Notation public
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n° 18045Radagast16/08/17
rioriM
critères:  frousses nopéné nonéro sorcelleri -fantastiq
40878 caractères
Auteur : Radagast

Une grande bibliothèque orne un des murs, une fenêtre donne sur un petit jardin fleuri. Au centre de la pièce un bureau en chêne massif, au sous-main en cuir aussi épais qu’un brouillard londonien.

Face à moi un grand chauve maigre et un petit gros rougeaud.

Le notaire et le patron de l’agence immobilière semblent tout heureux.



Il me présente les documents à la suite les uns des autres. Je signe, signe et signe encore. Les deux hommes semblent ravis. Il faut dire que j’achète une maison dont personne ne veut. Elle reste sur les bras de l’agence depuis plus de dix ans, elle ornait les vitrines d’autres agences depuis bien avant ma naissance.

Elles se refilent la patate chaude les unes les autres depuis des lustres. Le notaire représente l’indivision propriétaire de la bâtisse. Il s’occupait des biens des héritiers du dernier occupant éphémère, disparu il y a plus de quinze ans.



Toutefois, deux cent mille euros ça fait quand même mal au postérieur.




ooOOoo



Lorsque je me ramène dans le village, que j’ôte le panneau À vendre fixé sur le portail et ouvre les volets, quelques curieux se ramènent et errent aux alentours. Le camion de déménagement qui me suit crée aussi son petit effet.


Avec les déménageurs, j’installe les meubles dans les différentes pièces, j’ai le temps pour le reste.



ooOOoo



Dans les jours qui suivent, je vais faire des courses dans le bourg, et là je deviens le centre d’attraction.

Regards en coin, discussion derrière mon dos, je vois même deux bigotes se signer sur mon passage.

Bon, nous sommes dans ce que certains hommes politiques nomment la France profonde, pour ne pas dire arriérée.

Je ne pensais pas qu’un nouveau venu puisse flanquer la panique à ce point dans ce bled.


En revenant, je m’arrête sur un petit chemin d’où je peux découvrir le manoir, mon nouveau chez-moi.

Une allée pavée bordée de cèdres et d’érables mène à une bâtisse en pierres de taille. Une construction du XIXe siècle au toit très pentu en ardoises ; une tour orne l’aile gauche, une vaste terrasse accueille le visiteur.

Une porte vitrée le mène ensuite au grand hall. Certes les hautes fenêtres manquent de rideaux, mais l’ensemble est harmonieux.


Ma gentilhommière se trouve sur un promontoire surplombant le village. Plus loin, vers le nord, des collines boisées lui servent d’écrin ; au sud des champs de blé complètent le tableau.


Il va me falloir de l’aide pour entretenir cette maison de maître. Une femme de ménage serait la bienvenue. Mais je ne dois pas rêver, dans ce patelin ce ne sera pas une soubrette en mini-jupe et décolleté généreux.


De retour chez moi, j’ouvre mes cartons et commence à entreposer mes affaires dans les meubles. Je fixe des tableaux aux murs, je range la vaisselle et mes vêtements. Je déplace parfois un meuble, de quelques centimètres ou carrément le pousse à l’autre extrémité de la pièce.

Je fais aussi le tour des dépendances ; garage, serre, cave et grenier, histoire de me dégourdir les jambes, de me changer les idées et connaître mon domaine.


Épuisé, à la fin de la journée je me vautre dans un fauteuil en cuir, un Glenlivet à la main.

J’admire le salon ; au centre du plafond orné de moulures de plâtre pend un lustre rococo, les murs sont recouverts de boiseries sculptées.

De nos jours, les pièces ne mesurent plus guère que deux mètres de hauteur, ici, le plafond culmine à trois mètres cinquante. Au diable les économies d’énergie.


Large de deux mètres un grand miroir pare l’un des murs du sol au plafond. Le cadre ouvragé représente des animaux fabuleux, chimères, tarasques et basilics. J’y vois mon reflet et je me trouve une sale tête.

Le visage poussiéreux, les traits tirés, je fais peur. Je décide de prendre une douche avant d’avaler un léger repas.


Avant de sortir de la pièce, avant le bain, j’installe mon bien le plus précieux sur une commode, bien en évidence.

Un Katana Kaké¹⁾ supportant un Nodachi²⁾ ainsi qu’un tanto³⁾, tous deux en argent massif. Chaque lame ayant son saya⁾, en bois de magnolia blanc laqué. Une œuvre d’art plus qu’une arme qui vient du Japon. Dans un combat épée contre épée, je n’aurais aucune chance, mais pour percer un bide ou couper un bras, cet arsenal suffit largement.


J’exerce la profession d’écrivain, mais aussi de scénariste pour le cinéma et la télévision.

Ces sabres me furent offerts lors d’un salon du livre à Osaka, pour récompenser l’ensemble de mes scénarios et de mes romans. Mes écrits rencontrent un grand succès au Pays du Soleil Levant.


Cet ensemble d’armes, qui a la même valeur symbolique qu’un Oscar, César ou encore palme d’or, me fut remis en personne par Haruki Murakami, c’est dire si j’y tiens.



En passant devant le miroir, je vois mon reflet. Il me semble qu’il se déplace avec un léger temps de retard. Illusion d’optique, ou fatigue, je n’y prête guère attention.


Une fois ma douche prise, et un léger repas vite expédié, je me pieute.

Dans le noir, cette maison semble vivre, craquements et trottinements retentissent de partout. Je n’aime guère les bâtisses tout en béton, sans âmes, sans histoires, insipides. Je suis servi.



ooOOoo



Le lendemain je vais chercher le journal au bar/bureau de tabac du village, autant pour me tenir au courant de l’actualité que pour rencontrer les figures locales, ceux qui connaissent toute l’histoire et les histoires du coin.

Le nom du lieu me plaît, La Verge Galante. La Verge étant la rivière qui traverse le patelin, je pense avoir affaire à des poètes, ou des pêcheurs.

Un comptoir en bois où sont accoudés quatre gars aux trognes enluminées, un guichet destiné aux achats de journaux et cigarettes ; une dizaine de tables en marbre et pieds en fonte entourées de chaises en skaï rouge craquelées. Les murs sont couverts d’affiches de fêtes votives, de compétitions de pêche, d’équipes de foot inconnues, de coureurs cyclistes oubliés.

Un grand miroir piqueté de crottes de mouches semble agrandir la salle.


Sitôt entré dans le bistrot, les conversations s’interrompent, l’assemblée m’observe. Jeunes, vieux, tout le monde me dévisage. Il y a ceux qui fonctionnent encore au café, ceux qui marchent au demi pression, ceux qui se travaillent la cirrhose au ballon de blanc ou de rouge, et les derniers, qui en sont déjà à l’apéritif.


Je prends un journal dans le présentoir et commande une pression. La clientèle se répartit un peu partout, au comptoir ou aux tables.

Ils refont le monde, commentent l’actualité et devisent des derniers potins du patelin.

Le dernier potin en date étant ma petite personne.



Je me fais interpeller par un vieillard étonnant assis à une table. Une chemise noire, les manches relevées sur des avant-bras noueux comme des branches d’olivier. Les cheveux longs et blancs, la barbe fournie, une tache jaunâtre colore le dessous de son nez et ses lèvres. Il joue avec un verre de pastis vide.



Il tapote le siège devant lui avec sa canne. Si je veux me faire bien voir de cet aréopage, autant discuter avec celui qui semble mener la bande.

Je pose mon fessier sur le siège en face de lui.



Pourquoi doit être son mot favori.



Il me fait un sourire mystérieux



Pierrot, le patron hirsute, barbu et bedonnant me jette un regard désabusé.



Ils commencent à m’inquiéter ces ancêtres. Je crains de m’être fait arnaquer. Une partie des droits d’auteur de mon dernier roman sont passés dans cet achat, il me reste de quoi vivre, mais pas de quoi faire des folies.



Je me tourne vers Pierrot, le patron, et lui fais signe de remettre un petit jaune et une bière.

En attendant la commande, René se roule une cigarette. Il passe une langue épaisse et gluante sur le papier. Je comprends la couleur jaune de sa barbe.

Avant d’être fumé, ce bidule ressemble déjà à un mégot. Je lui allume la clope avec un Zippo orné d’un aigle.



Il boit une gorgée de pastis.



Tu y trouvais des commerces, des scieries, des artisans, une gare de voyageurs et de marchandises. Une pharmacie et un médecin, le Dr Thoiron. Bien brave homme que ce toubib. Il avait fait la campagne d’Italie, en mil huit cent cinquante-neuf, puis servi lors de la guerre franco-prussienne. Il en avait marre de voir la mort. Il vint s’installer ici, avec sa femme et sa fille.


Puis arriva l’Autre, l’Inconnu, venu d’on ne savait où. Un homme de cinquante ans peut-être, beau parleur, riche comme Crésus. Il arrosa d’or toute la région. Il se nommait, paraît-il, Colonel de Marval.

Il décida d’acheter un terrain et d’y construire une maison. Il embaucha maçons, charpentiers, couvreurs. Il y fit même installer le gaz. Les plombiers expliquèrent qu’il y avait deux salles de bain, alors que les gens du coin se lavaient dans un baquet !

Pas besoin d’architecte, il avait les plans dans le crâne. Il ne lésina pas sur la qualité.


C’est lors de la construction qu’il la rencontra. Mathilde, belle comme une déesse, dix-sept ans, rousse aux yeux d’ambre, fine et délicate.

Mathilde Thoiron, la fille du Docteur.

Sur ce chantier, les accidents ne se comptaient plus. La jeune fille voulait devenir médecin, une hérésie à l’époque, mais le docteur l’emmenait souvent en consultation. Il ne désespérait pas d’en faire au moins une infirmière. Elle aidait son père lors d’accouchements, suturait des plaies.

Ce jour-là un charpentier s’était cassé le bras. Son père réduisait la fracture, elle rassurait le malheureux lorsque le colonel la vit.


À peine la maison terminée, le fameux de Marval se rendit en grande pompe – haut-de-forme, queue-de-pie et gants blancs – chez le docteur pour lui demander la main de sa fille. Il n’avait cessé de penser à la jeune femme et ne doutait de rien, surtout pas de lui.


Thoiron lui dit qu’il allait en parler à sa femme, à sa fille et réfléchir.

Une fois la demande faite et le colonel sorti, le bon docteur alla en parler aux deux femmes.

Mathilde entra dans une colère noire. Il faut dire que la gamine avait un caractère bien trempé, elle ne voulait pas avoir de relations avec ce type, ni de près ni de loin, il faisait peur. Grand, cheveux très noirs, mince, le visage en lame de couteau. Plutôt bel homme, paraît-il, mais il possédait un regard inquiétant, un regard à glacer le sang d’un uhlan ! Tu sais, les yeux rapprochés, ça te fait un regard de prédateur.


Le lendemain de Marval revint. Le docteur lui annonça son refus et l’autre explosa.



Le colonel repartit furieux et menaçant.

Une semaine plus tard, Mathilde disparaissait. On retrouva son phaéton et sa jument dans un bois loin de là. Le village entier se mit à sa recherche, en vain. Tous les regards se tournaient bien évidemment vers le manoir.

Les gendarmes firent une enquête, ils allèrent sonner au portail de cette grande demeure. Personne ne répondit, et pour cause, elle était vide. Nulle trace du propriétaire ni de Mathilde, sauf un châle lui appartenant et un message écrit sur un grand miroir dans le salon : Vous le regretterez.



Les verres sont vides, je commande une autre tournée.



Mais c’est là qu’advint le plus étrange. Tous les gendarmes qui sont entrés dans le « Château » sont morts peu de temps après, de mort violente lors d’arrestations mouvementées, de chute de cheval, assassinés ou du choléra.

Tous les ouvriers y ayant mis les pieds moururent eux aussi de façon très étrange, accidents, meurtres, suicides, tous plus bizarres les uns que les autres.

Le lieu était maudit et resta vide plusieurs dizaines d’années.

Un peu après la Grande Guerre, un officier qui avait fait Verdun acheta la propriété. Il y resta dix mois. On le retrouva mort dans le jardin, le visage crispé en un masque d’épouvante.

Cette bâtisse devint officiellement hantée.

En mille-neuf-cent-quarante-et-un, les fridolins rappliquèrent, bien évidemment ils réquisitionnèrent ton manoir. Tout le village attendait ce qui allait leur tomber sur la gueule. Un suicide et deux cinglés plus tard, ils se cassèrent vite fait. Faut dire qu’un Obersturmannführer s’était fait sauter le caisson avec son Lüger.

Ensuite, au début des années deux-mille, un type se paya ce truc. Un mois plus tard, on l’a retrouvé à poil, errant dans le village. Il s’était chié dessus.




Les autres clients s’étaient rassemblés autour de nous, ils écoutaient religieusement cette histoire mille fois racontée.



Je lui montre mon Zippo.



Je paye les tournées et je me casse, sous le regard inquiet de René. Bien que mon métier consiste à raconter des histoires, je reste cartésien, les pieds sur terre. Pour moi, tout doit avoir une explication rationnelle. Je ne crois ni aux fantômes ni aux spectres, bien que j’aie écrit quelques textes sur ce sujet.


Je rentre chez moi et continue le rangement. L’état de la maison me laisse toutefois pantois. Malgré toutes les péripéties, malgré l’âge, rien ne semble abîmé. Aucune tache d’humidité, aucune trace de rouille, aucune peinture écaillée, aucune moisissure.


Le lendemain, je retourne au bistrot et y trouve René.




ooOOoo



Les jours suivants, je termine mon installation et me promène dans les environs, en forêt, dans la campagne. J’en profite aussi pour reprendre l’écriture, délaissée depuis quelque temps.

Je dois rendre un truc sirupeux à l’eau de rose et avec son récit à deux balles, René m’a foutu en tête une histoire de fantômes à la con !


Je sais ce que je vais faire, écrire une histoire de fantômes amoureux. Une belle revenante amoureuse d’un gars bien vivant et qui va le faire tourner bourrique.

Tout le monde sera content.

Avant d’aller me coucher, je vais prendre une douche. En un rien de temps la pièce se remplit de vapeur.


Alors que j’essuie la buée sur la glace d’un revers de main, je vois le reflet d’un type hagard – moi –, mais je suis aussi face à une splendide jeune femme.

Les cheveux de feu coiffés en chignon, le nez droit et long, les pommettes hautes piquetées de taches de rousseur, le menton volontaire, une grande bouche aux lèvres épaisses et pulpeuses, le front haut et les sourcils fins, très clairs, joliment arrondis.


Puis ce regard ! Des yeux d’ambre.

Devant moi se tient une très jeune femme, d’une beauté éblouissante. Je ne vois d’elle que son visage et ses épaules vêtues d’un corsage boutonné jusque sous le menton. Une médaille pend sur sa poitrine.


Comme un idiot je lève la main pour vérifier si quelqu’un ne se trouve pas à mes côtés. Bien évidemment je ne trouve que le vide.

Mon reflet se tourne vers la jeune beauté. Son regard d’ambre ne quitte pas le mien. Je pars à reculons, puis me réfugie dans ma chambre en claquant des dents et des fesses.


Planqué sous la couette j’entends sonner les heures à la cloche de l’église, je laisse même la lumière allumée.

Demain, je me casse !


Le chant des oiseaux me réveille, j’ai tout de même réussi à m’endormir. Le soleil brille, je me dis que j’ai dû faire un cauchemar provoqué par l’ambiance étrange de cette maison, la fatigue et surtout les histoires à la con du René.

Pourtant ce rêve me semblait bien réel. Le miroir de la salle de bain porte encore les traces de mes doigts.


Après le petit déjeuner, je vais à la ville voisine. Je veux vérifier quelque chose avant de décider si je quitte ou non cette demeure.

L’hôpital Sainte-Anne ressemble plus à une prison haute sécurité qu’à un centre de soins. Un gros bloc de béton entouré d’un mur.

Je demande à rencontrer Philippe Lebel, l’ancien propriétaire du manoir.



Dans une chambre un homme est assis face à la fenêtre. Le visage rond et bonhomme, les cheveux blancs ; son regard absent fixe le vide. Il ne réagit pas à mon entrée.

Je m’assieds face à lui.



Il se lève, écarquille les yeux.



Il s’agite, crie, agrippe ma veste, pousse des hurlements à tel point qu’un médecin et deux infirmiers rappliquent, et tentent de le maîtriser.



Je m’apprête à quitter la pièce quand Lebel me crie d’un air désespéré :



Pour un gars qui ne parle plus, il est plutôt prolixe.



ooOOoo



Secoué, je rentre chez moi. Je marque une légère hésitation à l’entrée du village. Là-bas, à côté de l’église, se trouve le cimetière. J’entends encore le cri de ce pauvre gars. Sans m’en rendre compte, je me dirige vers le clocher.

J’y erre longtemps, dans ce cimetière, je me perds dans la partie la plus ancienne et j’y trouve enfin le tombeau de la famille Thoiron.


Sur la sépulture de marbre, je déchiffre une inscription en lettres d’or en partie effacée.


Clémence Thoiron née le 15 mai 1838

Émilien Thoiron né le 21 septembre 1834

Décédés de chagrin le 20 octobre 1882


Mathilde Thoiron 1 mai 1863- …



René se tient derrière moi.



Pour toute réponse, je quitte le cimetière.



ooOOoo



Je tourne en rond dans la maison. Je pose un objet dans un carton pour l’en retirer quelques secondes plus tard. J’entame mon nouveau déménagement sans grande conviction. Je ne sais même pas où aller.

Alors que je traîne dans le salon, mes cheveux se hérissent.


Elle est là, face à moi, de l’autre côté du miroir. Mon reflet n’en fait qu’à sa tête, assis qu’il est dans un fauteuil alors que je suis debout.

Elle porte une longue robe écrue boutonnée jusqu’au menton, le vêtement lui tombe sur les chevilles, sa taille fine semble serrée dans un corset qui soulève sa poitrine menue.


Elle passe les doigts sur la glace, je mets un peu de temps à comprendre qu’elle vient d’écrire.


iom-zedia ,éitiP


Tout le désespoir du monde emplit ses magnifiques yeux.


C’en est trop pour mon esprit, je vais me retrouver en camisole avec Philippe Lebel.

Je me sauve en hurlant.

Quelques heures plus tard, je me réveille en sursaut dans la cuisine, c’est la seule pièce ne possédant pas de miroir. Devant moi une bouteille de genièvre à moitié vide. Dans mon rêve alcoolisé, j’ai trouvé la solution de l’énigme.


En passant devant le salon, je la vois toujours debout dans le miroir, elle semble m’attendre.

Je pars en courant dans la salle de bains, reviens avec une petite glace que je place face à la phrase énigmatique.


Pitié, aidez-moi


Tous les poils de mon corps se hérissent.

Suis-je en train de rêver, de cauchemarder, même dans mes romans les plus délirants je ne suis jamais allé aussi loin.

Incrédule, je saisis mon Smartphone et prends une photo.

Sur mon écran je ne vois que mon « vrai » reflet, appareil en main, aucune trace de cette jeune et jolie rousse et de mon « autre » reflet qui lève les yeux au ciel et secoue la tête, exaspéré.


Il commence à me gonfler celui-là !


J’hésite entre fuir ou devenir racorni du ciboulot. Quitte à entrer dans la folie, autant que ce soit pour de bon, je décide de répondre à l’apparition.

Je fais le geste international d’incompréhension, soulève les épaules et mets mes paumes en l’air.


Elle pose sa main sur la glace et me fait signe de l’imiter. Après un instant d’hésitation, je place ma paume sur la sienne, nos doigts en parfaite opposition.

J’appuie sur la paroi qui me semble molle. D’un geste déterminé, j’enfonce ma main jusqu’au poignet, je ne la vois plus. J’avance le bras jusqu’au coude, mon cœur bat à cent cinquante pulsations par secondes, je vais faire un infarctus.


Je ressens des picotements sur ma peau nue, de l’autre côté. Il est trop tard pour faire machine arrière. Je pose mon visage sur le verre froid, je prends une grande inspiration, je ferme les yeux et j’avance. D’abord le silence absolu, la sensation d’entrer dans un liquide onctueux, épais. Je panique un peu, car j’étouffe.



ooOOoo




J’ouvre les yeux et je respire un grand coup. Une odeur d’humidité, de poussière, de moisi envahit mes narines.

À ma droite se tient mon alter ego. Étonnant de se voir en vrai.

Elle est devant moi, plus belle que son reflet, plus belle que toutes les femmes que j’ai pu admirer.



La jolie jeune femme rousse fond en larmes en me disant cela. Elle a la voix légèrement éraillée.

Je reste immobile, abasourdi.



Mon double me flanque un coup de pied au cul.



Elle m’entraîne à sa suite dans le dédale de pièces, les mêmes pièces que de l’autre côté. Cependant tout y est délabré, humide, les tapisseries se décollent, les rideaux tombent en lambeaux, des toiles d’araignées décorent les angles des murs et le plafond.



Elle tousse un peu.



Le vingt août mille-huit-cent quatre-vingt-deux, je partais à la rencontre de mon père pour lui dire de se hâter, un ouvrier venait d’arriver blessé au cabinet.

Je conduisais un petit phaéton tiré par ma jument blanche lorsque cet individu qui se fait appeler Colonel de Marval apparut devant nous. Par je ne sais quelle étrange opération, je me retrouvai enfermée chez lui.

Je sais que vous allez avoir des difficultés à me croire, Marval est un sorcier, il pratique la magie noire. Par quelques ignobles sortilèges, il sépara mon esprit de mon corps. Mon esprit se trouve ici, derrière ce miroir, mon corps dans cette maison, enfermé je ne sais où. Si je ne me soumets pas à lui, les deux ne seront jamais réunis, vouée à errer dans ces limbes pour l’éternité, il veut que ses victimes soient consentantes. Je déteste me soumettre à qui que ce soit, alors surtout pas à lui.


Une question me brûle les lèvres.



J’hésite, me retrouver face à un démon ne m’enchante guère.

Mon double se rappelle à mon bon souvenir.



Les grands yeux d’or me fixent, à la fois pleins d’espoirs et de crainte.



Je rêve d’accord, mais je commence à m’y attacher à cette jolie fantôme, à son beau regard, et aussi à son caractère indomptable. Par contre, son corps ne doit plus être très frais.

Je respire un grand coup.



Voilà, c’est fait, soit je sombre dans la folie soit je vis le conte le plus fantastique jamais imaginé.



J’essaie de lui prendre la main, en vain. Mes doigts passent à travers les siens.



Je fais mine de me pencher, elle me tend la main, j’y dépose un baiser. Ai-je des visions ou a-t-elle vraiment rougi ?



ooOOoo



C’est bien ma veine, pour une fois que je tombe amoureux, faut que la demoiselle soit morte ! Ou tout comme, gardée par un démon.


Amoureux ? Merde ! Manque plus que ça, amoureux d’un fantôme.


En même temps, difficile de ne pas tomber sous le charme de cette beauté. Belle et indomptable. Pour tenir tête pendant cent trente-cinq ans à un sorcier versé dans la magie noire, il faut un sacré caractère. Mathilde signifie celle qui obtient le pouvoir en se battant, je veux bien le croire.


Je me vois bien arriver dans une réunion de famille avec ma revenante au bras, de quoi flanquer une belle panique.


Où chercher un corps. Première idée, la cave et ses recoins obscurs. La maison est construite à même la roche mère, du granite, impossible d’y faire une entaille, alors une tombe !


J’étudie systématiquement chaque pièce, compare le plan et les mesures que je prends. Je sonde les murs, découvre quelques cavités cachées, sous un escalier, dans un mur ; mais pas le corps de ma fantôme.

Trois jours durant, j’examine la maison de fond en comble. De temps à autre je passe devant le grand miroir du salon. À chaque fois elle est là, inquiète, elle se ronge les ongles.

Voir une revenante inquiète devrait me faire rire, ça m’attendrit.



ooOOoo



J’ai arpenté toute la maison, sans rien trouver. Il me reste cependant un endroit à visiter. La tour.

Je ne m’y suis jamais intéressé, trop compliqué de meubler ce truc aux murs concaves, desservi par un étroit escalier en colimaçon.

J’y viens admirer le paysage, de la pièce du haut la vue est magnifique et propice à la méditation. Aujourd’hui, je ne médite pas.


Cette tour possède trois pièces que je fouille minutieusement, du bas au sommet, en vain. J’enrage et pousse des cris de frustration, je flanque des coups de pieds aux murs. Je ne retrouverai jamais le corps de Mathilde, je vais finir fada.

Tout en redescendant, je me rends compte que l’espace entre la seconde et la dernière salle est trop épais. Je reviens dans cette pièce sous la charpente. À genoux, le nez collé au plancher, j’examine chaque millimètre.


Je plaque ma joue sur le sol et regarde au ras du parquet. Rien !

Un vieil ami me disait souvent à propos de mes écrits :



Je vais chercher un escabeau et grimpe dessus. Je veux voir d’en haut. La tête dans la charpente, je domine l’ensemble de la pièce.

Là ! Des lames du parquet forment un ensemble géométrique qui ne se raccorde pas avec le reste. Un carré de deux mètres sur deux.


Dire que je suis venu ici plusieurs fois, j’ai peut-être marché sur elle.


Je redescends et m’affaire à d’étranges préparatifs, sous l’œil intrigué de mon spectre favori. J’évite de croiser son regard, je ne veux pas lui donner de faux espoirs.

D’abord de l’outillage pour soulever la dalle de bois.


Il me faut penser à l’après, lorsqu’elle sera revenue de ce côté. Il y a quelques années, pour écrire un scénario fantastique, j’avais compulsé un grimoire, remèdes, recettes et sortilèges pour se protéger des maléfices et des démons. Je vais vérifier si ce bouquin disait vrai !



ooOOoo



Après une légère collation et une nuit de repos me voilà fin prêt, du moins je l’espère.

Je vais enfin savoir si je rêve, si je suis fou ou si je vais vraiment me battre contre un démon des temps anciens.


Armé de tournevis, de ciseau à bois, je tente d’ouvrir la trappe. Elle résiste, je sue sang et eau sans résultat.

La ténacité est mon principal défaut, ce n’est pas un morceau de bois posé par un sorcier de pacotille qui va me résister.

Victoire ! Ça s’entrouvre en grinçant. Je glisse vivement un pied-de-biche dans l’interstice créé et j’appuie de toutes mes forces.


Je tire, je pousse, ce truc pèse une tonne. Dans un craquement d’apocalypse, elle finit par s’ouvrir. Des gonds d’acier tiennent la plaque. Une cavité s’ouvre à mes pieds, je tombe à genoux.


Ce que je vois dépasse l’entendement. Allongée sur le dos, les mains jointes sur la poitrine, Mathilde ressemble à un gisant du moyen âge.

Je pensais trouver un corps momifié, ou pire, un squelette.

Les cheveux roux étalés autour de sa tête, les yeux fermés et les narines pincées, les seins petits aux aréoles roses, les tétons fripés, la taille fine, une belle toison de feu au bas du ventre, les cuisses longues et fines.

J’admire une très belle morte nue de cent cinquante-quatre ans à la peau pâle et blanche. Le reste de ses vêtements gît en poussière autour de son corps.


Par je ne sais quelle opération elle est restée une très belle et très jeune adulte.


C’est maintenant que les choses vont se compliquer.



ooOOoo



À peine ai-je touché sa peau qu’un grand souffle glacial parcourt la maison, le monstre s’éveille.

La dépouille inerte de la jeune femme dans les bras, je descends en courant l’escalier et la dépose devant le miroir, malheureusement son reflet ne m’y attend pas. Je traverse rapidement.

Une fois de l’autre côté de la paroi, mon double me houspille.



Nous partons tous les deux à leur recherche. Des cris de femme nous entraînent vers la bibliothèque.

Nous entendons aussi des hurlements qui ne peuvent sortir d’une gorge humaine. J’accélère le pas, je cours plus que je ne marche.


Nous faisons sauter la porte de la bibliothèque d’un grand coup de pied, comme dans les séries policières.

Une scène d’épouvante nous y attend. Une chose qui ressemble vaguement à un être humain grogne, bave et gesticule derrière une grande table. Le visage have, le teint crayeux, le cheveu rare et sale, des traînées noirâtres strient le haut de son crâne nu.

Il doit mesurer plus de deux mètres. Ses bras et ses jambes maigres remuent de façon étrange.

Il se tourne vers nous. Il ouvre la bouche et pousse un râle rageur, la peau de mes bijoux de famille se racornit à la vue de ses dents pointues et de ses yeux injectés de sang.


Mathilde se tient derrière un fauteuil et tente tant bien que mal d’échapper au monstre qui se tient entre elle et nous.



Je lui jette un lourd cendrier de verre à la tête. L’objet le blesse légèrement, un sang noir coule de son arcade sourcilière, mais le sorcier ne bronche pas, l’objet rebondit et se brise sur le mur.



Mathilde tente alors une manœuvre hardie, ce que l’on nomme un cadrage-débordement comme au rugby. Pas encore bien à l’aise sur les pattes, l’abomination se fait surprendre, elle vient se réfugier dans mes bras.

Je peux la toucher, la sentir. Pas le moment de songer à des choses sensuelles.



J’extrais de ma besace un flacon, l’ouvre et en jette le contenu sur ce sorcier.



Sa peau fume, il vacille un peu, mais reste debout.

Plus pour longtemps, mon double lui balance une des bibliothèques sur la tête. Coincé sous le meuble nous l’entendons rager.

Un truc comme ça sur l’oreille m’aurait étendu pour le compte.



Arrivés au milieu du couloir, nous entendons un autre grand bruit, il vient de se reprendre un meuble sur la coloquinte.

Mais alors que nous arrivons presque à la porte du salon, mon double sort en volant de la pièce et se fracasse contre le mur. Marval sort de la bibliothèque, en sang et écumant de rage.



Je sors un crucifix de mon sac et le tends devant moi, tel un bouclier. Il semble marquer le coup, pas pour longtemps.



L’autre Étienne lui saute sur le dos et tape dessus avec un chenet.



Je la saisis par le bras et la traîne derrière moi.

Nous traversons le miroir alors que Marval arrive. Mathilde ne peut guère hésiter, je la propulse de l’autre côté, les mains aux fesses, au diable l’élégance. Toujours cette impression d’entrer dans de l’eau.

Je m’en extrais pour voir la jeune femme devant son corps inerte. Son être astral entouré d’une aura de lumière semble hésiter.


Je m’active rapidement. Je vais maintenant savoir si j’ai eu raison de faire confiance à mon grimoire. Il va se rendre compte que je peux moi aussi pratiquer la magie ; enfin, je l’espère.


Feu et métal-argent réunis viennent à bout des démons


J’ai pris soin de préparer au pied du miroir mon matériel. Le nodachi, un litre de genièvre et mon vieux Zippo.

J’ai juste le temps de verser l’alcool sur la lame, d’allumer le tout avec le briquet.

La main décharnée de Marval traverse déjà la glace, son corps est en partie de ce côté de notre monde.

Tel un samouraï, je brandis mon arme à deux mains et la plante de toutes mes forces dans son cœur. La lame traverse la paroi et le monstre d’un seul coup.

Il hurle, se débat, tente de saisir ma gorge. Mon double arrive derrière lui armé de la même lame enflammée, qu’il plante dans le dos du sorcier ; nos lames se croisent dans son cœur.


Il est planté comme un papillon sur le miroir, du sang sombre gicle de sa plaie et de sa bouche.


Mon reflet me crie quelque chose. Je lis sur ses lèvres : « fuyez ». Je laisse mon sabre dans le corps de ce monstre, qu’il reste planté là pour l’éternité.


Après un dernier regard à moi-même, je me retourne vers Mathilde. Son corps spectral devient de plus en plus évanescent.



Je croyais, espérais, qu’elle allait se réveiller, ou même se lever. Elle ne bouge pas, même pas un cil. La maison commence à se dégrader, les tentures tombent en lambeaux, le plâtre tombe des plafonds, la charpente craque.

Je fais sauter les embouts des becs de gaz, j’allume les tentures avec mon Zippo et soulève le corps inerte de Mathilde.


Je percute et pulvérise de l’épaule une fenêtre et pars en courant. La nuit est tombée, je ne pensais pas être resté si longtemps de « l’autre côté ». La jolie tête ballotte de droite et de gauche. Son esprit et son corps se sont rejoints ; pour ma plus grande peine, le miracle espéré n’a pas eu lieu.


Un point de côté commence à me torturer lorsqu’une gigantesque explosion retentit, le souffle me fait tomber à genoux dans l’herbe, puis la chaleur me roussit les cheveux, des morceaux de poutres, des pierres, des gravats tombent autour de nous. Je protège son corps avec le mien du mieux que je peux.


C’est ainsi que René nous trouve. Moi la berçant contre mon cœur, elle inerte et si belle.



Il pose sa veste sur le corps nu de Mathilde.

Mon cri de désespoir se perd dans la nuit et dans le grondement des flammes.



ooOOoo



J’ai décidé d’écrire cette histoire, sachant que personne ne la prendrait au sérieux, sauf peut-être René.

Je l’ai nommée « rioriM ».

Contre toute attente mon livre rencontre un succès fou, tant de la critique que du public. Un film est en projet.

Ce soir, j’assiste à la remise du prix Revebebe, décerné à mon bouquin. Les grands noms de la littérature sont là.

Le décorateur a cru bon de placer des glaces un peu partout dans le grand salon de réception.

Je me crispe un peu à cette vue. J’ai banni ces objets de ma vie depuis deux ans.



Je regarde avec amour la sublime rousse à mon bras. Elle illumine la salle dans sa longue robe de soirée.



Je dépose un léger baiser sur ses lèvres roses.

Prudent, je garde toutefois sous la main mon Tanto et mon Zippo.

Le président de cette docte assemblée nous accueille, un baise-main pour Mathilde, une accolade pour moi.



Côte à côte, une coupe à la main, nous nous contemplons dans le miroir nous faisant face. Nous formons un joli couple.

Mon reflet et celui de Mathilde lèvent leur verre à notre santé, les jettent par-dessus leur épaule, s’embrassent et nous font un grand sourire.

Au beau milieu de la glace, le double de ma compagne vient d’écrire un message :


.xuerueh zeyoS



ooOOoo




⁽¹⁾ Katana Kaké : Présentoir en bois où sont placées les armes.

⁽²⁾ Nodachi : Sabre plus long et plus lourd que le katana.

⁽³⁾ Tanto : Poignard.

⁽⁴⁾ Saya : Fourreau en bois de magnolia blanc.

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