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n° 18008Calpurnia21/07/17
Pour un air de guitare
critères:  fh ff copains plage amour revede nostalgie
7965 caractères      
Auteur : Calpurnia

Quand l’avion accélère sur la piste, je ferme les yeux et vois un visage, plus nettement que jamais.

Ce souvenir me hante depuis vingt ans. Il est visuel, auditif, olfactif. Dans mes rêves, je l’ai vécu de nouveau mille fois sous différentes variantes. Quelques images sont récurrentes : assise en tailleur sur le sable, la belle Carina joue de la guitare. C’est un air nostalgique qu’elle chante en portugais, sa langue maternelle. Quelques heures auparavant, dans sa voiture qu’elle conduit, trois garçons l’accompagnent : Philippe, Éric et moi, Jean. Nous sommes des étudiants âgés d’autour de vingt-deux ans.


C’est Carina qui nous a emmenés là, à une semaine de la rentrée de septembre. Elle venait chaque été sur cette plage. Partis tôt le matin, nous sommes arrivés au milieu de l’après-midi, et nous avons joué au volley avec d’autres jeunes qu’elle connaissait.


Il y avait Mariska et Seer, des Hollandaises de nos âges qui avaient apporté le filet et le ballon. Même si les adversaires variaient, la plupart du temps, nous jouions trois garçons contre trois filles. Elles se ressemblaient, toutes les deux d’un blond très pâle, et leurs cheveux longs dessinaient des soleils à chaque fois qu’elles sautaient. Nos adversaires étaient belles et nous déconcentraient, de sorte qu’elles ont gagné toutes les parties – non, l’excuse est bancale : elles jouaient mieux, voilà tout. Dans l’euphorie de la victoire, notre amie a embrassé les deux autres sur les lèvres, brièvement, mais à pleine bouche. Et si elle préférait les femmes ? Nous, les garçons, nous sommes regardés entre nous, troublés, déstabilisés. À ce moment, j’ai pris conscience de me tromper en croyant bien la connaître.


Nous nous sommes baignés pour nous rafraîchir, alors que les familles commençaient à quitter la plage. Puis nous avons pique-niqué derrière les dunes. Même sur la côte Atlantique, la nuit tombe vite en cette fin de saison. Mariska et Seer sont restées avec nous. Avec elles, nous discutions en anglais. Elles logeaient au camping avec les parents et les frères de Seer.


Nous avons contemplé le coucher du soleil sur l’océan, et comme nous avions un peu froid, nous avons fait du feu avec du bois mort. C’est à ce moment que Carina a sorti sa guitare de son étui, qu’elle a joué cet air que j’entends encore, et chanté de sa voix de soprane qui était non seulement juste, mais aussi étonnamment puissante. Du fado, qu’elle connaissait par cœur. Une pensée m’a traversé à ce moment-là : elle est un ange venu du ciel pour nous enchanter. Le vent marin qui venait de se lever faisait voler les mèches brunes de ses cheveux dénoués. Tout en écoutant, Mariska et Seer se tenaient la main. Moi, je contemplais un visage, inlassablement.


La guitare ne s’est tue qu’au moment où toute lueur avait disparu. La Lune avait déjà gravi le ciel, mais n’était qu’un mince croissant et le feu s’était éteint. Nous étions plongés dans une obscurité presque complète.


Cela ne nous a pas empêchés de nous baigner après avoir traversé la plage, guidés seulement par le bruit des vagues. Nous étions nus, ne distinguant de nos corps allégés que des silhouettes qui couraient sur fond de voûte céleste. J’avais l’impression de m’envoler vers les étoiles. Cet Éden nocturne était un théâtre d’ombres, un jeu de désir et de séduction. L’eau n’était pas froide ; elle était même torride. Pendant que Mariska et Seer s’aimaient debout avec des mots câlins en néerlandais, j’ai tenté d’atteindre Carina pour l’embrasser, mais elle nageait comme une sirène et a disparu pour réapparaître sur la plage en se moquant gentiment de moi.


Une fois séchés et rhabillés, nous nous sommes endormis sur le sable, blottis les uns contre les autres. J’étais appuyé contre la belle Carina. J’ai parfois retrouvé sur d’autres femmes ce parfum naturel qui me rend fou. Le son de sa respiration se mêlait à celui de l’océan. Troublé par cette présence, je n’ai pas dormi. L’aurore a réveillé les autres. Il me semble ne jamais avoir vraiment quitté cet endroit.


Sur la route du retour, elle nous a dit qu’elle ne pourrait pas enchaîner une nouvelle année avec nous, car elle devait de faire opérer d’une petite tumeur à l’ovaire. Elle nous a demandé de ne pas nous inquiéter – impossible, bien sûr. Pour cela, elle allait rentrer auprès de sa famille, au Portugal.


Vingt ans plus tard, nous ne l’avons jamais revue. Elle n’a pas répondu à nos lettres des premières années, remplies de points d’interrogation. Quand nous nous revoyons, nous les trois garçons, ce qui se produit régulièrement, car nous habitons la même région, nous évitons d’en parler, pour ne pas réveiller de vieux démons prêts à surgir pour dévaster notre amitié. Cela crée comme une gêne entre nous.


J’habite, à la Défense, un immeuble de grande hauteur. Quelquefois, dans les nuits d’hiver, j’entends encore la chanson de Carina dans le souffle du vent glacé qui s’engouffre entre les tours noires de ma cité que je regarde par la fenêtre, tandis que ma femme dort près de moi. Quand je regarde en bas, vingt étages de vide et d’obscurité me donnent le vertige. Autant que d’années passées loin d’elle. Je crois reconnaître son visage au fond du gouffre où surgissent seulement quelques lueurs de phares. Dans mes moments de grande tristesse, j’ai parfois éprouvé la tentation de la rejoindre en sautant. Ce qui m’a retenu, c’est l’intuition qu’elle m’attend et que nous sommes appelés à nous revoir. C’est aussi l’air frais du matin qui, provisoirement, estompe l’ombre les mauvais songes.


Hier, en rentrant du travail, cet air de guitare s’envolait d’une boutique de vêtements féminins devant laquelle je marchais, ébloui par la lumière en sortant du métro. Peut-être que j’ai confondu la chanson avec une autre, ou bien rêvé, à cause des insomnies qui me causent parfois d’étranges illusions où le présent se mêle au passé lointain. Qu’importe : je suis entré. Mariska était là. Nous nous sommes immédiatement reconnus et fait la bise, comme au moment de nous quitter au matin, comme si les vingt ans qui nous séparaient d’une plage de l’Atlantique n’avaient été qu’une seule et longue nuit. Elle a conservé son visage enfantin, et ne tenait plus la main de Seer, mais celle d’Amélie, une petite brune ravissante qu’elle m’a présentée. Je les ai invitées à prendre un verre dans un café.


Des verres, nous en avons bus beaucoup, dans un flot de paroles ininterrompues, jusqu’à la fermeture à deux heures du matin. Mariska a longtemps posé avant de passer de l’autre côté du chevalet. Elle expose ses toiles dans une galerie d’art, à Montparnasse. Amélie, sa muse, est l’une de ses modèles. Elles m’ont invité à leur vernissage. J’ai promis d’y passer avec Philippe et Éric.


Comme les deux compagnes étaient ivres, je les ai raccompagnées à pied jusqu’en bas de leur immeuble. La pluie fine sur mon visage m’a aidé à retrouver un peu de lucidité. Elles marchaient bras dessus, bras dessous en riant pour n’importe quoi, échangeant un baiser tous les quatre pas. Je devais avoir l’air d’un type bizarre, à jouer les gardes du corps pour amantes dépravées, avec mon costume froissé et ma cravate à moitié dénouée.


Juste avant qu’on se sépare, Mariska m’a montré une carte postale qui portait l’écriture régulière et ronde de Carina, reconnaissable même sous la lueur orangée d’un réverbère. Le cachet datait de seulement deux ans. J’étais si visiblement ému qu’elle m’a donné ce précieux rectangle de carton, n’imaginant pas me faire plaisir à ce point.


Devant ma fenêtre, incapable de dormir, j’ai fini la nuit en regardant en bas où j’ai vu un visage de vingt-deux ans me sourire continuellement.


La carte postale mentionne une adresse située à Toulouse. Justement, je m’y rends aujourd’hui pour un rendez-vous professionnel prévu de longue date. Vais-je enfin la retrouver ? Si j’y parviens, que nous dirons-nous ? Sur ces questions, l’avion décolle et je m’envole. Vraiment, j’ai beau être ingénieur en aéronautique, je m’envole pour la seconde fois seulement.





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