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n° 14271Philémon Sept Clones08/02/11
Chloé neuve
critères:  f jeunes vacances plage amour revede miroir odeurs fmast -prememois
49735 caractères      
Auteur : Philémon Sept Clones

C’était un vendredi matin, au début du mois d’août 1970. Chloé pensait à ses cousins dans la maison de Pentrez. Elle attendait leur arrivée avec impatience. Deux ans qu’ils ne s’étaient pas vus ! C’était dur. Ils lui avaient beaucoup manqué.


Il était près de dix heures. Chloé était seule. Ses parents étaient absents depuis la veille, ils avaient dû se rendre à Paris pour l’enterrement d’un ami. Ce n’était pas sans une certaine appréhension qu’ils avaient laissé la jeune fille seule, fût-ce pour trois jours, d’autant plus que Martine, leur fidèle gouvernante, s’était cassé la jambe la semaine précédente et ne pouvait donc veiller sur elle. Mais Chloé avait convaincu ses parents de ne pas la contraindre à les accompagner. L’homme qui était mort subitement deux jours auparavant ne représentait pas grand-chose pour elle, elle n’en conservait que quelques souvenirs flous, c’était un ami de ses parents, rien de plus et, à l’orée de ses dix-huit ans, elle se sentait désormais assez grande pour pouvoir affronter la solitude et la responsabilité de Pentrez. De plus, ses cousins n’allaient pas tarder ; ils seraient là au plus tard en début d’après-midi. C’était ce point précis qui avait fini par les persuader de s’en aller sans elle.


Chloé aimait être seule. Pas tout le temps, non, mais de temps à autre elle s’isolait. Elle pouvait passer des heures enfermée dans sa chambre, au troisième étage qu’elle occupait entièrement. C’était comme un petit appartement, avec sa propre salle de bains, et surtout un escalier indépendant qui lui permettait de sortir quand elle le voulait, sans que personne ne s’en aperçoive. Depuis plusieurs années, certaines nuits, il lui arrivait de se réveiller et de partir. Elle se déplaçait avec facilité dans le noir, connaissant chaque détail du parcours, traversant le jardin sans un bruit, jusqu’au chemin côtier. Elle suivait le profil de la falaise, écoutant le chant obstiné du ressac, vingt mètres plus bas. C’était ce qu’elle aimait, ses pieds nus dans l’herbe, le vent sur son visage, la nuit amicale et complice, et aussi le danger qu’il y avait à faire ça, sortir de chez elle sans prévenir personne, que se serait-il passé si elle était tombée, ou si quelqu’un l’avait attaquée ? C’était excitant, elle se l’avouait sans peine, et même elle le revendiquait.


Elle n’avait jamais parlé à personne de ses escapades nocturnes, qui pouvaient durer jusqu’à deux ou trois heures parfois. Elle allait assez loin, sans jamais s’éloigner de la mer, jusqu’à des plages dont elle savait tout mais qui, dans l’obscurité, présentaient un tout autre visage, un visage mélancolique et inquiétant. Lorsqu’enfin elle rentrait, mille émotions palpitaient en elle, l’angoisse d’être découverte, ses peurs primales nourries par le noir, les bruits de la nuit, l’idée que peut-être elle allait trouver la maison éclairée, ses parents réveillés, les gendarmes accourus, partis à sa recherche, et alors tout serait terminé, l’escalier serait condamné, le jardin clôturé, sa liberté compromise. Mais rien de tout cela n’était arrivé jusque-là. Chloé était prudente, silencieuse et futée. Ce matin d’août, dans l’invasion de la lumière, étendue sur son lit, elle pensait aux jours qui allaient suivre, aux projets qu’elle avait formés pour ses cousins, sortir le bateau, traverser la baie, cingler à en perdre haleine.


Elle était nue. Elle dormait toujours ainsi. Depuis longtemps elle ne portait plus ses pyjamas que pour prendre son petit déjeuner, uniquement des pyjamas, elle détestait les chemises de nuit, ou alors pour traîner le soir devant la télévision. Ce n’était pas une affaire de saison ou de température, elle avait découvert par hasard le bonheur qu’il y avait à vivre ainsi, sans entrave, et lorsque ni ses parents ni Martine n’étaient là, il lui arrivait de déambuler ainsi dans toute la maison, sans rien, juste elle et son long corps brun qui se reflétait dans les fenêtres du salon, dans le grand miroir de la bibliothèque, dans les cadres de l’entrée, sans parler de la salle de bains de ses parents, beaucoup plus grande que la sienne, oui, cela faisait beaucoup d’endroits pour se regarder. Sur son propre corps son regard était critique. Elle était mince, lorsqu’elle levait les bras ses côtes saillaient, et son torse lisse, ses seins à peine esquissés, son front bombé, ses avant-bras duveteux, ses sourcils épais ne la satisfaisaient pas. Très tôt son sexe avait commencé de s’ombrer, et elle avait considéré avec des sentiments mélangés ces poils bouclés, durs, qui s’enroulaient autour de ses doigts quand elle revenait de ses balades clandestines. Ce n’était pas un sujet qu’elle pouvait évoquer avec ses parents. Son père, inutile même d’y penser, quant à sa mère, elle ne voyait pas comment engager la discussion. Quant à l’école… Chloé avait toujours été sauvage, pas loin d’être considérée comme un garçon manqué. Elle n’avait pas vraiment d’amies, on se méfiait un peu d’elle, de sa propension à l’isolement. En résumé, elle n’était pas comme les autres et manifestement ne souhaitait pas que cela change.


Depuis quelques mois, au retour de chacune de ses sorties secrètes, elle se masturbait presque systématiquement. Cela aussi avait commencé par hasard. Une exploration qui s’était changée en caresses, de plus en plus précises, jusqu’à cette sensation inédite, inattendue, brûlante, qui l’avait suffoquée mais qu’elle s’appliquait à retrouver, à recréer, à parfaire, encore et encore, nuit après nuit, quand elle rentrait, troublée, pantelante, en sueur dans son survêtement bleu marine, et qu’elle se jetait sur son lit ; ou alors, certains après-midi, quand elle n’était pas au lycée, elle fermait sa porte à clé, Martine parfois tournait la poignée, frappait, demandait si tout allait bien et elle répondait oui, ça va, j’ai juste besoin d’être seule, d’une voix hachée, mais pour Martine cela suffisait, la tonalité de la voix de Chloé ne l’intéressait pas, tout ce qu’elle avait besoin de savoir c’est que la fille de Madame n’avait pas disparu. Chloé écoutait décroître le bruit des pas de la gouvernante, pendant quelques secondes elle se contraignait à l’immobilité, tout son corps tendu à l’extrême, sa main ensevelie entre ses cuisses, et lorsqu’elle n’entendait plus rien ses doigts reprenaient leur course, ils hésitaient encore parfois, mais son sexe répondait, il répondait toujours ; quelque chose d’autonome et de turgescent venait à sa rencontre, une partie d’elle-même qu’elle apprenait à connaître et qui la faisait gémir, gémir d’une voix sourde, d’instinct elle se contrôlait, elle voulait cette délivrance qu’elle ne savait pas encore nommer, et ensuite, après les spasmes, elle se flairait, elle captait sa propre inondation, son propre goût, léchait ses doigts et l’humeur âcre qui les nimbait.


C’était une maison construite juste après la guerre mais de façon traditionnelle, avec de beaux planchers en chêne que la mère de Chloé faisait cirer tous les deux ans, et il y avait toujours quelque chose qui grinçait, le sol, les meubles, les portes quand elles n’étaient pas refermées avec le soin nécessaire. Il était difficile de s’y mouvoir sans faire de bruit, mais Chloé avait appris à repérer les points de passage qui lui concédaient un silence relatif. Elle s’entraînait quand elle était seule, comme dans ce matin d’août, avec d’infinies précautions, comme si derrière elle la voix de son père allait soudain résonner. Mais ce n’était jamais arrivé. Personne ne la surprenait quand elle marchait au milieu de la maison, dans la salle à manger, quand elle regardait la mer depuis le bureau de son père, libre, offerte, sentant les courants d’air sur sa peau lorsqu’une fenêtre était restée ouverte, ne voulant que cela, être là, avec le bois refroidi sous ses pieds osseux, avec le cuir des banquettes sous ses fesses, parfois elle s’allongeait dessus, sur le ventre, elle frissonnait tandis qu’elle posait très progressivement les différentes parties de son corps sur la peau morte et inhospitalière, c’était comme quelque chose en elle qu’il lui fallait vaincre, une aversion, comme il lui fallait vaincre sa propre image, l’idée qu’elle se faisait d’elle-même, de cette apparence dont elle ne discernait que les défauts.


Elle regardait le plafond sur lequel la lumière étendait sans cesse son territoire. Toutes les cinq minutes elle se disait « quand la lumière en sera à tel endroit, je me lèverai », et quand cela se produisait, elle repoussait l’échéance. « Je suis bien », se répétait-elle. Je suis bien. Quand Pierre, Alexis et Sandrine seraient là, est-ce que cela continuerait ? Elle avait envie de les voir, mais en même temps finies les randonnées furtives, finie l’impudeur, finies les caresses. Comme d’habitude Sandrine dormirait avec elle, et les deux garçons coucheraient dans la chambre d’amis, juste à côté du bureau de son père, au rez-de-chaussée. Elle aimait partager sa chambre avec Sandrine. C’était une fille très simple, d’une grande gentillesse, plus jeune qu’elle d’un an. Chloé se demandait si Sandrine faisait comme elle la nuit et l’après-midi, si à Paris il lui arrivait de se barricader dans sa chambre, s’il lui arrivait d’utiliser son oreiller pour se frotter contre lui, comme elle l’avait elle-même fait quelques jours auparavant, elle s’était astiquée si fort entre les cuisses, là où la peau est si fine, si facile à irriter, qu’elle en avait conservé des rougeurs quelques jours durant. Elle se souvenait du contact rêche de la taie de coton blanc, de ce qu’elle avait ressenti quand son clitoris l’avait touchée pour la première fois, cette sensation inconnue, comme si quelqu’un d’autre avait manipulé l’oreiller.


La nouveauté, c’est que cette fois sa propre peau n’intervenait pas. Un objet, une matière étrangère s’attaquait à son propre corps, dans ce qu’il avait de plus intime, de plus secret. Elle s’était mise à genoux sur son lit, avait glissé l’oreiller entre ses jambes. Elle l’avait fait aller et venir, doucement d’abord, prenant le temps de découvrir ce qu’elle éprouvait, et très vite elle avait eu envie d’accélérer, elle ne s’était pas retenue, Martine était sortie faire des courses, il n’y avait pas de prudence à observer, aucune précaution à prendre. Et elle avait crié, vraiment crié, rien d’intelligible ou d’articulé, elle avait simplement crié sans pouvoir s’arrêter, sous elle l’oreiller était trempé, il rampait, hors de contrôle, lui sciant la vulve, à certains moments elle avait eu mal, et même si quelqu’un avait franchi le seuil de sa chambre à ce moment-là, découvrant sa croupe frémissante, son derrière rond, la béance de son sexe, elle n’aurait pu s’arrêter, le plaisir avait été violent, dévastateur, sans limites, il l’avait laissée comme brisée, et elle était retombée sur le flanc, sans forces, elle était restée ainsi longtemps, peut-être une trentaine de minutes, avec l’oreiller serré contre elle, la cyprine en train de sécher et de coller ses poils, ses seins lui faisaient mal, ils étaient si durs, cela aussi c’était neuf, neuf et un peu effrayant, y avait-il une partie de son corps qui était capable de ne pas l’émouvoir ?


Elle n’avait pas recommencé avec l’oreiller ; pas encore. La nuit d’avant avait débuté une autre exploration, en-dessous de son clitoris, là d’où exsudait ce liquide poisseux, au parfum bouleversant. Il y avait là comme une issue vers l’intérieur d’elle-même. Elle n’en savait pas grand-chose, presque rien pour tout dire ; elle partait sans bagages et n’avait pas osé avancer très loin dans cette déchirure au milieu d’elle. Elle avait attendu le matin, la solitude et le silence, et maintenant une idée se faisait jour, une idée pour tuer le temps, une idée facile à concrétiser.


Elle se leva, inconsciente de sa propre grâce, et fit coulisser le panneau de teck qui donnait accès à la salle de bains attenante à sa chambre. Elle revint vers le lit avec ce qu’elle y avait pris, un petit miroir qu’ordinairement elle utilisait pour ses boutons d’acné. Elle s’allongea de nouveau, puis se ravisa, s’assit au bord de son lit, en plein dans le soleil à présent. Elle écarta les jambes, autant qu’elle put, et plaça le miroir de poche devant son sexe, corrigeant l’angle d’inclinaison jusqu’à ce qu’elle puisse le voir entièrement. Pour la première fois elle le contemplait de façon aussi nette, sans aucun obstacle, tous les détails exposés avec complaisance. C’était une nouvelle approche, très différente de ce qu’elle pouvait apercevoir en faisant sa toilette, ou bien lorsqu’elle croisait son propre regard dans une fenêtre ou un miroir. Elle se regardait très attentivement. Sa toison avait pris possession de son ventre, elle s’étendait en deux coulées sombres, sur chacun des rivages de sa vulve, de chaque côté des grandes lèvres encore closes et sèches.


Elle fit légèrement descendre le miroir et regarda l’orée de son vagin, avec davantage de curiosité que d’excitation. C’était si étroit, si inoffensif en apparence, et pourtant quand elle s’enfermait dans sa chambre, c’était de là qu’elle coulait, que se déversaient sur sa main les gouttes nombreuses et obsédantes, la pluie illicite de son cœur. Dans un Larousse elle avait vu un schéma poétiquement intitulé « l’appareil génital de la femme » ; elle savait à peu près ce qu’elle était en train de voir et de toucher. À deux doigts, sans quitter le miroir des yeux, elle écarta sa fente. Dans son rétroviseur improvisé elle vit son index venir se poser là, décapuchonner le bourgeon ensommeillé, la petite tumeur dont elle ne savait que peu de choses, sinon qu’elle était capable de l’emmener loin, si loin, vers les frontières de sa propre raison, des pans entiers d’elle-même qu’elle ne connaissait pas. Elle poussa un soupir. Elle observait son doigt tandis qu’il agaçait la petite colline rouge d’incendie, faisait en elle monter le tumulte, c’était si différent, si spécial que de voir enfin cela, le voir comme sur un écran ; cependant tout commençait de s’ouvrir, elle regardait avec une voracité émue son sexe de jeune fille venir à la rencontre de sa main de jeune fille, à la rencontre de ce qu’elle était alors, de ce qu’elle était encore ce matin d’août.


Des idées troubles lui venaient. Elle délaissa son clitoris, dressé à présent, gorgé de sang, non loin de l’explosion et, très doucement, elle fit avancer son majeur à l’entrée de l’orifice qui béait timidement. Elle eut l’impression de s’enfoncer dans un canyon visqueux, et le plaisir différait, moins immédiat, plus indirect, semblant venir de plus loin. Assez vite, elle rencontra une résistance, n’insista pas. Aller et venir dans les courtes limites qu’autorisait ce cénacle, tel qu’il était, inusité et fertile en promesses, cela suffisait à l’emmener ailleurs, hors d’elle-même. Elle fixait l’envers de son sexe dans la glace, mais au vrai n’y voyait plus grand-chose désormais, sa main aux mouvements nerveux et rapides en masquait l’essentiel, de plus le miroir tremblait, il finit par lui échapper et tomba à terre, sans se briser, avec un bruit mat qu’elle entendit à peine.


Elle n’essaya pas de le ramasser. Elle se renversa en arrière, ses deux mains se rejoignant au-dessus de son sexe, sur elle, contre elle, en elle, et s’abandonna entièrement, des plaintes s’échappaient de sa bouche grande ouverte tandis que sa tête oscillait, sa tête sur le drap chiffonné, ses doigts de gauche à l’entrée d’elle, ses doigts de droite au sommet de sa blessure, maladroits encore, un peu gourds, empiriques, et son bassin bougeait, dansait même, des rigoles de sueur coulaient le long de son ventre, enserraient la verticalité de son nombril et venaient se mêler à l’amertume sucrée, à la rumeur mouillée, et ses jambes, ses longues jambes de faon lui faisaient comme un compas, et c’est ainsi qu’elle vint, dans cette position exactement, elle jouit en deux temps, en haut puis en bas, secouée d’abord par des ondes superficielles, et ensuite par un plaisir souterrain, elle s’était enfoncé deux doigts, puis trois, à mesure de sa propre dilatation, et son cri long et rauque retentit dans la maison, et du jardin on aurait pu en distinguer quelques tonalités, mais il n’y avait personne, personne pour entendre Chloé en train de jouir, personne pour la voir s’endormir, comme son bonheur passager l’avait laissée, son corps comme une tache obscure dans la pièce blanche, viens comme tu es, et elle se rua dans le sommeil pendant que les ultimes crispations de son sexe venaient mourir dans le silence, silence retrouvé, et de nouveau il n’y eut plus que le vent, les craquements de la maison, la respiration de Chloé, apaisée, ralentie, expirante.


C’est la faim qui la réveilla. Le plaisir était passé, il était presque toujours suivi d’un sommeil épais, lourd, dont elle sortait avec peine, un goût pâteux et saumâtre dans la bouche. Elle se souleva sur les coudes. Juste devant elle, scintillante, inaccessible, la mer semblait l’attendre. Furtivement elle regretta de ne pouvoir sortir, mettre le bateau à l’eau, s’enfuir. Elle se mit debout, n’enfila rien, sans avoir besoin de le décider. À la longue c’était devenu quelque chose de normal, être nue dans la maison, dès qu’elle le pouvait. Et elle le pouvait. Elle sortit de la chambre par l’escalier principal, celui qui était le plus proche de son lit et qui donnait dans le hall, tout en bas de la maison. Le carrelage en damier lui parut très froid. Elle s’accorda un rapide coup d’œil dans le miroir de l’entrée, celui dans lequel sa mère se regardait chaque matin avant de partir au travail.


La veille de son accident, Martine avait laissé une cuisine impeccable, mais quelques jours d’absence avaient suffi pour que s’y installe un certain désordre. Cela convenait très bien à Chloé qui se prépara rapidement un petit déjeuner comme elle les aimait, c’est-à-dire copieux et déséquilibré. Délaissant les chaises de plastique de l’office et leur inconfort, elle emporta son plateau dans le salon, souriant en pensant à la tête de ses parents s’ils l’avaient vue dans cet équipage, blottie dans le fauteuil de son père, dévorant des sandwiches au cheddar et des œufs durs, une jambe impudiquement posée sur l’accoudoir, l’autre allant et venant dans le vide, insoucieuse des miettes qui tombaient sur son ventre, seulement consciente de l’absence de tout regard, de tout avis, de tout jugement. Elle était merveilleusement seule, à l’écart du monde, avec mille possibilités au creux de l’âme.


Elle observait le décor familier, les meubles au milieu desquels elle avait grandi, qui dataient d’avant elle pour la plupart, objets rassurants, pérennes, qu’elle était sûre de trouver à leur place, même ce matin-là où la maison était inanimée. Elle avait souhaité cela, oui, elle voulait ces moments, rares en définitive, où elle se retrouvait maîtresse de l’espace et du temps, libre, si libre, libre à en crever, moments volés qui n’avaient peut-être pas leur place dans la vie d’une jeune fille de dix-huit printemps mais qu’elle désirait tout en les redoutant, car la solitude alternativement pouvait éblouir ou inquiéter, comme à ce moment précis. Elle avait fini son repas improvisé, il était près de midi et bientôt l’ennui allait apparaître, l’ennui qu’elle redoutait plus encore que la souffrance. Il fallait faire quelque chose, occuper le temps qu’il restait avant l’arrivée des cousins. Prendre une douche. Ou un bain. S’habiller, évidemment. Ranger le salon. Par réflexe elle renifla ses doigts, sourit en retrouvant l’odeur puissante qui s’en dégageait encore. L’odeur secrète, indice de sa dépravation et dont il allait falloir se débarrasser. L’odeur qu’elle allait regretter.


Elle réfléchissait aux trois semaines qui s’annonçaient. Sandrine dormirait dans la banquette convertible sur laquelle, malgré sa dureté, elle aimait lire des après-midi entières. Elles la rapprocheraient de son lit pour pouvoir se parler facilement à voix basse, le soir avant de glisser dans le sommeil. Elle devrait faire attention, attendre que sa cousine soit profondément endormie avant de pouvoir se caresser, et surtout ne pas la réveiller, frottements sous la couette, soupirs, gémissements, tout cela il lui faudrait le taire, le dissimuler. Elle savait comment faire, il suffisait de se mettre à plat ventre, allongée sur son bras droit pour étouffer les bruits, le visage enfoui dans le traversin, les dents plantées dans le tissu pour asphyxier les cris. Mais peut-être Sandrine se posait-elle les mêmes questions ? C’était un sujet délicat, elle ne se voyait pas lui poser franchement la question. Elle s’efforça de se représenter sa cousine en train de se masturber. Ce n’était pas très difficile à imaginer, et suffit à l’exciter de nouveau, ce qui la surprit. Elle n’avait jamais songé à Sandrine dans un tel contexte. Ce n’était pas à elle qu’elle pensait lorsqu’elle se donnait du plaisir, d’ailleurs dans ces moments-là elle n’évoquait rien de précis, à l’exception de Marie-Laure.


Marie-Laure avait un an de plus que Chloé, elle avait redoublé sa terminale C. Elles ne se connaissaient pas réellement, Chloé avait suivi une filière littéraire et, déjà à cette époque, ces deux mondes ne se côtoyaient guère, mais les hasards de l’organisation scolaire les avaient amenées à se retrouver ensemble pendant les cours de sport. Dans les douches et les vestiaires, sans jamais lui parler, semaine après semaine Chloé avait guetté la jeune fille, examiné à la dérobée son corps de femme, si différent de son corps à elle, elle l’avait regardé avec envie, et ce n’était pas difficile car Marie-Laure ne se signalait pas par une pudeur excessive, elle chahutait sans gêne avec ses amies, parfois dans le tohu-bohu il arrivait qu’elle frôle Chloé et celle-ci, l’espace d’une seconde, pouvait éprouver sa fraîcheur douce, en conserver le souvenir, s’en émouvoir des semaines durant.


Ce qui la fascinait le plus chez Marie-Laure, c’étaient ses hanches, larges déjà, et sa toison brune, extrêmement fournie pour son âge et qui remontait vers son nombril en une petite rivière sombre. Sans doute devait-elle déjà s’épiler régulièrement pour éviter que ce taillis ne déborde le maillot, une pièce réglementaire imposée par le règlement du lycée. Les garçons la regardaient avec une concupiscence dévote, ils appréciaient ses fesses épanouies, la lourdeur inhabituelle de ses seins qui tranchaient avec une brutalité sensuelle sur ceux de ses camarades. Au milieu des corps opalescents alignés le long du plongeoir, celui de Marie-Laure, éclatant de santé, rond, vigoureux, bronzé, se remarquait immédiatement. Chloé l’admirait muettement, déchirée entre l’envie de lui ressembler et le désir de s’y attacher. Rien n’était possible, l’autre ne la regardait même pas, mais peu à peu en elle l’impatience s’était installée, elle s’était mise à attendre les cours de gymnastique et de natation, à les espérer, amoureuse sans le savoir ni pouvoir le formuler, comme on peut l’être à cet âge, confusément bouleversée par ce qu’elle ressentait. Lentement, profitant de la moindre occasion pour s’en rapprocher, elle avait appris tous les détails du corps de Marie-Laure, le grain de sa peau, l’arrière de ses genoux, la forme de sa bouche, l’implantation de ses cheveux, le dessin de ses chevilles et de ses poignets, l’ombre de ses aisselles, elle savait tout, l’ensemble et les fragments, elle les aurait tous reconnus, si on lui avait présenté les photos de cent chutes de reins, ou de cent épaules, ou de cent omoplates, elle aurait identifié les siennes sans une hésitation, c’était sa façon de l’aimer, mutique et désespérée, entre violence et résignation.


Les nuits qu’elle passait dehors, dans le froid et le danger, c’est à la poursuite de Marie-Laure qu’elle les consacrait. Elle la cherchait plus ou moins consciemment, sachant qu’il n’y avait qu’une chance sur un million, voire beaucoup moins, pour qu’elles partagent ce penchant insane pour la solitude et les ténèbres, pour qu’elles se rencontrent sur une plage, ou derrière le cimetière à bateaux, ou dans la forêt qui s’étirait en longueur derrière le terrain de sport. Mais tout en marchant c’était son prénom qu’elle murmurait pour elle-même, pour rien, de temps en temps, comme une consolation occulte. Marie-Laure… Marie… Elle avait remarqué que ses amies l’appelaient Marie tout court, et sa singularité c’était de respecter ce prénom dans son intégrité, de faire l’effort de le prononcer tout entier, Marie-Laure, elle s’en mettait plein la bouche, et parfois il lui revenait aux lèvres avec une sorte de fureur lorsqu’elle se frottait le sexe, elle imaginait les effluves qu’elle devait dégager dans son propre lit, une odeur qu’elle voulait fauve ; au cours d’une séance d’athlétisme où pendant plusieurs minutes elles s’étaient retrouvées côte à côte, elle avait réussi à mémoriser les nuances de sa sudation, et maintenant il lui était facile de déchiffrer ce qu’elle devait sentir le soir, et plus encore le matin, après la nuit, ce que devaient exhaler ses draps, elle se représentait la scène avec une précision angoissante, Marie-Laure s’étirant, repoussant ses couvertures, ouvrant les cuisses pour sortir de son lit, elle rêvait à son sexe offert alors, encore humide peut-être, outrancièrement velu, elle rêvait aux mouvements de son corps tandis qu’elle se lavait, elle savait comment elle s’y prenait, elle avait si souvent vu la mousse nimber ses poils, et sa main y plonger, elle savait aussi comment s’érigeaient ses seins sous le fouet de la douche, et sa façon de secouer la tête pour faire passer sa chevelure d’un côté à l’autre, ses cheveux longs, d’une nuance particulière, entre noir et châtain, et qu’elle ne caressait qu’en songe, elle aurait voulu s’y noyer, les étendre sur elle, sur sa minceur, ses courbes absentes, elle aurait voulu que Marie-Laure la fasse disparaître sous elle, dans sa chambre du troisième étage, avec juste ses mains ancrées à ses épaules de nageuse qui seraient apparues comme un témoignage : je suis vivante et je l’aime.


Chloé rêvait de ce corps couleur de plage, en comparaison duquel le sien paraissait si frêle, presque maladif, elle rêvait de le toucher, de l’étreindre, de s’y confondre. Elle veillait à rester discrète, c’était une rage intérieure qui jamais n’affleurait, mais les soirs de piscine, lorsqu’elle avait pu, de longues minutes durant, protégée par la masse anonyme, regarder Marie-Laure, s’emplir de son souvenir, elle rentrait avec des fourmillements au ventre, s’enfermait sous la douche et alors sa main enfin la libérait, ses longs sanglots de jouissance et d’amour étouffés par le bruit du jet, elle finissait assise, les pieds en appui sur la paroi de céramique, la pression de l’eau réglée sur le maximum, brûlant son corps qui se tordait sous les assauts de son imaginaire, et ensuite elle restait là, comme sidérée d’elle-même, de tout ce que son cœur pouvait abriter, jusqu’à ce qu’elle se décide à se relever, à couper l’eau, à émerger du nuage de vapeur qui envahissait la pièce pour se sécher, vidée par l’effort.


Parfois sa mère s’inquiétait de la fatigue dont les stigmates apparaissaient fréquemment sur le visage de Chloé, les cernes violets sous ses yeux ; alerté, le médecin de famille, qui avait vu cela un millier de fois, se contenta de prescrire des vitamines qu’elle absorbait consciencieusement et qui ne changeaient pas grand-chose. Elle faisait en sorte que rien n’apparaisse de la réalité de ses tourments. Comme souvent, il y avait toute une part de son être qui échappait à ceux qui l’aimaient le plus. Personne n’aurait compris.


Les vacances l’avaient privée de Marie-Laure, dont les parents, à ce qu’elle avait cru comprendre, possédaient un chalet à la montagne. Elle s’était préparée comme elle avait pu à ce désert sentimental, mais en vain, et les premiers jours de juillet elle avait beaucoup souffert. Puis le temps était passé par-dessus sa douleur, elle était partie en Grèce avec ses parents, quinze jours seulement car son père avait beaucoup de travail, elle avait aimé le soleil, le bleu intense de la mer, le sable brûlant, les îles qui lui avaient rappelé les siennes. Elle avait été heureuse, brunissant à vue d’œil, faisant de la voile avec son père ; le soir tous les trois regardaient le ciel changer de couleur, et en elle le chagrin s’estompait. À son retour à Pentrez, il avait presque complètement disparu, ne se manifestant plus que par des convulsions isolées dont elle possédait la clé. Lorsqu’elle sortait la nuit, il lui semblait que le prénom de Marie-Laure ne revenait plus qu’accidentellement, son âme palpitait pour d’autres souvenirs dont l’empilement avait relégué son désir à l’arrière-plan. Son horizon s’était élargi, mais à un moment il avait fallu revenir, se réinstaller dans l’absence, les jours morts, les jours sans elle.


L’été, la population de la ville était multipliée par cinq ou six, il y avait de la vie et du bruit. Même la nuit, il lui arrivait de ne pas être seule lorsque le temps était doux. Des jeunes jouaient de la guitare sur les plages, des types louches rôdaient dans les dunes et, à deux reprises, elle était tombée sur des couples en train de faire l’amour. La première fois, ils l’avaient entendue, tout s’était arrêté, ils s’étaient rhabillés à la hâte, elle avait entendu des froissements, des jurons, elle s’était enfuie avant eux. La seconde fois, elle s’était tapie derrière un buisson, à cinq ou six mètres des amants, s’efforçant à l’immobilité. C’était juste derrière le parking de la plage-sud. À entendre leurs voix, ils n’étaient pas vieux. Dix-huit, vingt ans ? Elle distinguait leurs silhouettes dans la faible lueur émanant d’un lampadaire, le garçon sur la fille, elle perçut des mots épars, non, tu me fais mal, arrête, laisse tomber. Ils se sont relevés. La fille se rajustait, elle ne disait rien, tournait le dos au type qui essayait de la retenir : « S’il te plaît, Hélène… Ne t’en va pas… Je suis désolé… » La fille ne répondait pas, maintenant elle s’en allait d’un pas rapide, elle passa tout près de Chloé et ensuite il y eut d’autres bruits, une porte qu’on claquait, un moteur qui démarrait.

Chloé n’avait pas bougé. Le garçon était resté là, immobile, et elle perçut un son étrange, quelque chose qu’elle n’entendait que rarement, il lui fallut quelques secondes pour comprendre que c’étaient des sanglots. Le jeune homme demeuré seul pleurait, la tête baissée, il s’essuyait les yeux et s’apitoyait sur son sort. Elle essaya de le reconnaître, mais il faisait trop sombre, son visage demeurait masqué. Il s’éloigna lentement, vers la mer, gravissant la dune et disparaissant à sa vue. Elle resta encore dans sa cachette quelques minutes, par sécurité, puis elle rentra en prenant le chemin le plus court. Elle en avait assez vu, la laideur de la scène, la tristesse qui s’en dégageait. Est-ce que cela avait à voir avec son bonheur à elle, celui qu’elle se donnait, cet affrontement brusque et dépourvu de toute tendresse ?


Plus tard, une fois rentrée, elle repensa longuement à ce qu’elle avait vu. Elle se représentait à la place de la fille, puis c’était Marie-Laure qui reprenait son rôle, qui repoussait le garçon. Le corps de Marie-Laure allongé dans le sable, et le type au-dessus d’elle, remuant avec obstination, comme un automate. Cette seule idée lui faisait serrer les poings, elle aurait voulu se jeter sur lui, l’écarter de la fille à terre, le tuer pour l’empêcher de la regarder, de revenir.


Elle avait fini de nettoyer et regardait le résultat de son travail, la main sur sa hanche droite, appuyée contre le chambranle de la porte qui donnait sur le couloir. Elle ne vit rien de ce qui se passait au dehors, dans le jardin de devant, elle ne le vit pas pousser la barrière verte, faire quelques pas sur le gravier et s’immobiliser parce qu’il l’avait aperçue par la grande fenêtre qui donnait sur la rue, parce qu’il vacillait entre surprise et fascination, parce qu’il savait qui elle était. C’était dangereux d’être là, d’être découvert en train de la regarder. Au début il ne la regardait pas, bien sûr, au début c’était accidentel, il venait rapporter à la mère de Chloé un roman que celle-ci lui avait prêté, mais maintenant c’était différent, maintenant il s’attardait, il ne parvenait pas à détacher son regard de Chloé, à s’arracher à l’invraisemblance de la scène, cette jeune fille nue dans l’embrasure d’une porte, la tête un peu penchée, insoucieuse de ce qui pouvait arriver, de ce qu’il pouvait y avoir au-delà du jardin, des thuyas, du gravier qui continuait de crisser sous les faibles mouvements du jeune homme, il gémissait à chacun de ses tremblements, comme une réponse à ce qu’il ressentait.


C’était la fille de son professeur de français, il ne parvenait pas à la nommer autrement. Il cherchait son prénom en lui. Une fille effacée, assez terne, dont la beauté semblait en être restée au stade de la suggestion ; quelqu’un qui n’avait pas d’existence propre, c’était une ombre que l’on rencontrait par hasard dans les couloirs du lycée, peut-être un peu plus sauvage que les autres mais pas forcément plus intéressante pour autant. Lui-même s’appelait Yann, il avait dix-sept ans et il souffrait. Le matin même, le père d’Hélène avait appelé chez lui pour lui demander de ne plus importuner sa fille. Importuner. C’est le mot qu’il avait employé. Phrases nettes et froides qui l’avaient crucifié.


L’alternative était simple, il pouvait s’enfuir ou se manifester en sonnant à la porte, la fille se serait rhabillée, lui aurait ouvert, il lui aurait donné le livre et serait reparti, comme s’il n’avait rien vu, mais une autre hypothèse se faisait jour en lui, une possibilité informulable, quelque chose de neuf, d’inattendu et de dangereux. Il s’était accroupi derrière les troènes qui scindaient l’allée menant vers l’arrière de la maison. Il avait dissimulé son sac à dos rouge, qui aurait pu permettre de le repérer. Puis il avait cessé de bouger. Elle avait disparu de la fenêtre. Il ne l’avait presque pas quittée des yeux, une vingtaine de secondes tout au plus, et elle n’était plus là. Qu’est-ce qu’il fabriquait dans ce jardin, à guetter ce qu’il n’avait pas le droit de regarder, ce qu’il n’aurait jamais dû voir ? Des questions voltigeaient en lui et se heurtaient aux parois intimes de son être, comme des mouches prises au piège d’un abat-jour. Jusqu’alors il n’avait jamais été attiré que par des filles plus âgées que lui, et Chloé, voilà, il y était, elle s’appelait Chloé, n’avait jamais rien suscité chez lui.


C’est la fille de ma prof, nos mères se connaissent bien, je la regarde, elle n’a absolument rien sur elle, elle est nue, je la regarde et je ne devrais pas, et si elle me voit, et si on me voit, il faut que je m’en aille, il faut que je sorte de là. Il ne bougeait pas. Il était coincé, justement s’il sortait elle pouvait le voir, et ensuite les questions, la gêne, la honte, tout se saurait, et de surcroît il n’en avait pas envie, ce qu’il voulait c’était rester là, être là et profiter. Profiter d’elle. Déjà des comparaisons hasardeuses faisaient du bruit, et ce bruit montait jusqu’à lui. Précédemment d’autres corps étaient passés devant lui, des corps plus aboutis, des corps de femmes faites auxquelles Chloé ne ressemblait pas.


Elle revenait dans son champ de vision. Yann se recroquevilla un peu plus, précaution inutile car elle ne regardait pas vers le jardin. Elle allait et venait, un téléphone à la main. Il n’avait pas entendu sonner. La pièce devait bénéficier d’une bonne isolation phonique. Des doubles vitrages ? Des murs épais ? À qui pouvait-elle parler ? À présent elle était de profil, en plein milieu de la pièce. Yann pouvait voir ses poils pubiens, la petite excroissance brune qui se détachait sur le mur blanc.

Dans le même mouvement il regardait aussi la saillance de ses côtes, qui apparaissait quand elle levait le bras gauche, celui qui était libre, elle faisait cela de temps à autre pour se passer la main dans les cheveux, en un geste plus vieux qu’elle. Elle finit par raccrocher, reposa le téléphone, lui tournant le dos ; il put découvrir son derrière aux méplats insolites, les reliefs de sa colonne vertébrale qui se dessinaient très nettement sous la peau mate, l’arrière de ses genoux, avec ces zones un peu plus sombres auxquelles il ne parvenait pas à s’habituer, ses chevilles dont la minceur dénonçait la fragilité.


Elle revenait vers lui sans le savoir. Ses seins ne remuaient que très peu lorsqu’elle se déplaçait, et Yann dans son repaire enregistrait ces détails, il ne voulait rien oublier de la scène, il voulait qu’elle ne cesse plus jamais de le hanter. Chloé. Chloé qui tournait en rond, qui paraissait s’ennuyer, qui faisait demi-tour, qui sortait de la pièce.


C’était le moment. Il pouvait partir, il le devait même, avant qu’elle ne revienne, mais il restait là, déchiré entre l’envie de se relever, de courir jusqu’au portail, de s’éloigner dans la rue, et l’espoir qu’elle soit de nouveau là, de nouveau comme elle avait été devant lui, interdite, intouchable mais si proche, comme offerte, lumineuse et démasquant des parties obscures de lui-même, il avait voulu rester, il l’avait regardée, quelque chose d’écrasant était entré en lui, quelque chose qui le modifiait. La réalité frappait au carreau. Elle ne revenait pas. Il fallait partir. Il quitta sa cachette, partagé entre l’ankylose et le regret. Il marcha jusqu’au portail, pas doucement, mais sans courir, s’attendant à chaque instant à entendre du bruit derrière lui, un bruit familier, une fenêtre qui s’ouvre, une voix l’interpellant, qu’est-ce que tu fais là, mais rien ne se produisit, il saisit la poignée, ouvrit, referma derrière lui, il revenait au monde, il était libre, il ne s’était rien passé. De la maison de son professeur à celle de ses parents, il en avait pour un bon quart d’heure de marche. Il se mit en route sans se retourner, sans rien trahir de ce qui à présent brûlait en lui.


Quand le téléphone avait sonné, Chloé était dans la cuisine, un verre de lait à la main. Elle aimait le lait entier, épais, crémeux, avec un goût qui ne passait pas tout de suite, comme avec le lait écrémé que préférait son père et qui coulait comme de l’eau peinte. Dans le réfrigérateur il y avait pour elle, soigneusement rangées par Martine, quatre ou cinq petites bouteilles d’un litre, bouchonnées de rouge, et sa mère veillait à la reconstitution permanente du stock. Elle était revenue dans le salon, lapant un reste de liquide sur sa lèvre supérieure, s’était emparée du téléphone ; c’était Pierre. Leur train avait été supprimé à la suite d’une grève. Ils n’allaient pas arriver tout de suite. C’était très ennuyeux, ils avaient dû rappeler leurs parents, rentrer chez eux, et maintenant ils tournaient en rond sans savoir quoi faire, défaire les bagages ou attendre, personne ne savait quand la grève se terminerait. Elle écoutait la voix nette de son cousin, cette voix qui se hissait peu à peu vers les graves et qu’elle n’avait pas reconnue tout de suite. Ils se parlèrent naturellement, abordant des questions pratiques, peut-être leurs parents finiraient-ils par les emmener en voiture, rien n’était encore décidé.


Elle imaginait Pierre, sérieux, fiable et pondéré, assis chez lui, à six cents kilomètres de là, et elle, invisible, telle qu’elle était alors dans sa clandestinité, quel regard allait-il poser sur elle quand ils se reverraient ? Pierre avait vingt ans. À un certain moment, il y avait de cela deux ou trois ans, son oncle, le père de Pierre, avait trouvé marrant de raconter qu’elle était amoureuse de lui, qu’il avait deviné son secret, et il ressortait cette histoire dès qu’il le pouvait, aux mariages et aux enterrements. Le genre de truc que l’on raconte pour taquiner les enfants, une plaisanterie innocente et facile, et quand son oncle remettait ça, souriant, vulgaire, content de lui, tout le monde s’esclaffait poliment, tout le monde sauf elle naturellement, elle se renfrognait, rougissant d’embarras et de colère, et alors les rires redoublaient, et il était arrivé qu’elle quitte la table, qu’elle aille faire un tour pour ne plus les entendre, le tout sous le regard indulgent des adultes. Ensuite les rires devenaient sourires, et les propos habituels surgissaient alors, maintenant c’est une vraie femme notre Chloé, et au fait au lycée comment ça se passe ? Qu’est-ce qu’elle veut faire ensuite ? Puis ils abordaient un autre sujet.


À la longue, les facéties idiotes de son oncle avaient fait naître des questions en elle, des questions qui étaient calibrées pour survivre à l’enfance en train de mourir. Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire, être amoureuse ? Pierre était comme un frère lointain, plus âgé, auquel elle pensait avec plaisir mais en termes flous, quelqu’un qui ne vivait pas en elle et dont le corps l’indifférait. À présent peut-être s’était-il mis à ressembler au jeune homme qu’elle avait surpris, l’autre nuit, en train de pleurer dans les dunes ? Ou aux garçons du lycée, aux types qui regardaient Marie-Laure à la piscine en ricanant et en se donnant des coups de coude ? Peut-être allait-elle détester ce que Pierre était devenu, ce que les années avaient fait de lui.


Ils avaient raccroché ; maintenant elle avait froid. Elle remonta rapidement vers sa chambre ; il n’y avait plus aucune urgence, elle avait du temps devant elle, le lit défait qui semblait l’attendre, avec ses draps de huit jours qu’elle aurait dû changer, sa mère insistait toujours beaucoup là-dessus, mais elle ne le voulait pas, pas tout de suite. Elle aimait leur odeur un peu animale, secrète, ce qu’ils contenaient d’elle. Lorsqu’elle les mettait dans la machine, elle les regardait disparaître dans le tambour, avalés avec tout ce qu’ils recelaient, et ils disparaissaient pour ne jamais revenir, ce n’étaient pas les mêmes draps qui émergeaient tout dégoûtants de la machine, une heure plus tard, propres et neufs, impersonnels, sans âme, ils auraient pu appartenir à n’importe qui, ce n’étaient plus ceux qu’elle avait serrés contre elle, qu’elle avait imbibés de sa transpiration, qui l’avaient longuement accompagnée, qu’elle avait abandonnés à regret le matin, retrouvés avec bonheur le soir, qui avaient été siens.


Chloé s’allongea au milieu de sa propre exhalaison. D’un coup, le reste de la journée s’était monstrueusement distendu, finalement elle allait être très longue cette journée, elle le savait déjà, elle pensait à l’après-midi qui arrivait, au soir, à sa solitude, à sa vulnérabilité. Maintenant le plafond de sa chambre n’était plus aussi lumineux, des nuages venus de l’est avaient fait leur apparition, le ciel s’était voilé et lorsqu’elle levait les yeux il n’y avait plus aucun point de repère sur l’infini de la paroi blanche. Sortir le bateau. L’idée se promenait en elle, l’idée défendue, ses parents lui avaient formellement interdit de sortir en mer lorsqu’ils n’étaient pas là. Quand elle naviguait seule, son père la surveillait avec la longue vue à téléobjectif de son bureau. Il marchait de long en large, ne parvenant pas à se concentrer sur quoi que ce soit jusqu’à ce que sa fille fût rentrée, et s’arrêtait régulièrement pour scruter la mer, repérer la minuscule coque blanche, vérifier qu’elle n’avait pas dépassé la limite des cinq milles nautiques après l’île contre laquelle Chloé pestait mais qu’il continuait de lui imposer. Sortir seule, le danger, le vent, la noyade, la mort, la solitude, l’isolement. Évidemment, il y avait les Zodiac des sauveteurs qui à cette saison patrouillaient du matin au soir au large des plages pour secourir les plaisanciers, les véliplanchistes et même parfois quelques nageurs trop aventureux, mais ils n’étaient que deux pour couvrir les huit kilomètres de rivage dont ils avaient la responsabilité. C’est insuffisant, avaient tranché les parents de Chloé. Eussent-ils été vingt ou trente que cela n’eût pas changé grand-chose, même s’ils refusaient de se l’avouer. Mais à présent elle était seule, seule et libre, le vaurien déjà gréé, remonté haut sur le sable, tout près de la porte du garage à bateaux dans lequel la caravelle paternelle se languissait, elle n’avait pas vu la mer depuis deux ans, son père n’avait plus le temps de naviguer.


En Chloé nue sur son lit s’échafaudaient projets et scénarios, cependant qu’elle se mettait à avoir froid, que sa peau se piquetait de milliers d’amers entre lesquels personne ne s’était encore risqué, elle bougeait peu, ses pieds effleurant le sol, les relents des nuits passées l’enveloppaient comme un linceul qu’on aurait cru dessiné pour son innocence. Elle avait rejeté ses bras en arrière, ils atteignaient presque l’autre frontière du lit ; elle sentait, tout près de son visage, la sueur familière de ses aisselles, l’odeur puissante de ses efforts, les caresses, le ménage, l’odeur qu’elle aimait, c’était peut-être ce qu’elle préférait en elle, ce parfum brut, issu d’elle et lui appartenant, dépouillé de tout artifice et qu’elle n’avait pas offert encore, que ni Marie-Laure ni personne n’avait jamais pu goûter, souvent elle essayait d’imaginer ce que ça lui ferait quand ça arriverait, quand un étranger, ou une étrangère, enfin quelqu’un d’autre qu’elle, viendrait poser ses lèvres ou sa main sur elle, viendrait inhaler cela, la flairer comme on flaire un animal, elle guetterait alors la réaction de l’autre, les ombres qui passeraient sur son visage, plaisir ou répulsion, c’était impossible à prévoir. Qui. Qui serait là, assis près d’elle, ou allongé, tout contre, ou sous elle, ou sur elle ? Elle tourna la tête vers la droite, vers le visage qui n’existait pas et qu’elle tentait de dessiner, elle imagina les mains qui se tendraient vers elle, qui enserreraient sa taille, ses hanches étroites, qui toucheraient ses seins, les mains insaisissables qui remplaceraient les siennes là, plus bas, entre le tremblement de ses cuisses, les mains qui prendraient possession d’elle et auxquelles elle se livrerait sans résistance, vers lesquelles elle se précipiterait, jetterait son corps avec véhémence, durement, les mains qui n’étaient pas pour elle, pas encore, les mains calleuses des types qui ne la regardaient pas, pas encore, elle était si pâle, si effacée, si sauvage, que pouvaient-ils savoir de ce qui se tramait en elle, de sa révolte et de ses râles ? Ils ne s’en souciaient pas, ce n’était pas leur affaire, ils gravitaient dans un autre univers, un monde fait de poitrines lourdes et généreuses, de regards et de sous-entendus, de langues mêlées, de moiteurs publiques et de désirs brutaux.


Non, ils ne se souciaient pas de Chloé, ne s’en occupaient pas, ne la remarquaient pas. C’était pour eux un être presque asexué, quelqu’un qui n’existait que par intermittence, quand elle gênait le passage au lycée ou qu’ils dépassaient son dériveur dans la baie, lorsqu’ils partaient vers le large auquel ils avaient droit.


Elle se releva, fila vers la douche. Une idée en elle avait fait son chemin, une idée inquiétante, qui l’excitait et contre laquelle elle ne souhaitait pas lutter. Un nuage de vapeur s’échappait de l’alcôve tandis qu’elle se savonnait, l’eau brûlante la fouettait et dissipait ses humeurs, la nettoyait du matin, la ramenait à la vie. Elle allait sortir, descendre vers la plage et mettre son bateau à l’eau. Elle irait vers l’île, en arpenter les sentiers, libre et seule. Elle n’aurait à se soucier de rien. Les choses étaient simples. Elle se sécha rapidement, enfila une culotte, un polo et un bermuda, glissa ses pieds dans les espadrilles neuves que sa mère lui avait achetées la semaine précédente et sortit par l’escalier de nuit.


C’est comme ça qu’elle aimait le désigner, l’escalier de nuit, les marches secrètes dont personne ne se méfiait et qu’elle n’utilisait que pour faire des trucs interdits. Elle traversa la partie la moins soignée du jardin, celle que son père négligeait toujours d’entretenir, celle qu’elle préférait, les broussailles intactes lui fouettaient les jambes tandis qu’elle se hâtait vers le hangar. Il n’existait pas de passage direct entre ce dernier et la maison. Il fallait sortir, descendre sur la plage, ne pas oublier les clefs. La serrure était un peu dure. Elle dut faire un gros effort pour ouvrir la porte de métal, pour réussir à introduire la lumière dans l’abri que son père avait creusé dans la falaise et où étaient rangés leurs bateaux, dont son vaurien. Un dériveur d’occasion qu’elle avait reçu pour son quinzième anniversaire et qu’elle n’avait absolument pas le droit de sortir seule, sans que personne ne la surveille ; elle ne s’y risquait que lorsqu’elle était sûre de ne pas être dérangée. Personne n’aurait dû la voir entreprendre cette rude tâche, soulever la remorque, la tirer derrière elle, la reposer plusieurs fois sur le sable pour reprendre son souffle, non, personne, et pourtant soudain il y eut cette voix derrière elle.



Elle ne l’avait pas entendu arriver. Il était là, pieds nus, lui souriant, tellement plus grand qu’elle. Elle le regarda.



C’était un type qu’elle connaissait vaguement, qui était dans la même classe que Marie-Laure. Le fils d’une amie de sa mère. Comment s’appelait-il, déjà ? Sans attendre sa réponse, il s’était emparé de l’une des poignées de la remorque, elle avait repris l’autre et ils s’étaient remis à avancer vers le rivage. Ils ne disaient rien, seuls encore, économisant leurs forces. Yann osait à peine la regarder, osait à peine penser à ce qu’il savait d’elle, de ce corps à présent dissimulé.


Arrivés à la mer, ils firent pivoter la remorque pour mettre le bateau à l’eau. Chloé se sentait embarrassée, désunie, vaguement redevable. Tout à coup, la solitude n’était plus la seule option. Elle dut se faire violence pour le regarder et lui poser la question brûlante et inévitable qui s’était insinuée en elle.






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