait bon. Et ces secondes qui n’en finissaient pas…


1 minute… Je m’emparai de la bouteille d’acide, prêt à en verser une bonne dose sur les deux câbles. Je ne savais pas du tout si ça agirait vite. Ni même seulement si ça marcherait.


30 secondes… 20 secondes… Je versai de l’acide iodhydrique sur le premier câble, près du mur ; ça se mit aussitôt à agir ; à fumer et à presque grésiller. Puis sur le deuxième câble. J’attrapai mon couteau. 5 secondes… Je pris le couteau à deux mains et le levai aussi fort que je pus en travers du premier câble, juste le long du mur, là où avait agi l’acide. Le câble céda net. Mais de l’acide agissait sur le couteau. Aussi vite que possible, je fis de même sur le deuxième câble. Mais il ne se cassa pas. Je recommençai, usant de toutes mes forces. Il se rompit enfin. Mais quelques gouttes d’acides me giclèrent sur les mains ; je me retins pour ne pas hurler.


J’avais rempli ma mission ! Je poussai un profond soupir… Mais il me restait à sortir, maintenant ; et il ne fallait sans doute pas traîner.


La lame du couteau était en train de se désagréger à vue d’œil. Je le jetai dans la petite flaque d’acide qui s’était formée par terre ; je renversai également le contenu restant de la bouteille, inutile de prendre des risques à trimbaler ça. Puis j’attrapai mon sac. La deuxième porte, celle de l’extérieur, avait été ouverte ; le sévoflurane avait dû se répandre dans tout le couloir. Je ne savais pas du tout s’il agirait longtemps. Je pris une profonde inspiration et ouvris la porte intérieure, en arrêtant de respirer. Dans le sas, il y avait le corps d’un homme, affalé. C’était Malloy. Je l’enjambai et fonçai en direction de l’escalier de secours. Tant pis si ça déclenchait l’alarme.


Non ! il y avait la petite clé de Malloy. Mais est-ce que je parviendrais à me retenir de respirer suffisamment longtemps ? Je revins vers lui et fouillai la poche d’où il avait sorti sa petite clé. Je pris son trousseau et me remis à courir, toujours sans respirer, jusqu’à la sortie de secours. Il y avait plusieurs clés, je ne me rappelais plus laquelle c’était. En tremblant, j’essayai d’en insérer une, qui ne rentra pas, puis une seconde, que j’essayai en vain de tourner. L’air commençait à me manquer sérieusement. Mais la troisième fut la bonne. Elle tourna dans la minuscule serrure. J’ouvris la porte et la refermai derrière moi. Je montai quatre à quatre les marches de l’escalier, me retenant toujours de respirer jusqu’à ce que je n’en puisse plus.


Arrivé au rez-de-chaussée, je tentai de me calmer un peu. Je me remis à respirer normalement et m’épongeai le front, les tempes et la nuque d’un revers de manche. J’allais tenter de sortir comme si de rien n’était par l’entrée principale du bâtiment. Je refis jouer la petite clé de Malloy et quittai tranquillement l’escalier de secours. Je débouchai dans un autre petit couloir qui m’emmena tout au fond du hall principal.


Une activité inhabituelle semblait y régner. Plusieurs personnes couraient partout en criant, et il y avait la cohue vers les ascenseurs. Les attentats avaient sans doute eu lieu. Vers l’entrée, au bureau d’accueil, c’était le délire ; un type était en train de donner des ordres au visiophone dans tous les sens, pendant que deux femmes tapaient à toute allure sur leurs ordinateurs. Je passai en évitant tous les regards ; personne ne semblait faire attention à moi. Je sortis du bâtiment.


_ Hé, vous ! Où allez-vous ?


C’était le type à l’accueil qui s’adressait à moi. Sans m’arrêter, je lui criai :


_ C’est Malloy qui m’envoie faire un repérage ; il pense avoir une piste.

_ Hein ? Et où il est Malloy, justement ?

_ Au moins deux, au serveur de surveillance.


Il reprit sa discussion au visiophone. Je sortis. Il n’y avait plus qu’à repasser devant les deux gardes ; en espérant qu’ils ne me reconnaîtraient pas.


_ Que se passe-t-il, monsieur ? me demanda l’un.

_ Un attentat, visiblement. L’un d’entre vous devrait entrer, vous seriez peut-être plus utile qu’ici.

_ J’y vais !


L’autre me regarda passer d’un pas soutenu, mais me cria soudain :


_ Hep ! Attendez !


Toujours sans m’arrêter, je me retournai.


_ Oui ?

_ Vous avez oublié de rendre votre badge. Il est interdit de sortir avec ces badges.

_ Ah oui, zut ! fis-je légèrement, toujours sans m’arrêter. Mais je ne fais que l’aller et retour, c’est Malloy qui m’envoie sur une piste. Tenez, vous voulez bien me le garder ?


Il fit une drôle de tête ; j’ôtai le badge du costume de Janor et le lui lançai en criant :


_ Fulton ! Je serai revenu dans une heure ou deux.


Le badge tomba à quelques mètres de lui. Je me retournai de nouveau et m’éloignai rapidement. Je tournai au premier coin de rue et me mis à courir, tournant au hasard des passages. Je ne m’autoriserais à souffler que lorsque je serai très loin de là, plus en sécurité. Je parcourus aussi vite que possible les deux kilomètres qui me séparaient de mon conapt-bloc. Au fur et à mesure de mon trajet, je devinais les gens dans un état croissant d’inquiétude. L’opération avait dû réussir…




***




Je soufflai enfin. Il était 14 h 50. Je m’étais changé, avais rempli un sac de quelques affaires auxquelles je tenais et avais rejoint la station de funiculaire la plus proche, où j’avais passé les détecteurs grâce au badge personnel de Janor. L’écran de mon wagon ne cessait de diffuser en boucle le message d’une organisation qui se faisait appeler « Pour un monde plus juste » et qui promettait au monde de se libérer de la pression morale de nos dirigeants économico-politiques corrompus qui profitaient de l’état de guerre blablabla…


Je regardai tout en bas, par la fenêtre du funiculaire : de la fumée montait de plusieurs endroits du cœur-cité. Visiblement, tout avait fonctionné.


Autour de moi, l’inquiétude était presque palpable. Les gens regardaient la fumée, puis l’écran, puis de nouveau la fumée. D’autres discutaient d’un ton alarmé. Quelques autres, enfin, avaient l’air ravis.


_ Oh ! Regardez ! cria finalement une femme en désignant quelque chose, tout en bas.


À travers les volutes de fumée qui se dispersaient par instants, on devinait, l’eau qui montait déjà tout au pied des buildings. La brume permanente qui occupait le fond du cœur-cité semblait s’être dissipée, ou monter en même temps que la fumée.



Je descendis à Almarena, pressé d’aller retrouver Tilya. Et impatient aussi d’entendre le récit des autres. Je courus encore en descendant en direction du cœur-cité. Alors que tout le monde s’en éloignait en hâte.


_ N’allez pas par là, citoyen ! me cria un garde gouvernemental. L’eau monte à toute allure.


Mais je l’ignorai et continuai de descendre. Jusqu’au pied de l’Enora Building. Puis dans ses sous-sols. Je fonçai jusqu’au QG où Bal devait nous attendre. J’y entrai avec un sourire victorieux.



Mais il était désert. Non seulement désert mais parfaitement vide. Ouh là ! Je fus aussitôt pris d’une nouvelle angoisse. Je sortis et essayai toutes les portes des pièces voisines. Tout était vide. Dans les chambres ne restait plus aucune affaire personnelle.



Je courus encore jusqu’à la chambre de Tilya. Elle ne pouvait pas m’avoir abandonné comme ça. La porte était entrouverte. J’entrai en trombe. Vide aussi. Non ! il y avait un mot griffonné posé sur le lit. Je m’en emparai en tremblant et le lus en hâte.



Pardonne-moi, Lysak,

je t’ai manipulé.

Nous t’avons tous manipulé.

Mais la cause était plus importante que tout le reste.

Sache que j’ai néanmoins adoré tous ces instants en ta compagnie.

Adieu !



Je m’effondrai sur le lit en pleurant. Comment était-ce possible ? À ce point-là ? Sans que j’aie rien vu…



_ Ah, tu es revenu… Je t’attendais…


Je me retournai ; c’était Bal. Portant plusieurs sacs, sans doute prêt à partir.


_ Tu as trouvé son mot…


J’avais presque envie de lui sauter dessus et de le tuer. Je dus le regarder avec des yeux de haine et de folie.


_ Calme-toi, fit-il. Tout est fini. Tiens… voici ta récompense. Je pense que nous te devons bien ça, tu as été parfait.


Il me lança une sacoche sur le lit. Je la repoussai d’un geste violent en éclatant :


_ Mais j’en ai rien à foutre, de ça ! C’est Tilya que je veux !

_ Oublie-la, elle a disparu, tu ne la verras plus jamais.


J’éclatai de nouveau en sanglots.


_ Pourquoi ?

_ Parce que ce que tu as fait, tu ne l’aurais fait pour rien d’autre qu’elle.

_ Mais je croyais qu’elle m’aimait… Moi, je l’aimais !

_ Je lui dirai. Mais Tilya a déjà un compagnon ; tu n’es amoureux que d’une image !

_ Mais c’est impossible ! Tout ce que j’ai vécu avec elle, c’était bien vrai !

_ Oui. Mais ça faisait partie d’un plan. Je suis désolé.


Je reniflai et m’essuyai les yeux.


_ Adieu, Lysak. Et merci.


Il tourna les talons pour s’éloigner.


_ Attends !


Il s’arrêta pour me faire face de nouveau.


_ Pourquoi ? Pourquoi moi ? Explique-moi… je veux savoir.

_ Tu sais très bien, pourquoi toi.

_ Pour Janor…

_ Oui.

_ Et comment ? Comment ai-je pu ne me rendre compte de rien ?

_ Parce que tu étais amoureux de Tilya.

_ Mais mon rêve ? Tous mes rêves ? Depuis quand m’avez-vous piégé ?

_ Depuis le début. Depuis cette soirée pour la nomination de ton ami.

_ Janor… vous m’avez forcé à trahir mon meilleur ami ! Et seulement pour un rêve…

_ Oui, je suis sincèrement désolé. Mais tu as trahi pour une noble cause.

_ Mais j’en ai rien à foutre de la cause !

_ Oui, je m’en serais douté. Et c’est pour ça que nous avons monté ce plan.

_ Mon rêve ? Et puis ma rencontre avec Tilya ? Tout cela était faux ?

_ Oui.

_ Et chez Dreamcatch ? Et l’attaque des GG sur le Libertad ?

_ Aussi.

_ Et mes deux jours dans les bras de Tilya… Mais comment a-t-elle fait, c’est impossible ! Elle était…


Il y eut un silence. Bal confirma, d’un air maussade :


_ Oui, elle est presque tombée amoureuse de toi, elle aussi…


Je le regardai avec toujours sans doute de la peine et de la rage dans les yeux :


_ Dis-moi où je peux la trouver.

_ Non. Oublie-la, je t’ai dit.

_ Je ne pourrai jamais !

_ Dans ce sac, tu as de quoi refaire ta vie et être heureux.


Je ramassai la sacoche et l’ouvris. Il y avait un badge électrochimique au nom de Kalys Morano ainsi que la carte d’un établissement bancaire.


_ C’est toi qui as pris le plus de risques, reprit Bal. Présente-toi à cette banque avec ce badge et tu n’auras plus jamais de problèmes d’argent. Je crois que nous sommes quittes.


Il fit encore mine de s’éloigner.


_ Attends !

_ Regarde ! L’eau arrive ! Nous ne devons pas moisir ici…


Un petit ruisseau semblait en effet arriver du couloir.


_ Attends ! Dis-moi comment vous avez fait…




***




Bal était parti. J’étais toujours assis sur le lit, la tête dans les mains. J’avais de l’eau jusqu’à mi-mollets. J’essayai de remettre en place les morceaux du puzzle. Tout ce que m’avait appris Bal…


La soirée de Janor… le barman, ce grand type costaud…

Bron…

Le barman qui me tendait un verre…


Et mon rêve le soir même…

Les paroles du docteur Solomon : …vous offrir deux rêves de votre choix.

Bron qui me tendait en souriant un verre dans lequel était dissout mon rêve…


Mon deuxième rêve, visiblement un vrai, celui-là… mon seul vrai rêve…


Ma course dans Almarena, ma rencontre avec Tilya…

Bron et Bal qui me ramenaient chez moi, inconscient…


Ma visite chez Dreamcatch…

Monsieur et madame Warner…

Minio et Laurina, se faisant passer pour des Investigateurs du Service des Renseignements, interrompaient le docteur Solomon dans sa procédure et achetaient le silence de l’agence… et me ramenaient encore chez moi…

Jusqu’à ce que je devienne presque fou…


Les corps dans le Libertad qui n’étaient qu’une mise en scène…

Tilya qui m’avait raconté cette histoire d’attaque des GG…

Tilya qui s’était inventé une enfance en Province et des parents morts…

Tilya qui s’était inventé mon âge…

Tilya qui m’avait séduit plus que jamais…

Et Tilya encore qui m’avait fait culpabiliser…

Mais Tilya qui m’avait fait parler, aussi…

Et Tilya qui avait su me tendre toutes les perches…


Et Tilya qui avait pleuré quand j’étais parti…




Et de nouveau je devenais presque fou…



Lorsque l’eau atteignit ma taille, je me forçai à réagir. J’attrapai la sacoche, échangeai mon badge avec celui qui s’y trouvait… Je ne m’appellerais plus Lysak Malech mais Kalys Morano. Et il semblait que j’étais riche…


Mais je n’avais jamais été aussi malheureux. J’avais tout perdu. Tout !














Note de l’auteur :



À l’exception bien évidente des noms propres, aucun des termes utilisés dans ce récit n’est inventé ; tout existe bel et bien :



Un conapt est un concept d’habitation économique et pratique, facilement constructible en « blocs ».


La musique électro-dark est un rapprochement entre la musique électronique et la musique gothique.


Un tomodensitomètre n’est autre qu’un scanner.


Le terme organoplastique est à l’origine du domaine médical ; mais il est également utilisé pour désigner des plastiques à bases organiques ou mélangés à des composés organiques.


L’iodure d’hydrogène gazeux mélangé à l’eau donne effectivement de l’acide iodhydrique, très puissant.


Le sévoflurane est un gaz utilisé depuis les années 1990 pour les anesthésies générales. L’un des meilleurs anesthésiants, mais au coût élevé.


La volata est un sport collectif mixant le handball et le football inventé en 1928 par les fascistes italiens afin d’offrir une alternative au football et au rugby, jugés trop anglais.


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