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Temps de lecture estimé : 22 mn
04/02/22
Résumé:  Petit tract où l’auteur apporte son édifiante contribution à la défense de la médecine rurale et à l’illustration des avantages qu’il y a à apporter sa pierre à l’exercice de la démocratie.
Critères:  fh extracon inconnu bizarre cunnilingu pénétratio jeu portrait -humour
Auteur : Amarcord      Envoi mini-message
A voté !






C’est pas de tout repos, la vie de médecin urgentiste. Je m’en suis convaincu à la lecture du reportage hyperréaliste récemment publié par le plus éminent de mes confrères sur un site dont le contenu est volontiers plus frivole.


J’exerce pour ma part la médecine en tant que généraliste en milieu rural. Mes interventions sont souvent moins spectaculaires que celles décrites dans ce témoignage si fidèle à la réalité. Le travail d’un médecin de campagne est peut-être plus routinier mais pas moins rude. On appelle ici plus volontiers le vétérinaire que le toubib, et quand on s’y résout enfin, il est parfois trop tard. Et puis il y a la charge : jusqu’au 1 500e patient, ça se passait plutôt bien, je parvenais à gérer, et mon banquier était ravi. Il l’est plus que jamais, mais depuis qu’un de mes confrères a pris sa retraite, nous ne sommes plus que deux pour soigner 4 500 âmes, réparties sur un territoire magnifique mais très étendu. C’est bien trop, mais comment refuser d’ouvrir votre porte à un patient en détresse ?


Et si seulement il ne s’agissait que de pratiquer la médecine ! Nous cumulons bien involontairement ce rôle avec ceux d’assistant social, de conseiller conjugal, de médiateur avec l’administration, d’homme de compagnie, pour ne pas dire homme à tout faire. On vous en sait gré, on vous remercie, même si on vous dissimule probablement le reproche latent de prendre de temps en temps des vacances. Je me suis pourtant fait à cette vie, et avec d’autant plus de philosophie et de soulagement que j’ai voici longtemps réussi à attirer en renfort mon ami Stéphane, avec qui j’ai frotté les bancs de la Faculté de médecine. Nous partageons presque tout : la clientèle et l’éreintante charge des lointaines visites à domicile, les parties de pêche à la mouche, les soirées de cafard qui se terminent en rigolade, les indignations.


Les seules pudeurs qui résistent sont celles qui concernent nos éventuelles bonnes fortunes sentimentales ou sexuelles du moment, depuis que, toujours remarquablement synchronisés, nous sommes devenus des néo-célibataires. C’est risqué d’être constamment sur la brèche, jamais à la maison. Sa femme est partie avec le pharmacien, la mienne s’est contentée de tailler la route avec nos économies. Ce ne fut cruel que pour mon pouvoir d’achat, et encore, temporairement. Pour lui, la blessure d’amour-propre reste toujours vive. Il en conserve, tout comme les urgentistes interrogés par mon brillant confrère, une forme d’amertume. Stéphane reproche à tous les politiques, sans exception, d’avoir abandonné à son sort notre corporation rurale et ruiné son ménage. Avec bien entendu la complicité de l’industrie pharmaceutique si prospère…


La politique, nous sommes particulièrement bien placés pour mesurer les mouvements qu’elle suscite dans la population. IPSOS serait bien inspiré de nous confier le soin d’alimenter son thermomètre de l’opinion : le nôtre est planté au quotidien dans des endroits pas toujours très ragoûtants qui lui sont inaccessibles. Parce que bien entendu, à qui parler de tout ce qui vous préoccupe, sinon au bon Docteur ? Et les sympathisants de toutes les formations politiques s’adressent à vous avec d’autant plus de franchise qu’ils partent toujours du principe que vous partagez totalement leurs convictions, même les plus extrêmes. Normal : vous êtes médecin, et donc réputé intelligent. Comment pourriez-vous dès lors être d’un avis contraire au leur ?


J’en ai encore eu la preuve en rendant visite avant-hier au vieux Grégoire, 96 ans à l’été prochain, du moins s’il passe miraculeusement le printemps. Parce que le bilan n’était pas fameux : le cœur plus affolé qu’un pays de l’Est face à Poutine, plus d’eau dans les poumons que dans son Ricard, et plus de Ricard que de bile dans son foie de cirrhotique. La seule prescription raisonnable consiste à lui offrir un peu de compagnie et déboucher comme il l’espère la bouteille de ratafia que lui interdisent « ces trous du cul de l’hôpital  » selon ses propres termes. « Heureusement que je peux compter sur un homme compétent comme vous, Docteur » vous lâche-t-il alors, et vous souriez charitablement en versant une rasade du breuvage qu’il prépare lui-même à base de reines-claudes, puis en noyant vos doutes ou vos scrupules dans l’alcool de fruit : êtes-vous un bienfaiteur ou un imposteur ? Il vous adresse un clin d’œil, sort une pochette à tabac, prélève un feuillet de papier maïs et se roule une sèche, suivant à la lettre un cérémonial qui vous signale qu’il vous aime bien et est prêt à tailler la bavette.



Je le regarde avec incrédulité, et il doit lire le scepticisme dans mes yeux aussi ronds que ceux du Bouillon quand il surprend Joachim, Eudes, Geoffroy et Clotaire à fumer du haschich aux toilettes.




Temples sacrés prime façon Romaine,

Rejecteront les goffes fondements,

Prenant leurs loys premieres & humaines,

Chassant non tout des saincts les cultement.




Je m’abstins bien entendu ce jour-là de lui confirmer que son double pronostic était plus qu’hasardeux. Et qu’il y avait malheureusement encore plus de chances – c’est tout dire – de voir bientôt un autre petit Nicolas au sommet de l’État que de le voir lui-même échapper à court terme au cimetière. À quoi bon ? On était bien, là, tous les deux, à nous contenter de l’instant présent, du paysage bucolique et de la liqueur sucrée, et je n’aurais pas échangé ma place contre celle, plus prestigieuse, qu’on vous propose au service des urgences ou à celui des objets trouvés, c’est parfois la même chose.


Nombre de mes proches y voient un manque d’ambition. C’était l’opinion de ma femme, c’est même pour ça qu’elle s’est fait la malle et ma tirelire. « Non seulement sont-ils tous débiles dans ce foutu coin perdu, mais figure-toi que ça finit par déteindre sur toi ! Je te préviens, Bruno, moi je me casserai avant que les lésions ne soient irréversibles. » Manifestement, son cas n’était pas si inquiétant : elle savait toujours parfaitement compter.


Je n’ai pas si mal vécu la rupture. Elle m’a offert une forme de décontraction. C’est vrai que les gens sont parfois un peu surprenants, par ici. Mais il faut savoir les prendre. Les comprendre. Moi, je lis désormais en eux les yeux fermés. Tenez, je suis par exemple capable de vous prédire au pour cent près combien de mes patients vont voter Jupiter, combien choisiront l’Héritière, combien soutiendront Charles Martel ou le Tribun du peuple, combien se rangeront derrière la Madone au Kärcher. Et c’est bien pratique : pas une seule fois je n’ai eu à ouvrir mon poste de télévision pour guider mon propre choix. Les échos de la campagne déferlent spontanément dans mon cabinet.







C’est donc le pied ferme et le cœur parfaitement serein que je suis allé voter le 10 avril 2022.


Il y avait foule à la salle des sports municipale de mon bled. Soit que ses administrés soient soudain animés par un esprit civique qu’il ne m’avait jamais été donné d’observer avec une telle acuité, soit qu’ils soient très satisfaits de la gestion du pays, soit qu’ils en soient consternés. Soit plus simplement encore qu’ils soient à l’affût de toute occasion de promenade et de rassemblement, après deux années de Covid. C’est une de mes plus truculentes patientes, Lulu la turlutte, qui m’en a fourni l’indice tout récemment : « Les affaires reprennent, Docteur ! Je refuse du monde ! Vous n’imaginez pas le nombre de pépères qui sont à nouveau prêts à faire la queue. »


Celle qui s’allongeait à l’entrée du bureau de vote était impressionnante. J’y reconnus bien des patients, qui me saluèrent avec déférence. Mais aussi une bien séduisante jeune trentenaire, mignonne comme tout, avec une lumineuse chevelure mi-courte subtilement bouclée, des yeux turquoise en amande, un petit nez en trompette et des fossettes à fondre. On lui aurait donné le Bon Dieu sans confession si la silhouette n’avait pas plutôt été sculptée pour inviter au péché. Quel dommage qu’elle soit en santé si parfaite qu’elle n’ait jamais franchi la porte de ma salle d’attente ! Une telle patiente, il y a longtemps que je n’attendais moi-même que ça pour apporter un quart d’heure de charme, même très chaste, à mon quotidien. Dans ce lieu, l’apparition tenait du miracle.


Et à propos d’attente, celle que nous imposait l’exercice de notre bon droit de citoyens touchait à sa fin, j’avais atteint le bureau qui m’était attribué, ravi de constater que la ravissante inconnue s’y rendait aussi, avec tout juste un peu d’avance sur moi : c’était un spectacle plus que charmant pour encourager la patience. Je m’amusai à deviner son état d’esprit et ses intentions de vote, et je la vis tour à tour indifférente, absente, rêveuse. Je crois qu’elle surprit furtivement mon regard, esquissa un sourire, se détourna. Elle me sembla alors troublée, puis nerveuse, puis soudain chancelante, proche de l’évanouissement. On s’inquiéta autour d’elle, on lui apporta une chaise, et je me frayai un passage.



Je l’installai confortablement, éloignai les curieux, tamponnai un mouchoir saturé d’eau fraîche sur sa nuque fine et son joli front. Je lui pris la main, qu’elle avait bien douce, je lui pris le pouls, qui était bien régulier, et je pris surtout conscience qu’elle me destinait un langoureux regard plein de gratitude.



Elle rit, ce qui était déjà bon signe. Et elle me répondit d’une voix délicieuse, imperceptiblement voilée, entre velours et papier de verre à grain minuscule. J’en frissonnai.



Elle acquiesça d’un air navré.



Le digne stoïcisme avec lequel cette jeune et agréable personne affrontait un destin matrimonial si contraire lui valut de gagner toute mon admiration. Et tout autant l’émouvant spectacle offert par la vue plongeante sur l’échancrure de sa blouse dont je profitais sans vergogne. Le professionnel que je suis respecte à la lettre le serment d’Hippocrate et n’abuse jamais de la situation. Il est aussi un peu blasé de la vision de toutes ces paires de loches pas forcément appétissantes qui se découvrent dans son cabinet. Mais cette patiente-ci formait un cas clinique bien plus intéressant, une exception tout à fait remarquable, stupéfiante, même, et c’est presque à regret que je constatai l’amélioration soudaine de son état, qui m’empêcha par décence de me livrer à l’auscultation.



C’est moi qui me sentis envahi par le vertige à la vue de ces fermes propositions électorales qui se moquaient de toute évidence de bénéficier ou non d’un soutien. On a tout de suite envie de prendre sa carte, et d’autant plus que quelque chose vous murmure à l’oreille que vous avez peut-être déjà un ticket. Malheureusement, ma toute fraîche mais vigoureuse vocation d’adhérent fut contrariée par la voix acariâtre et nasillarde de la secrétaire de la Mairie.



À contrecœur, j’adressai un petit salut d’adieu à celle qui renouvelait l’offre politique locale, une vraie révélation : j’ignorais que le canton hébergeât des frimousses aussi attendrissantes. Je saisis distraitement le bulletin, me dirigeai vers le bloc de cinq isoloirs improvisés côte à côte avec de vieux panneaux de contreplaqué, écartai le pan de tissu, et me retrouvai seul face au devoir, seul face à la France, et plus encore seul face à ma déception.


Elle fut de courte durée.


J’entendis un souffle dans mon dos, une présence se manifesta, suivie d’un parfum de muguet, le rideau se referma, et je constatai que l’objet de toute ma tendre concupiscence venait de faire une inattendue mais délicieuse apparition dans ce lieu clos, et dans un état de profonde confusion qui ne le rendait que plus irrésistible.



La remarque n’avait même pas besoin de permettre un double sens pour être hardie, elle enfreignait déjà cette loi élémentaire : votre vote est secret, et rien ne devrait jamais vous inviter à révéler à qui il se destine, ni la cruelle gégène, ni la moelleuse gâterie. Mais après tout, la seule présence de cette ravissante créature dans le sommaire placard où j’étais censé me livrer au devoir solitaire contrevenait déjà de façon bien plus flagrante aux prescrits du code électoral. Je lui répondis dès lors sans me formaliser de cet excès de curiosité, d’autant plus charmante qu’elle me paraissait toujours plus diaboliquement féminine et tentatrice.



Celui auquel elle procéda aussitôt suivit une audacieuse courbe descendante, évaluant sans la moindre marge d’erreur la docilité de ma braguette, le taux plus que flatteur des opinions favorables et le brusque regain de confiance des investisseurs en bourses.



Des vagues successives de volupté m’envahirent, favorisées par la virtuosité de la délicieuse intruse, mêlant la douceur de l’ange à la fermeté de la dompteuse.



Cet homme-là avait bien tort. Plus nous plongions au cœur du débat, plus nous prenions nos aises, croisant le fleuret avec l’assurance des vieux routiers. Petites phrases, petites audaces, petits sourires en coin, petits soupirs, lèvres qui s’approchent et se frôlent, cœur qui palpite et langues qui se mêlent… Nous fîmes vœu de totale transparence, et bientôt, dans la troublante promiscuité de ce réduit citoyen, nous n’eûmes plus rien à cacher. Ce qui dans le cas d’Agathe eut l’effet de provoquer chez moi un long silence admiratif.



Le reproche était provocateur, et je lui prouvai qu’on peut très bien être médecin sans avoir le moindre dédain pour le geste sûr du manuel. C’est avec jubilation que je posai ma dextre sur le délicat panier de la ménagère.



Le ton était monté, elle cessa aussitôt d’argumenter, me dévisagea avec une mine boudeuse qui ne la rendait que plus craquante. En fine créature politique, elle dut percevoir mon émotion et y déceler une possible ouverture. Sa physionomie devint bien plus mutine, ce qui nous permit de reprendre le fil des négociations.



Elle trouva ça charmant, et je mis un point d’honneur à lui prouver mon expertise, cueillant le joli fruit avec gourmandise. Agathe se mit bientôt à manifester son enthousiasme, et je craignis presque que ce fût avec excès, tant étaient limitées la capacité et l’insonorisation de la salle où nous tenions congrès.


D’ailleurs, la voix autoritaire de la peau de vache municipale s’éleva à nouveau derrière le rideau, en coulisses, et je me redressai aussitôt, tout élan explorateur contrarié, alors que j’étais si bien parti à la recherche des sources du Nil.



Je suis d’un naturel distrait, avec de légères tendances paranoïaques. J’ai souvent tendance à croire que toute injonction un peu assertive s’adresse à moi. En l’occurrence, à tort. Mais le résultat du vote de cet électeur maladroit fut connu bien avant 20 heures : je me retrouvai intronisé prématurément, et fis ma joyeuse entrée à l’Élysée, accompagné par un délicieux murmure de surprise.



C’est fou ce qu’on peut accomplir ensemble avec un peu de volonté politique. On vainc l’inertie, on fait avancer les dossiers coupablement délaissés, on accélère la cadence, on mesure les progrès… Agathe s’en émerveilla.



Et puis on s’efforce de gérer sans dogmatisme, en adoptant plus d’une jolie perspective.



Et nous la fîmes si vigoureusement bouger que les montants de l’isoloir s’en émurent, puisqu’ils se mirent à branler.



Ma cote de popularité montait en flèche, celle d’Agathe venait à l’instant d’atteindre le zénith. Le pays tremblait de satisfaction, l’isoloir aussi. Ce fut pour lui trop d’émotion : il fit s’effondrer en château de cartes tout le frêle assemblage solidaire dans un tonitruant fracas. Tant pis ! Il était trop tard pour retirer ma candidature, j’avais franchi le Rubicon. C’est désormais à l’horizontale, opportunément couvert du rideau, et couvrant moi-même le délicieux postérieur de ma colistière, que je fis don de ma personne à la patrie. Je cherchai une phrase historique à prononcer au moment critique, mais n’ayant rien prémédité, je n’émis spontanément que ce très prosaïque et ridicule :



Aussitôt, Agathe et moi fûmes gagnés par une merveilleuse impression de sérénité, elle souriait les yeux clos tandis que mes lèvres entreprenaient un lent trajet parcourant successivement sa croupe, ses reins, son dos, son épaule, elle semblait ravie de cette issue aussi chaotique que catastrophique, savourant mes baisers et le goût du danger qu’il y avait à se prélasser nue sous les décombres. Autour de nous, à travers les débris de bois et les lambeaux de tissu, le vacarme des cris nous signalait que régnait au contraire la plus pure panique. Elle me regarda, rit de bon cœur de toutes ses jolies dents, posa un dernier baiser sur mes lèvres, et se résolut enfin à chercher calmement, avec un soin d’archéologue, les vestiges de sa tenue.


L’arrivée des secours improvisés fut si brouillonne et si tardive qu’au moment d’émerger de l’amas de débris, nous n’étions certes pas tout à fait décents, mais suffisamment pour que nos affronts à l’étiquette et à la pudeur puissent sans trop d’effort être attribuables à l’accident. De toute façon, personne ne nous prêtait tant d’attention. Les secouristes relevaient notre voisin un peu étourdi sous les reproches de sa mégère en colère, ils s’affairaient bien davantage encore autour de la secrétaire de Mairie et présidente de bureau en pleine crise d’hystérie. On réclamait un médecin, mais il était absent, bien trop occupé à admirer le profil de cette jolie femme assise sur ce tas de bois brisé, contemplant la scène avec un sourire énigmatique. Son sourire se figea pourtant, et elle prononça cette étrange parole :



Je l’interrogeai du regard, et elle compléta l’information.



J’aperçus un bel homme élégant parlementant avec les policiers qui évacuaient la salle. Il ne ressemblait en rien au portrait-robot, avec son allure de gendre idéal, le casting parfait pour une pub où le banquier sympa serre la main du couple venu conclure un contrat de crédit immobilier à taux d’usure. Agathe s’aperçut de ma surprise et m’adressa une petite grimace cocasse en haussant les épaules.


Enfin les pandores laissèrent passer le légitime, et il se précipita à notre rencontre.



Le type me contempla longuement d’un air médusé.



C’est très ému que je pris congé de cette jeune femme qui venait de faire tant de bien à ma conscience politique. Je les vis s’éloigner sagement jusqu’au parking de la salle omnisport municipale, et l’homme me gratifia encore d’un chaleureux geste de la main en défilant dans sa Tesla rutilante, qui glissa sans effort et sans bruit, il n’y manquait plus que les petits drapeaux tricolores fichés dans les ailes. Derrière la vitre, Agathe m’adressa un sourire de Première dame. Dieu qu’ils étaient beaux, radieux, empreints de dignité et de classe. Je les trouvai présidentiels.







Rentré chez moi, je m’affairai à préparer le dîner : j’avais invité Stéphane à me rejoindre pour vivre ensemble la soirée électorale, sachant combien il s’agit pour lui d’un moment de pure félicité. L’identité des deux qualifiés pour le second tour l’indiffère, il appartient définitivement au camp des abstentionnistes et momentanément aussi hélas à celui des abstinents. Le comble de la joie pour cet éternel déçu de la politique et ennemi de la pharmacie, c’est de savourer la gueule de bois de tous ceux qui se sont pris une veste et s’apprêtent à absorber un double Alka-Seltzer.


À 19 heures 56, impatient, il surveillait le cadran de sa montre, prêt à libérer tous ses sarcasmes. Le ministre de l’Intérieur fit une brève apparition, réclamant la patience pour les résultats officiels, souligna simplement que le taux de participation était satisfaisant, et adressa ses vœux de bon rétablissement aux victimes d’un lâche acte de sabotage intervenu dans un bourg de province, et dont ses services recherchaient activement les auteurs.



Et puis, à l’heure du décompte, il put enfin trépigner de joie sur le canapé en découvrant la mine contrite des prétendants déçus, et parfois même humiliés.



Une prompte association d’idées me fit réagir et à nouveau dissimuler à temps le ravissant souvenir textile que m’avait accidentellement laissé cette jeune personne, sans prendre le temps de me le dédicacer. Il reposait imprudemment et impudemment sur la table d’appoint, qu’il égayait comme une éclatante et fraîche fleur de printemps, une fragile mais entêtante promesse de jours meilleurs.


Je m’aperçus alors que le répondeur téléphonique qui côtoyait le délicat sous-vêtement clignotait pour me signaler la présence de messages, et je priai pour qu’il ne s’agisse pas de tout laisser en plan pour aller sur le champ au secours d’une vilaine fièvre, d’une mauvaise chute, d’un soudain accès de désespoir. Je fus tenté de feindre celui qui n’avait rien vu, et me contenter d’envelopper mes doigts de cet irrésistible pétale de douceur érotique, tout en rêvant à l’émouvant mystère de ce qu’il avait recouvert et m’avait voluptueusement accueilli. Mais le sens du devoir me rappela à l’ordre, et c’est étrange, il avait la voix revêche de la secrétaire de la Mairie.


Le premier message venait de la gendarmerie, alertée par les voisins du père Grégoire. Il me signalait qu’il n’était plus utile de me déplacer. Le vieux grigou avait doublement perdu son pari. Il ne m’enterrerait pas, et je me pris à espérer que la faucheuse fût passée avant l’heure fatidique de 20 heures : elle lui aurait au moins épargné la déception de découvrir le score homéopathique de son poulain, et aussi celle de constater que Nostradamus n’était pas toujours si bon devin.


Le message suivant était bien plus agréable. Au lieu du ton monocorde et du langage grotesquement administratif utilisé par le brigadier pour décrire des faits somme toute assez simples, j’entendis résonner cette enivrante voix féminine à peine voilée, bien plus capiteuse que le ratafia, dont l’écho fit derechef grimper la pression artérielle dans mon calcif.


Bonsoir Docteur, salut mon Bruno, mon bel étalon brut et sauvage, mon vote en tête de liste, je tenais à vous exprimer toute ma satisfaction et ma gratitude. Peut-être serait-il opportun de prolonger le traitement ? Qui sait, peut-être pourrions-nous prendre rendez-vous sous quinzaine dans l’isoloir ? J’en serais ravie. Vous savez ce qu’on dit toujours : au premier tour on choisit, au deuxième, on élimine.


Je fus partagé entre une poussée d’exaltation toute partisane et une forme de sincère compassion pour le malheureux cocu. Je n’ai pas le monopole du cœur, mais j’avoue que le sort de cet homme si bienveillant à mon égard ne m’inspira aucune culpabilité, mais bien un soupçon de mélancolie. Je repensai à ce que Georges Pompidou avait déclaré à L’Express en 1973 : « Les temps changent. Autrefois, c’était l’homme qui décidait. Il donnait la vie, la femme était comme un frigidaire. Enfin, un frigidaire chaud ! Dont l’homme tirait la poignée ! » Comme le temps passe… Combien une robuste analyse sociologique de cet acabit ne passerait pas inaperçue dans le débat politique d’aujourd’hui…


Avant que le « bip » du répondeur ne me signale la fin des messages, celui d’Agathe se terminait par ces mots :


Et puis il faudra encore convertir l’essai. Bientôt les législatives !


Les gens sont bizarres, tout de même, dans mon coin. Ma femme n’avait pas tout à fait tort. J’ignore si c’est l’air du pays, son microclimat ou les effets du réchauffement climatique, mais ils ont de ces idées, de ces lubies, de ces fantasmes… Contrairement à mon ex, je n’irai pas jusqu’à m’en plaindre. Mais s’il y a les cas légers de folie douce, plutôt gracieux, presque talentueux, de jolis petits vélos qui virevoltent dans de tout aussi jolies têtes, il y en a d’autres, plus sévères ou absurdes. Je ne peux vous en dire davantage, je suis tenu par le secret professionnel. Mais si vous saviez combien j’en croise, des tarés, des ahuris et des débiles. Ce n’est pas une opinion, c’est un diagnostic.


Pour la politique, c’est différent, rien ne m’oblige à tant de pudeur. À vous, je peux l’avouer : j’ai bien entendu voté Lajoinie. Comme à chaque élection, depuis 1988.